un court polar de Fred Radeff

Où l’on voit que les barbouzes ne sont pas de bonnes fréquentations

Schlom se réveilla brusquement, en sueur. Comme il l’avait toujours fait depuis son enfance, il se passa la langue sur les lèvres pour goûter, une fois encore, cette humeur si privée, à la fois salée et si personnelle, qu’il était seul à connaître (à l’exception de certaines de ses amantes, parmi les plus audacieuses).

Il constata alors deux choses : la première, c’était qu’il avait une violente migraine. La seconde, c’est qu’il suçait, tel un vieux vampire, son propre sang.

Schlom contemplait la Ford de location qui gisait dans le fossé, la direction faussée, sans espoir de la voir repartir. Il pleuvait toujours des cordes et le brouillard était toujours aussi dense. Foutu pays. Foutue cuisine. Foutue fugueuse.

Il avait dû s’endormir, épuisé par la longue traque et la longue route, et avait quitté la route. En tombant dans le fossé, il avait dû frapper le pare-brise et se blesser au front, puis s’évanouir. En quelques secondes, la pluie battante lui lava le visage et, tâtant sa blessure, il constata qu’elle ne saignait plus et devait être bénigne.

Comme il n’avait pas croisé ni dépassé de véhicules depuis plusieurs heures dans la lande désolée, il ne croyait plus au bon samaritain. Il sortit son téléphone mobile pour constater que la batterie était à plat. Évidemment, il n’avait pas de chargeur compatible avec l’allume-cigare de sa Ford – ou plutôt de ce qu’il en restait.

Il se mit à marcher, cherchant vainement à s’allumer une clope dans la bourrasque. Rien à faire pour calmer les borborygmes de son estomac désespérément vide. Il ne donnait pas cher de la peau d’un éventuel loup-garou s’il en croisait, qui serait surpris de se retrouver embroché et rôti par ce qu’il prenait pour une victime.

Au bout d’une demi-heure, il vit un embranchement vers un domaine entouré de hauts murs. Il se dirigea vers le portail et sonna. Au bout de quelques secondes, une voix répondit par l’interphone. Schlom expliqua sa situation et demanda de l’aide. On lui répondit d’attendre. Après quelques minutes, il entendit un pas traînant puis le lourd portail se déplaça silencieusement. Derrière une torche électrique, un nabot difforme se présenta.

  • Je suis Igor. Et vous ? Que vous est-il arrivé ?
  • Schlom. Schlom Rublev. Je suis en panne à quelques kilomètres d’ici après un accident, j’ai dû m’assoupir au volant.
  • Désolé mais le domaine abrite une importante invitation. Nous ne pouvons rien pour vous.
  • Je veux juste passer un coup de fil pour qu’on me dépanne. Mon portable est en panne.
  • Je vais voir ce que je peux faire.

    Le nain sortit un talkie-walkie et parla rapidement

  • J’ai ici un homme qui se prétend victime d’un accident de la route et qui veut appeler une dépanneuse
  • (...)
  • Son nom ? Un truc genre Schalom Rouïbov.... Oui, vous avez raison, Rublev.
  • ...
  • Comment ? Bon, c’est vous qui voyez.

    Il referma le talkie.

  • OK, suivez-moi, fit-il à contrecoeur

    Schlom marcha quelques minutes dans ce qu’il devina, entre les ondées et les nuées, être un splendide parc de maître. Ils firent le tour d’une sorte de château puis entrèrent pas une porte dérobée à l’arrière du bâtiment.

  • C’est l’entrée de service, vous comprenez...
  • Oui, il n’y a pas de mal, je ne voudrais pas dépareiller...

    Une fois entré, Schlom sentit tout de suite le coup de feu. Il était midi et le personnel de la maison était en pleine effervescence. On lui passa un téléphone. Le numéro qu’on lui avait donné ne répondait pas, un message annonçait qu’il fallait appeler aux horaires de bureau, du lundi au vendredi. Comme on était un dimanche, il avait peu d’espoir.

  • C’est impossible. Ils sont fermés. Bon, je vais vous conduire plus tard au prochain arrêt de bus. Mais il vous faudra attendre, nous sommes en plein service. Vous avez faim ?

    Faim. Le mot était lancé. Depuis 10 jours que Schlom sillonnait la campagne écossaise à la recherche de Cindy, il avait le sentiment d’être perpétuellement affamé, jamais repu. Il lui semblait même que sa panne de 1985 en plein Tanezrouft l’avait laissé mieux nourri que ces derniers jours. Des odeurs aussi discrètes que divines titillaient d’ailleurs ses narines.

  • Je mangerai bien un petit en-cas, répondit Schlom, conscient de l’importance des litotes en ce triste pays.
  • Suivez-moi.

    Ils longèrent un couloir puis le nabot ouvrit une porte et Schlom se sentit revivre. Dans une atmosphère enfièvrée, une cohorte de cuisiniers s’activaient dans un espace qui aurait pu rivaliser avec une cuisine cistercienne. Schlom fut installé à une petite table dans un coin, avec vue sur la cuisine et sur la porte donnant sur la salle à manger. Au bout de quelques instants, on lui amena sur la table un potage. Une soupe de tortue. Une vraie. Incroyable.

    A ce moment, un serveur noir arriva et fouilla ses poches, vraisemblablement à la recherche d’une cigarette. Il ne trouvait rien et Schlom lui proposa l’une des siennes.

  • Malien ?
  • Français, Môsieur.
  • I kak éné ? Somogu kak éné ?
  • Era B.
  • Ton nom ?
  • Hamadou.
  • Enchanté Hamadou. Que la paix soit sur toi. Moi c’est Schlom.
  • Quand vous parlez à quelqu’un pour la troisième fois, vous n’êtes plus des étrangers [1]. - Attends-moi un instant.

    La glace était rompue. Le serveur était bien malien. Il écrasa sa clope et revint quelques instants plus tard avec une bouteille entamée de Veuve Cliquot et des blinis Demidoff. Schlom n’en croyait pas ses yeux. Vingt minutes plus tard, Hamadou revint avec un potage. Une soupe de tortue géante et de l’Amontillado.

  • Hamadou, je sais que l’islam condamne les jeux de hasard, mais je vous parie que le plat suivant sera...
  • Je suis animiste et j’ai tout de suite distingué le gourmet. Je sais que vous savez. Mangez, je reviens.

    Un quart d’heure plus tard, Hamadou revenait avec deux bouteilles de Clos-Vougeot 1964 à peine entamées et des cailles en sarcophage. Schlom n’en croyait pas ses yeux. Ils trinquèrent à ce vin inestimable.

  • Et oui, ces messieurs se la jouent « Festin de Babette ». Ils sont pas beaucoup plus rigolos que les originaux, je peux te le dire.
  • Et de qui s’agit-il ?
  • Des huiles du monde du renseignement. Ils sont ici pour discuter affaire. Et ils discutent serré. Ils sont une bonne trentaine, pour un peu plus de 3 tonnes de chairs flasques.
  • Et à qui appartient le domaine ?
  • Prêté par Lord Graveyard au MI5.
  • Je vois. Du sérieux. J’ai eu à faire avec cet individu peu recommandable, c’est sans doute ce qui m’a permis d’entrer. Qui est là ?
  • Des gouvernementaux. Anglais, Américains, Russes, Chinois, Israëliens, Pakistanais, bref, du beau monde. En apparence. Comme serveur, j’entend beaucoup de choses. Et pas toujours très polies. Tenez, je viens d’entendre l’un des Pakistanais traiter Lord Graveyard de vieux cochon rétrograde. Peu avant, c’est l’un des agents du Mossad, qui a dit de son hôte qu’il se comportait comme un porc. Ce qui est, au demeurant, vrai. Aux toilettes, j’ai croisé les agents américains qui remontaient leurs armes. Les Russes ont passé la matinée à aiguiser leurs couteaux sibériens, les Chinois échangent avec les Américains des recettes pour faire parler des suspects. Sans évoquer la pire des menaces.
  • Laquelle ?
  • Les agents Anglais ; ils parlent cuisine.

    A ce moment la lumière s’éteignit et on entendit un grand cri dans la salle. La lumière revint aussitôt, suivie de cris multiples.

  • Je vais voir. Attendez-moi là.

    Schlom se posa, savourant son Bourgogne exceptionnel. Seulement 10 hectares. Le luxe absolu. Au bout de quelques minutes, le serveur revint. En même temps que lui, une odeur très particulière, en provenance du salon, se répandit. Schlom la reconnut aussitôt : l’odeur de la peur, qu’exhalaient les invités et le personnel.

  • C’est le chaos. Lord Graveyard portait bien son nom. Il git, le nez dans son assiette. Avec un grand couteau qui dépasse de son dos.
  • Je me suis toujours méfié des longs couteaux.
  • J’ai tout de suite senti le sage en vous.
  • S’il faut que je réfléchisse, amenez-moi le gâteau aux raisins et figues mûrs. Et avec le café un Vieux Marc Fine Champagne.

    Hamadou, en amphitryon averti, apporta la bouteille de Fine. Une De Louvard. Passable. C’est souvent dans les fines qu’on voit la taille réelle d’une cave.

  • Qui est « in charge » comme on dit ici maintenant que le patron gît.
  • C’est moi. Enfin, en ce qui concerne la table.
  • C’est l’essentiel. Mais je voulais parler du secondaire, du politique. Qui dirige la suite des opérations ?
  • Le bras droit de feu Lord Graveyard, le colonel Mustard.
  • Alors dites-moi, Hamadou, est-ce le bordel ?
  • Si vous me passez l’expression, c’est effectivement le bordel. La maison est close. Le colonel Mustard a une fois de plus forcé sur la fine, et c’est un vieux fonctionnaire qui ne veut surtout pas faire de vagues. Il attend les consignes du 10 Downing Street.
  • Auriez-vous par hasard un plan de table ?
  • Oui, je peux amener cela.

    Le plan de table était complexe, à l’échelle des alambiqués calculs diplomatiques qui avaient procédé à son élaboration. Une trentaine de places avaient été prévues, sur une table en forme de fer à cheval, absurde d’un point de vue rationnel (si l’intention est de mettre d’optimiser le nombre de convives au mètre carré) mais répondant vraisemblablement plus à des impératifs politiques. Au centre du U, Lord Graveyard. A sa gauche, le colonel Mustard. A sa droite, le délégué du Vatican, un cardinal au doux nom de Duca Lamberti, flanqué d’un barbouze américain, un certain Lew Archer. En repartant à gauche, on trouvait une Russe, le major A.P. Kamenskaja, puis un Espagnol, P. Carvalho, une Botswanaise, Mma Ramotswe, un Sénégalais, Amuyaakar Ndooy et Chassignet, un Français pure souche. Schlom s’arrêta là, stupéfait par la disposition des convives. A l’exception du cardinal et de la Russe, il était étonnant de voir que les invités proches de l’hôte pouvaient tous être considérés, du point de vue de la société de l’information secrète, comme de seconds couteaux.

    Considérant le peu de temps qui s’était écoulé entre la panne de courant et son rétablissement, la nature de l’arme (blanche) et la disposition des tables, il était matériellement impossible que l’assassin soit situé plus de 5 places à gauche ou à droite du défunt. Les coïncidences sont les pires ennemies de la vérité [2]. Hamadou lui avait confirmé qu’il n’y avait pas de personnel de maison proche de Graveyard et Schlom estimait de toute manière faible la probabilité que l’assassin soit issu du personnel. Réfrénant ses préjugés sur les origines et noms des suspects, il recopia les noms. Son expérience lui avait appris au moins cela : il n’existait pas de meurtriers ; mais des êtres humains qui commettaient des meurtres [3]. Schlom peinait à se concentrer, un cuisinier passait son stress à préparer des mirepoix et tranchait bruyamment des légumes. L’odeur des légumes sautés le rasséréna quelque peu. Il regrettait de ne pas pouvoir aiguiser un couteau sur une pierre japonaise à eau, cette activité l’ayant toujours aidé à analyser des situations complexes.

    Au même instant, Hamadou revint

  • Mon cher Schlom, j’ai deux informations, une bonne et une mauvaise. Par laquelle faut-il que je commence ?
  • J’ai toujours préféré voir l’ennemi avant l’ami : seule une offense faite par un adversaire que l’on estime digne de soi peut humilier [4].
  • Sage décision illustrant bien votre aptitude à trouver La voie : le fou est celui qui perd son chemin sans pouvoir le retrouver [5]. Or donc, voici la première information : le colonel Mustard fait placer avec effet immédiat des scellés dans la salle à manger ; les invités sont confinés dans le fumoir, et le reste du personnel aux cuisines. Vous ne pourrez donc pas accéder à la scène du crime.
  • Bien. Enfin non, c’est une expression, c’est tout sauf bien. Et la bonne nouvelle ?
  • La bonne nouvelle, c’est que les Africains rattrapent leur retard technologique.
  • Ravi de l’apprendre. Et ensuite ? Il n’arrive jamais rien d’inédit dans la vie [6], vous devez donc avoir une idée derrière la tête.
  • En effet, dit Hamadou en sortant de la poche de sa veste de service un téléphone mobile dernier cri, équipé d’un appareil photo numérique solaire.

    La qualité des images était acceptable, si l’on partait du principe que l’important, le principal est de savoir ce qu’il faut observer [7]. Graveyard gisait, la tête dans son assiette, un long hocho à poissons planté jusqu’à la garde dans le dos. Le coup avait été porté avec une maestria exemplaire, alliant la précision (juste sous l’omoplate gauche) à une force phénoménale : la lame ayant sans doute plus de trente centimètres avait dû finir sa trajectoire en ressortant par le thorax. Cela était confirmé par une autre photo, où l’on voyait une mare de sang dégoulinant de la nappe sur le sol et dessinant un étrange motif au pieds de Graveyard : belles chaussures, se dit Schlom. Foutues, elles aussi. Sans aucun doute, cette arme avait dû être forgée par un maître japonais dans toute la tradition de cet art millénaire. Schlom aurait aimé tenir cette outil – qui était devenu une arme - et préparer des filets de toro, sa spécialité dans le domaine des nigiri-sushis.

  • Sacrée blessure. En voyant ça, je me demande si la mort vaut vraiment le coup d’être vécue [8], dit Schlom.
  • En effet. Mais c’était écrit : nous avons pour prescription de mourir quand la mort est notre médecin [9].
  • Parmi la liste des noms ci-dessous, qu’avez-vous remarqué ?
  • La première chose, c’est une remarque de Graveyard : j’étais aux toilettes et il ne m’a pas remarqué, j’avais fermé la porte. Il était avec une femme, sans doute cette Russe, et il lui a dit : « L’unique chose à quoi on doit penser, et je m’en rends compte sur la fin de ma vie, c’est à la mort. » [10]
  • Hum hum... Vous suggérez donc qu’il s’attendait à son sort ?
  • Peut-être. Pour Ramotswe, je l’ai entendu parler d’une étrange recette d’intestins de sanglier grillés lors de la période où ils se gavent d’ignames, ça m’a fait saliver.
  • Oui, ça éveille quelque chose en moi mais je ne sais pas trop quoi ; ça me donne envie d’une omelette au riz à la japonaise, bizarre non... ? Et, qu’est-ce que... ?


    Hamadou ouvrit soudain de grands yeux et porta la main à son coeur. Son regard se fit d’abord incrédule, puis se vida. Il plia les genoux et s’affaissa dans un silence total. Schlom vit alors avec horreur l’assassin passer la porte de service, dirigeant un Glock LAW-17 équipé d’une visée laser et d’un silencieux. Alors que le point rouge se dirigeait sur son front, Schlom oublia ses principes et projeta brutalement la bouteille de fine en direction du tueur, se rendant en même temps compte de la vanité de son geste et du crime qu’il commettait.

    Schlom se réveilla brusquement, suintant. Sa sueur avait le goût du sang et il avait dû s’assoupir et sortir de la route. Foutu pays. Foutu boulot. Foutu rêve. A l’aide de son mouchoir en coton, il se nettoya le visage.

    Il sortit ensuite de sa poche revolver une fiasque, qu’il déboucha religieusement avant de la porter lentement, calmement, à la bouche. Un Cragganmore 1954.

    Dans le fond, la vie valait la peine d’être vécue.

    NB : Les citations sont extraites de http://www.gilles-jobin.org/citations/

  • Notes :

    [1] Hillermann

    [2] Leroux

    [3] Mankell

    [4] Marinina

    [5] Chesterton

    [6] McCoy

    [7] Poe

    [8] Dard

    [9] Shakespeare

    [10] Eco

    Mise à jour le Mercredi, 20 Avril 2011 04:51  

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    • Dernière modification: 2015/11/09 23:18
    • par radeff