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Alexeï Salnikov, Les Petrov, la grippe, etc.

Un matin, à la fin du mois de décembre, Petrov, mécanicien et auteur raté de bande dessinée, se sent fiévreux et prend un remède alcoolisé contre la toux. En chemin vers le travail il est happé par Igor, son vieil ami spontané et incontrôlable, et les voilà qui enchaînent les verres de vodka dans un corbillard, autour d’un cercueil. Pendant ce temps, Petrova, son ex-femme, essaie de contenir une étrange spirale assassine qui l’assaille à la vue d’une goutte de sang… Après un profond sommeil provoqué autant par l’alcool que par la grippe, Petrov finit par rentrer auprès de son fils et de Petrova, désormais malades, eux aussi, de la grippe. Progressivement, les souvenirs d’enfance de Petrov ressurgissent aussi étranges que troublants.

Le roman raconte quelques jours de la vie ordinaire des Petrov. À moins qu’il ne s’agisse d’une errance hallucinatoire dont le parcours est rendu flou par la fièvre et l’alcool ?

La force de Alexeï Salnikov c’est de nous balader dans ce néant entre délire et réalité, entre roman policier et déambulation loufoque, avec un humour décapant et absurde jusque dans les moindres détails.

Les Petrov, la Grippe, etc. c’est Andreï Kourkov et John Kennedy Toole qui se mettent à danser sous les applaudissements de Gogol et de Boulgakov.

Né en 1978, Alexeï Salnikov est la révélation littéraire russe de ces dernières années et lauréat de plusieurs prestigieux prix littéraires. Sa prose est riche d’un matériau glané au fil d’un parcours très atypique, puisqu’il a officié tour à tour comme opérateur de chaufferie, mécanicien, gardien, plombier, journaliste et traducteur.

Source: https://editions-syrtes.com/produit/les-petrov-la-grippe-etc-alexei-salnikov/

Il suffisait à Petrov de prendre le trolleybus pour se faire aussitôt assaillir et importuner par des fous. Le seul qui ne l’importunait pas était un petit vieux silencieux et dodu au crâne rasé qui ressemblait à un enfant vexé. Mais dès qu’il l’apercevait, Petrov avait envie de se lever à son tour pour le vexer encore plus. Disons qu’un sentiment violent et inexplicable, où s’enchevêtraient forces darwiniennes échevelées et débordements dostoïevskiens, submergeait Petrov. Remarquant son regard insistant, le petit vieux tournait alors les talons.

Toutefois ce grand-père était un fou constant pour ainsi dire, Petrov le rencontrait invariablement depuis son enfance, même en dehors des transports en commun. Les autres fous, eux, ne faisaient irruption dans sa vie qu’une fois, comme si, en trente ans, ils s’autorisaient une seule et unique échappade de l’hôpital psychiatrique situé au kilomètre huit de la route Sibérienne, afin de glisser à Petrov quelques mots doux puis disparaître à jamais.

Il y avait une petite vieille qui lui avait cédé sa place sous prétexte qu’il était invalide et avait un cancer, des jambes et des mains en bois (un cancer tout court, pas en bois). Il y avait un gars qui ressemblait à un forgeron sorti tout droit du cinéma soviétique, un grand costaud avec une voix qui faisait vibrer la ferraille du trolleybus, un peu comme une bouteille ouverte à moitié vide vibre au passage d’un camion. Acculant d’une épaule Petrov à la cloison, le gars déclamait des vers à une vieille contrôleuse, car sous sa veste ouatée puant la limaille de fer, l’essence et le gazole, il cachait un tendre cœur de poète.

Bon, ok, l'éditeur en fait un peu trop.

Mais mais mais… c'est pas si mal trouvé : il y en effet clairement du Boulgakov, et certainement beaucoup de Gogol. Et du Kourkov (voir infra) et du Toole (voir A Confederacy of Dunces).

Revenons à nos /ɔ.ɲɔ̃/.

J'ai démarré avec prudence, le cher et tendre1) ami qui m'a offert ce bouquin m'ayant dit qu'il n'avait pas trop croché.

Mauvaise idée.

Il faut plutôt :

  • déboucher la vodka2)

  • mettre une pelisse

  • se lancer à l'assaut de la taïga boueuse avec un ZIL 2906

  • Et enfin, commencer à lire

Lire de manière boulimique, sans s'arrêter jamais, à moins de tomber en panne de clopes, d'essence ou de vodka.

En deux mots, j'ai adoré.

Je trouve plutôt que le ton est très faulknerien, avec ces histoires retournées comme des blinis dans tous les sens, que ce soit par un changement de narrateur ou de chronologie, et puis ce mécano un peu bobet, grand et voûté, qui tourne dans ce monde absurde, on a tout de suite envie de s'en faire un pote, pire, on se dit que c'est nous, enfin moi quoi, vous me comprenez.

Y'a aussi effectivement de l'humour chez cet estonien-ouralien, un qui grince et qui couine4) à la Kourkov et comme ce dernier, Alexeï Salnikov va sans doute avoir la chance de devenir riche avec sa plume (ou au moins d'en vivre chichement, vu le prix des clopes et des patates à), car visiblement il marche très fort et pas qu'en roubles.

Il y a juste le tout dernier chapitre (les chapitres sont longs, ce qui n'est pas très commercial) que je n'ai pas trop compris. Sobrement intitulé Snegeourotchka5), c'est une sorte de nouvelle imbriquée - de très bonne facture d'ailleurs.

À moins de se dire qu'on a affaire un à nouveau Conrad (ce qui en ferait peut-être un peu trop), car effectivement, en cherchant bien, Снегу́рка étant plusieurs fois évoquée dans le reste de cette épopée, on pourrait imaginer un Marlowe, dans un sombre bistrot de marins d'un bar perdu, évoquant une sous-histoire d'une sous-histoire, elle-même enchâssée dans une autre histoire.

En tout cas, à lire, avant de se ruer dans les salles de cinéma ouraliennes - car on va même avoir droit à un movie.


1)
enfin je crois, je ne l'ai jamais mangé
2)
tourner la bouteille dans le sens vertical avant d'ouvrir
3)
souvent dénominées Papirossi et ça ne veut pas dire grand-père communiste
4)
pour un mécano, ça manque d'huile
5)
Снегу́рка est la “”fille des neiges“ dans les contes russes, une belle jeune nana qui incarne le printemps
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  • Dernière modification: 2021/06/04 07:36
  • de radeff