Thomas Frank, Pourquoi les pauvres votent à droite

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« Comment voulez-vous que le travailleur français qui travaille avec sa femme et qui, ensemble, gagnent environ 15000 francs, et qui voit sur le palier à côté de son HLM, entassée, une famille avec un père de famille, trois ou quatre épouses, et une vingtaine de gosses, et qui gagne 50000 francs de prestations sociales, sans naturellement travailler… Si vous ajoutez le bruit et l’odeur, eh bien, le travailleur français sur le palier devient fou. » (Jacques Chirac, ce “brave” démocrate… )

En tant que machine de combat culturel, la réaction était destinée à perdre. Mais son objectif n’était pas de l’emporter : il s’agissait d’exprimer un mécontentement ostensible, bruyant et spectaculaire. L’indignation est le grand principe esthétique de la culture réactionnaire. Donner voix à la colère des opprimés est à la réaction ce que le solo de guitare est au heavy metal. L’indignation est l’émotion favorite, le moment magique qui permet de tremper le sentiment de légitimité et de détermination. Les conservateurs parlent souvent de leur première bouffée d’indignation comme d’une sorte de conversion, une révélation quasi mystique.

Tout ce que je viens d’exposer là n’aurait absolument aucun sens si cela ne constituait pas un bouleversement rhétorique de première importance : l’effacement systématique de la question économique. Bien sûr, certains conservateurs aiment à discuter économie et on peut les écouter tous les jours de la semaine dans toutes les écoles de gestion ou les lire dans les journaux économiques du pays, babillant sur les qualités inhérentes et mystiques du libre marché ou vantant la bienveillance du capitalisme mondial. Mais bon nombre de conservateurs avec qui j’ai pu discuter n’ont pas grand-chose à dire du monde des affaires. (…) Aux yeux des théoriciens de la réaction, le fonctionnement du monde des affaires n’est tout bonnement pas un sujet digne de la critique sociale. Pour la mentalité réactionnaire, les affaires sont naturelles, normales et situées hors du domaine politique.

Le principal objectif de la réaction est de mener une guerre culturelle de classes et que la première étape de ce processus, comme nous l’avons vu, est de nier le fondement économique de la distinction entre classes sociales. En effet, on peut difficilement accuser les libéraux d’être l’« élite » de la société et présenter le parti républicain comme le parti des gens ordinaires si l’on admet par ailleurs l’existence du monde des affaires – cette puissance dont est issue la véritable élite du pays, qui régit son véritable système social et dont le parti républicain est le bras politique.

L’effacement de la question économique est la condition nécessaire de la plupart des concepts fondamentaux de la réaction. On ne peut prétendre que les organes d’information penchent sérieusement à gauche que si l’on ignore délibérément l’identité de leurs propriétaires et si l’on se refuse à critiquer la section des médias consacrée aux informations économiques. Les campus universitaires ne peuvent être fantasmés comme des endroits sous l’emprise des gauchistes que si l’on ne pense jamais aux départements économiques des écoles de commerce. On ne peut croire que les conservateurs sont des victimes impuissantes que si l’on exclut de la grille d’analyse l’élément constitutif historique du conservatisme – c’est-à-dire la communauté des affaires. De la même manière, on ne peut croire que George W. Bush est un homme du peuple que si l’on efface du tableau le statut économique de sa famille. Mais il y a plus important encore : on ne peut interpréter la culture populaire comme un produit du libéralisme que si l’on veut bien se leurrer soi-même sur les réalités économiques les plus fondamentales du pays, à savoir le fait que les chaînes en tous genres, les studios de cinéma, les agences publicitaires ainsi que les maisons d’édition et les maisons de disques sont, de fait, des entreprises commerciales.

D’ailleurs, la cécité économique du conservatisme réactionnaire est aussi, en grande partie, le produit de ces mêmes entreprises commerciales culturelles.

(suite à la faillite du système soviétique) Mais la droite ne peut tout simplement pas crier victoire et disparaître. Elle doit cultiver un adversaire arrogant et méprisable pour que la bataille menée au nom des humbles et des opprimés puisse se poursuivre. Et la culture – cette calamité malléable à l’infini et à laquelle on peut attribuer tous les maux de la terre – est la seule force d’oppression plausible qui demeure disponible.

Pas seulement plausible, d’ailleurs, car l’existence d’une influence culturelle libérale corruptrice est une nécessité ontologique absolue si le conservatisme veut garder un sens quelconque.

Aujourd’hui, les Républicains forment le parti anti-intellectuel par excellence, le dernier rempart qui tienne encore debout et qui rejette les idées par trop alambiquées. « Harvard déteste l’Amérique », proclamait un livre classique des premières années de la réaction – et le parti républicain contemporain déteste Harvard. Les Républicains agissent désormais comme le faisaient les whigs en 1840 : prenant des accents ruraux, racontant à qui veut l’entendre leur jeunesse passée dans des cabanes en bois et hurlant contre les élites suréduquées [I] . (Même George Bush – promotion Yale 1968 – reproche aux habitants de la côte Est de regarder ses potes du Texas « avec le plus profond mépris ».) Les symboles de l’aristocratie doivent être jetés à bas pour que la vie matérielle de cette même aristocratie puisse être encore plus confortable.

Les conservateurs savent pertinemment – au moment même où ils se lancent dans cette bataille – qu’ils ne seront jamais autorisés à tirer cette balle miraculeuse. Le véritable objectif de leur stratégie anti-évolutionniste n’est pas de ramener le Kansas vers Dieu mais bel et bien de se faire réélire. Comme nous l’avons vu, les conservateurs prennent des poses et mettent leur éloquence au service de combats culturels, mais ils n’aboutissent jamais à rien de véritablement concret dans ce domaine. Ce qui les intéresse avant tout est de déclencher une tempête culturelle qui puisse servir à consolider leur base électorale. En soulevant délibérément la colère des milieux intellectuels avec la question de l’évolutionnisme, les conservateurs cherchent, semble-t-il, à consolider et à aiguiser la drôle de conception des classes sociales professée par leurs adeptes. En un mot, il s’agit d’un pur exercice d’anti-intellectualisme.

Pourtant, comme pour tout le reste, la signification politique du martyre vécu au Vietnam a été complètement renversée. Aujourd’hui, on entend le plus souvent affirmer que les soldats ont été d’abord trahis par les libéraux du gouvernement puis par le mouvement pacifiste symbolisé par cette abrutie de Jane Fonda. L’erreur n’est donc plus d’avoir choisi le mauvais côté dans la mauvaise guerre mais bien d’avoir laissé ces intellectuels – des magnats industriels transformés en élite libérale traîtresse – nous empêcher de gagner la guerre et de déverser toute notre puissance meurtrière sur la terre vietnamienne. Si des conservateurs du genre de Barry Goldwater [II]  avaient soutenu à l’époque cette position, il aura fallu des décennies pour qu’elle acquière l’influence impressionnante qu’elle possède aujourd’hui. Cette inversion complète pourrait bien être la victoire culturelle la plus éclatante du conservatisme : le patriotisme des années 1950, don’t on avait à l’époque pu penser qu’il était à l’origine du martyre d’une génération, est aujourd’hui considéré comme une cause sanctifiée par les morts et les souffrances. Tout le sang versé n’inspire finalement pas le scepticisme mais bel et bien un patriotisme toujours plus aveugle [III] .

Dans les années 1970, les conservateurs pensaient que le « syndrome vietnamien » – la peur paralysante d’envoyer des soldats à l’étranger au risque d’y laisser des vies (et des votes) – était le véritable héritage de l’expérience vietnamienne. De nos jours, l’un des héritages les plus visibles de la guerre du Vietnam est le nouveau militarisme acharné qui permet de mettre sur le dos des libéraux du Congrès et des médias tout revers militaire sur le terrain et qui rend socialement admissible la forfanterie de certains vétérans se vantant de leurs sauvagerie et même de leurs talents personnels de tueurs – il existe ainsi un autocollant très populaire sur lequel on peut lire : « Ne cours pas, tu mourrais fatigué. »

L’aveuglement des militants conservateurs de base face au manque évident de sincérité de leurs dirigeants est l’un des véritables miracles culturels de la Grande Réaction. Il touche aussi bien le niveau local que les plus hautes sphères du mouvement, du plus sincère candidat au conseil municipal jusqu’à George W. Bush lui-même, personnage si maladroit dans ses invocations à Dieu qu’il tombe parfois dans le blasphème pur et simple [IV] . En outre, même si les conservateurs dénoncent souvent la piété feinte des Démocrates, ils se considèrent eux-mêmes tant au-dessus de toute critique dans ce domaine qu’ils errent avec insouciance dans le royaume de l’hypocrisie sans jamais prendre le temps de se demander si leurs partisans ne risquent pas de s’en apercevoir.

Ce mouvement parle aux gens qui se trouvent au bas de la société et s’adresse à eux quotidiennement. La gauche politique ne propose rien à ces gens, quand les conservateurs leur fournissent une explication à tout ce qui leur arrive. Mieux encore, on leur donne un plan d’action, une tactique pour conquérir le monde, armés d’une simple question qui divise. Pourquoi ne devraient-ils pas nourrir leur fantasme de conspiration et de manipulation ? Ne les a-t-on pas déjà suffisamment manipulés dans la réalité ?

En tant que système de contrôle social, la réaction fonctionne parfaitement. Les deux adversaires se renforcent mutuellement : l’un se moque de l’autre ; et l’autre lui confère toujours plus de pouvoir. Ce système devrait faire le bonheur de toutes les classes dirigeantes du monde. Et il peut non seulement être poussé un peu plus loin, mais il le sera très certainement. Il y a toutes les bonnes raisons pour cela et la moindre n’est pas que les exigences culturelles du capitalisme moderne ne sont jamais remises en question. Pourquoi notre culture ne pourrait-elle aller de mal en pis si le fait de la faire empirer rend ceux qui lui nuisent de plus en plus riches ?

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  • Dernière modification: 2019/01/02 17:51
  • par radeff