Bruce Chatwin, Qu'est-ce que je fais là

Bruce Chatwin, Qu'est-ce que je fais là

Qu' est-ce que je fais là' est un choix que Bruce Chatwin a effectué lui-même parmi les récits, portraits et journaux de voyages qu'il a rédigés au cours de sa trop brève existence. On y retrouve la fascination qu'ont exercée sur lui le beau et le bizarre, les terres et les temps méconnus, et ces histoires surprenantes qu'il a entendues au cours de ses pérégrinations. Il part au Népal à la recherche du yéti et, en Afghanistan, suit les traces de son mentor, Robert Byron. Il interviewe André Malraux, accompagne Mme Gandhi dans sa campagne électorale et retrouve au coeur du Ghana Werner Herzog qui tourne Cobra Verde avec Klaus Kinski. Eternel nomade, ce voyageur arpente sa vie à pied car, dit-il, 'le vrai domicile de l'homme n'est pas une maison mais la route, et la vie elle-même est un voyage à faire à pied.

Extraits

Chants aborigènes

« Il y avait un chant pour aller en Chine et un autre pour aller au Japon, un chant pour la grande île et un autre pour la petite. Le chant était la seule chose qu'il lui fallait apprendre et elle savait où elle se trouvait. Pour revenir elle se contentait de chanter le chant à l'envers.» (91)

Au coeur des ténèbres

(en république populaire du Bénin) la « pensée » de Kim Il-Sung faisait fureur et, à ma grande surprise, je me retrouvai un matin arrêté comme mercenaire, dépouillé de mes vêtements et contraint à rester debout contre un mur sous un soleil accablant tandis que des vautours tournoyaient au-dessus de ma tête et que la foule scandait : « Mort aux mercenaires !». Derrière mon dos un peloton s'exerçait au maniement des armes et le soldat qui me gardait me susurrait mélodieusement: « Ils vont vous tuer, vous massacrer, même ! » (180)

Herzog et l'éloge de la marche

Par la suite je revis Werner Herzog une ou deux fois. Il me téléphonait pendant des parties de pêche au Northumberland, où son beau-frère était pasteur anglican. C'est, je l'ai découvert, un homme pétri de contradictions : extrêmement robuste mais vulnérable, affectueux et lointain, austère et sensuel, assez mal adapté aux tensions de la vie quotidienne mais fonctionnant avec efficacité lorsqu'il est soumis à des conditions extrêmes.

C'est aussi la seule personne avec qui je peux soutenir une conversation d'égal à égal sur ce que j'appellerais l'aspect sacramentel de la marche. Lui et moi croyons que la marche n'est pas une simple thérapeutique mais une activité poétique qui peut guérir le monde de ses maux. Il résume sa position en une déclaration définitive : « La marche est une vertu, le tourisme un péché mortel. » (181)

Nobles nomades

Cependant les nomades sont notoirement irréligieux. Ils ne montrent que peu d'intérêt pour les cérémonies ou les démonstrations de foi. Car la migration est un rite en elle-même, une catharsis « religieuse », révolutionnaire au sens le plus strict car chaque installation et chaque départ représentent autant de nouveaux commencements]. Cela explique la violence des réactions d'un nomade lorsque sa migration est interrompue. En outre, si l'on admet que la religion est une réponse à l'anxiété, le nomadisme doit satisfaire chez l'homme quelque aspiration fondamentale que la sédentarité ne sait assouvir. Il est paradoxal, mais pas surprenant, que les grandes religions — le judaïsme, le christianisme, l'islam, le zoroastrisme et le bouddhisme — furent prêchées devant des peuples sédentaires qui avaient été nomades. Leurs rituels sont remplis de métaphores pastorales, leurs processions et leurs pèlerinages miment les activités des migrations des troupeaux. Le Haäj, le voyage saint à La Mecque, n'est qu'une migration artificielle instaurée pour arracher les sédentaires de leurs habitations profanes. D'où les nomades tirent-ils donc leur mauvaise réputation ? (286)

Note: texte scanné + OCR sous linux >> pour en savoir plus

Note: l'auteur parle aussi du peintre de la Renaissance Lorenzo Lotto, très intéressant... Surtout pour un néophyte comme moi!

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