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Walter Benjamin, Le capitalisme comme religion

Anticapitaliste et précurseur de la décroissance, tel fut aussi Walter Benjamin. Sa critique radicale de l'économie et de l'idéologie du progrès traverse les cinq textes rassemblés ici : deux écrits théoriques, « Le capitalisme comme religion » et « Fragment théologico-politique » ; une chronique berlinoise, « Panorama impérial » ; et deux critiques littéraires, « Gottfried Keller » et « Sur Scheerbart ». Culte de l'argent, marchandisation généralisée, relations sociales corrompues dans une société ravagée par les difficultés financières : le monde dénoncé par l'auteur de Sens unique au début du XXe siècle est toujours le nôtre, un monde où les prix, les coûts imprègnent jusqu'à notre quête du bonheur. Est-il possible d'en sortir ?

Il est néanmoins déjà possible de discerner dans les temps présents quatre traits caractéristiques de cette structure religieuse du capitalisme. Premièrement, le capitalisme est une pure religion cultuelle, peut-être la plus extrême que l’histoire a connue. Il n’a rien en lui qui ne soit pas immédiatement en rapport avec la signification cultuelle, il ne connaît aucun dogme spécifique, aucune théologie. L’utilitarisme en tire de ce point de vue sa coloration religieuse. Un deuxième trait caractéristique du capitalisme est étroitement lié à cette concrétion du culte : la durée du culte est permanente. Le capitalisme est la célébration d’un culte sans trêve et sans merci1. Il n’y a là aucun « jour ouvrable », aucun jour qui ne soit pas jour de fête au sens affreux du déploiement de toute la pompe sacrée, de l’extrême tension habitant celui qui vénère. Troisièmement, ce culte est culpabilisant. Le capitalisme est probablement le premier exemple d’un culte qui n’est pas expiatoire mais culpabilisant. Ce système religieux est entraîné ici même dans un mouvement monstrueux. Une conscience monstrueusement coupable qui ne sait pas expier se saisit du culte, non pas afin d’expier en lui cette culpabilité mais d’en faire une culpabilité universelle, d’en saturer la conscience et, enfin et surtout, d’inclure Dieu lui-même dans cette culpabilité pour qu’en fin de compte lui-même ait intérêt à l’expiation. Celle-ci ne doit donc pas ici être attendue du culte lui-même et pas non plus de la réforme de cette religion – parce qu’il lui faudrait pouvoir s’appuyer sur une assise sûre en elle –, ni de son abjuration. Il tient à l’essence même de ce mouvement religieux qu’est le capitalisme de persévérer jusqu’à la fin, jusqu’à la complète et définitive culpabilisation de Dieu, jusqu’à ce que soit atteint un état universel de désespoir tout juste encore espéré. L’inouï du capitalisme sur le plan historique réside dans le fait que la religion n’est plus réforme de l’être mais sa dévastation. La propagation du désespoir à l’état religieux du monde dont il faudrait attendre le salut. La transcendance de Dieu est tombée. Mais il n’est pas mort, il est inclus dans le destin de l’homme. Ce passage de la planète homme à travers la maison du désespoir dans la solitude absolue de son orbite est l’ethos qui détermine Nietzsche. Cet homme est le surhomme, le premier à entreprendre en parfaite connaissance de cause la réalisation de la religion capitaliste. Son quatrième trait caractéristique est que son Dieu doit être caché, qu’il ne peut être appelé qu’au zénith de sa culpabilisation. Le culte sera célébré devant une divinité immature, toute représentation, toute pensée la concernant porte atteinte au secret de sa maturité.

Le côté obscur de la force… Quelques dizaines de pages du grand penseur mort trop jeune particulièrement tarabiscotées1) - j'ai du relire plusieurs fois certains passages mais éclairant et d'une actualité toujours lumineuse.

D'après Benjamin, y'a pas que sur l'écosystème que le capitalisme soit parasitaire, c'est aussi le cas dans son aspect théologique Weber a tort: le capitalisme n'est pas né de la Réforme, il est beaucoup plus ancien. Et le surhomme de Nietzsche, en proclamant la mort de dieu, est le premier super-héros capitaliste.

Et enfin un scoop : si vous vous sentez déprimé·e, c'est pas la covid : c'est le kapitali$me.


1)
visiblement Benjamin n'avait pas prévu de publier cet ouvrage qui était une série de notes
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  • Dernière modification: 2021/05/06 06:29
  • de radeff