Svetlana Alexievitch, La fin de l'homme rouge

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Notes Fred

J'avais adoré "La supplication" de Svetlana Alexievitch (vue aussi dans un incroyable montage de Denis Maillefer, à Vevey, à la Manufacture en 2001). Rebelote avec "La fin de l'homme rouge", un petit pavé incroyable composé exclusivement de centaines de témoignages de Soviétiques entrecroisé selon un désordre savamment organisé.

Ne nous y trompons pas: il y a des passages terribles sur l'ère soviétique et sa cruauté, les voisins amis qui dénonçaient etc - ce livre ne fait pas le prosélytisme de l'ère bolchévique. Mais il nous donne une vision précise des souvenirs et des réalités des Russes de l'après 1991. Et il y a des passages d'une grande beauté sur l'amour, évoquant parfois les classiques (j'imagine que Dostoïevsky aurait adoré l'histoire de cette belle paysanne un peu simplette, abandonnant mari et enfant pour se donner entièrement à un condamné à mort, sur une île sibérienne).

Les passages les plus terribles sont sans doute à la fin, lorsque Svetlana Alexievitch, guidée par un stalker moscovite, explore les sous-sol de la ville à la recherche d'immigrés ouzbeks et tadkijs qui lui racontent leur quotidien, et la violence qu'ils subissent. Presque insupportable.

Extraits

"On a enlevé la statue de Djerzinski, mais la Loubianka est toujours là. On est en train de bâtir le capitalisme sous la direction du KGB".

"Quel est notre idéal, à part le saucisson?"

"C'est notre amitié qui a disparu en premier... Tout le monde s'est retrouvé très occupé, il fallait bien gagner de l'argent."

"Le saucisson, chez nous, c'est la référence absolue. Nous avons un amour existentiel pour le saucisson..."

"Le capitalisme russe, c'est du cannibalisme... Et personne ne fait rien. Tout le monde attend une révolution. Je n'aime pas ces désenchantés qui râlent dans leurs cuisines. Je ne fais pas partie de ces gens-là. La révolte populaire à laquelle j'ai assisté m'a terrorisée pour le restant de ma vie. La liberté, je sais ce que cela donne entre des mains inexpérimentées. Les bavardages se terminent toujours dans le sang. La guerre, c'est un loup qui peut entrer chez vous. (elle se tait)".

4e de couverture

Armée d’un magnétophone et d’un stylo, Svetlana Alexievitch, avec une acuité, une attention et une fidélité uniques, s’acharne à garder vivante la mémoire de cette tragédie qu’a été l’urss, à raconter la petite histoire d’une grande utopie. “Le communisme avait un projet insensé : transformer l’homme «ancien», le vieil Adam. Et cela a marché… En soixante-dix ans et quelques, on a créé dans le laboratoire du marxisme-léninisme un type d’homme particulier, l’Homo sovieticus.” C’est lui qu’elle a étudié depuis son premier livre, publié en 1985, cet homme rouge condamné à disparaître avec l’implosion de l’Union soviétique qui ne fut suivie d’aucun procès de Nuremberg malgré les millions de morts du régime. Dans ce magnifique requiem, l’auteur de La Supplication réinvente une forme littéraire polyphonique singulière, qui fait résonner les voix de centaines de témoins brisés. Des humiliés et des offensés, des gens bien, d’autres moins bien, des mères déportées avec leurs enfants, des staliniens impénitents malgré le Goulag, des enthousiastes de la perestroïka ahuris devant le capitalisme triomphant et, aujourd’hui, des citoyens résistant à l’instauration de nouvelles dictatures… Sa méthode : “Je pose des questions non sur le socialisme, mais sur l’amour, la jalousie, l’enfance, la vieillesse. Sur la musique, les danses, les coupes de cheveux. Sur les milliers de détails d’une vie qui a disparu. C’est la seule façon d’insérer la catastrophe dans un cadre familier et d’essayer de raconter quelque chose. De deviner quelque chose... L’histoire ne s’intéresse qu’aux faits, les émotions, elles, restent toujours en marge. Ce n’est pas l’usage de les laisser entrer dans l’histoire. Moi, je regarde le monde avec les yeux d’une littéraire et non d’une historienne.” À la fin subsiste cette interrogation lancinante : pourquoi un tel malheur ? Le malheur russe ? Impossible de se départir de cette impression que ce pays a été “l’enfer d’une autre planète”.

Liens

Pages annotées

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