Canariennes 20-06-1996 p. 2

PUTZFRAU INSELN

Texte introductif conclusif à rédiger


UN GIRARDET D'OPÉRETTE

"Puerto Mogan", ville balnéaire australe des Grandes Canaries, n'a pas l'infrastructure hôtelière (et a fortiori touristique) de ses consoeurs. Pas de complexe immobilier à flanc de coteau, pas d'ascenseur panoramique ni de piscine en trèfle à la Fleming (Ian). A côté du village traditionnel1 1, on trouve un modèle réduit de paradis semi-tropical nordique. Face au port (exclusivement de plaisance), une place artificielle où les cafés "Mozart" (tenus par des autrichiens) se disputent la clientèle aux "Zum kleinen berlinen Gârten", en passant par l'inévitable "Tipico tradicional marisqueira", tous servant les mêmes calamars à la romaine congelés. Au milieu, un café d'apparence plus accueillante, aux chaises à hauts dossiers d'origine indubitablement africaine. Dans ce café restaurant, un blond germanique moustachu qui ferait un excellent méchant dans une production hollywoodienne, jouant par exemple l'exécuteur de basses oeuvres national socialiste. Les menus (en allemand ou éventuellement en espagnol), écrits au crayon sur des cornets d'emballage en papier kraft, sont d'un hermétisme surréaliste. Les prix (multipliés par trois relativement à la concurrence locale), le pain maison bourré de grains d'anis et le misérabilisme quantitatif des plats, censé évoquer la nouvelle cuisine, suscite exclamations enjouées et admiration de la part de nos voisins germaniques, trois couples de petits bourgeois puants, snobs et parfaitement désagréables, s'extasiant sur des beurres aux herbes insipides et inodores mais néanmoins verts et, plus généralement, sur des plats objectivement fadasses, à l'image de nos voisins de table. Pendant ce (triste) repas, le seul enfant des susdits couples s'amuse sur la place avet un chien galeux et local, mais sa mère intervient de peur d'une hypothétique contagion et tout revient dans l'ordre. Nous nous levons de table et passons une nuit peuplée de cauchemars digestifs.


SHOPPING CENTER

Dans un petit village, nous attendons le bus qui doit nous ramener à la civilisation. A nos côtés, une canarienne d'une trentaine d'années et encore maigre et, au soleil (l'espagnole et nous sommes à l'ombre), un couple nordique, elle s'occupant de tartiner son body-builder de mec, très beau, maigre et bronzé mais recouvert de pustules, résultat probable d'une surexposition aux UV.

Arrive la protagoniste principale de ce bref récit, une gigantesque anglaise pâle et moche, sortant vraisemblablement d'une cure de sommeil ou, pour le moins, d'une banale dépression occidentale. Elle s'enquiert auprès de notre voisine hispanophone, évidemment en anglais2, d'un hypothétique centre commercial dans le bled suivant, d'où nous venons. Inutile de dire que dans le village en question aucun "Shopping Center" ne propose ses services, sans que nous n'y voyions rien de mall3, bien au contraire, tout juste une sélection de Speck et de Würsten dans les quelques "Supermercado" concurrents. Ne parvenant pas à convaincre l'indigène de la présence de ce centre commercial, notre psychotique Albion remet cela auprès du conducteur de bus, qui fait mine de n'y rien comprendre, utilisant ce stratagème visiblement fort répandu et compréhensible consistant à répondre "No sé, no comprendo C'est avec un malin plaisir que nous la voyons descendre du bus, cherchant son mirage commercial, et qu'avec elle une suée d'angoisse nous quitte. Elle a du se tromper de village, ou d'île. Soutenue par les deux colonnes flasques et blanchâtres qui lui servent de jambes, elle s'éloigne à l'horizon telle une cow girl solitaire, loin, bien loin de son foyer. Quant à nous, nous nous éloignons à petits pas, néanmoins décidés.


UN HOTELIER ORNITHOLOGUE JARDINIER

Il s'appelle Salvador, il a une belle moustache sous un nez d'alcoolique et une pension à P.M. En entrant dans cette dernière, on est aussitôt saisi par un mélange d'effluves, alliant celle du guano à celle d'une serre tropicale un peu pourrie. Il faut dire qu'outre son activité principale dans l'immobilier touristique et celle, prétendument secondaire, de pilier de bar4 cette véritable âme de poète élève des oiseaux tropicaux par douzaines et leur offre un cadre végétal aussi bucolique que conséquent. Passé quelques heures, les émanations olfactives s'estompent au profit du romantisme du lieu, qui est indéniable.


LES SOUFFRANCES DE DEUX JEUNES VERS DE TERRE

Dans la pension de M. Salvador (cf. supra), il y a deux jeunes touristes "Aleman", que nous appellerons pour plus de commodité et dans un souci de préservation de l'anonymat respectivement "Hans" et "Peter". Hans est blond, pourvu d'une toison samsonnienne et d'un regard ovin aussi doux que son affable caractère. Peter est (évidemment et aussi) blond, cheveux courts et gras, doté d'une robuste constitution et d'un regard sournois. Tous les soirs, nos deux compères quittent la pension de M. Salvador pour une virée des bars qui doit être assez rabelaisienne. Toutes les nuits, vers deux heures du matin, Hans et Peter reviennent au logis passablement éméchés, les bidons pleins de houblon. Pendant que Peter crache ses poumons en éructant abondamment, Hans range les cadavres journaliers, nous rappelant avec joie qu'avec un peu d'application, tous les petits matins peuvent être des lendemains de fête.

Tous les matins, ces fêtards étant de surprenants lève tôt pour de semblables noctambules, je croise Hans qui prépare un roboratif déjeuner pour son compagnon. A la vision de son faciès ravagé par les excès, je me précipite devant un miroir pour y vérifier si je présente les mêmes symptômes et en ressort rassuré par mon honnête faciès rougeaud de paysan bougre.


UNE ROUTE POUR L'EDEN

Si, en partant de P.M., vous empruntez la route de Mogan, se dirigeant au nord, vous remarquerez, après environ 800 mètres, une sente sinueuse cependant goudronnée et gravissant le côté est du barranco (située, comme l'aurons relevé les férus de géographie, sur votre gauche). Une barrière, constituée d'une chaîne et d'un cadenas, en interdit l'accès aux véhicules pourvus de trois roues ou plus. Dès les premiers mètres, vous noterez l'abondance de plantes, fleurs et autre flore non-comestible, abondamment irriguées par un système d'arrosage aussi sophistiqué que discret. Franchissez cette colline, la route se poursuit sur une quinzaine de kilomètres, toujours aussi excellemment entretenue et déserte, pourvue sur ses deux côtés d'une infinie variété végétale. Disons-le franchement, un véritable petit paradis. Parcourez, d'un pas alerte, cette distance et vous vous retrouverez sur le barranco suivant, pourvue d'une plage sur son versant sud. Surprise, sur ladite plage, il n'y a rien. A la fin de la route en lacets qui vous mène au bas de la colline, une nouvelle chaîne cadenassée, identique à la première. Après la barrière, une mauvaise piste sinueuse et non-carrossable, sans solution de continuité avec la proche et (aussi mauvaise) piste mais néanmoins carrossable qui vous permet de regagner le goudron, quelques dix kilomètres au nord.

Renseignement pris auprès d'un restaurateur local, il semblerait que cette route doive mener ultérieurement à un complexe touristique non achevé (et même pas initié) pour des raisons politiques".

Il n'y a pas de chute à ce récit, comme il n'y a pas de fin à cette route.


LE DIOGENE DE P.M.

A 280 0' 0' de latitude nord, dans un village balnéaire, il y a un poivrot.

Homme prématurément vieilli comme tous ses congénères, il fait fin de cinquantaine tardive mais doit plutôt se rapprocher du début de la décennie. Le cheveu et rare, tout bronzé, il porte une barbe poivre et sel en collier. En quatre jours, je ne l'ai vu qu'une seule fois le T-shirt maculé par des taches de Jumilla, vin en briques Tetra-pak d'un litre qu'il balade toujours avec lui mais que l'on ne voit jamais porté à ses lèvres. Les trois autres jours, la blancheur de ses habits ferait pâlir d'envie toute ménagère digne de ce nom. Très digne, raide comme un if et marchant droit, il déambule sur la plage et dans les rues, évitant avec adresses les cohortes et manipules de touristes qu'il croise avec un souverain dédain, pour tout dire: il est beau. De fait, je me suis demandé s'il s'agissant d'un véritable alcoolique, ou d'un dandy des temps modernes, jouant aux ivrogne pour se distinguer des autres touristes (J'oubliais, il a l'air plus britannique qu'hidalgo).


UN ÉCRIVAIN À S.S.

Face à l'arrêt de bus V.G.R. S.S., il y a un petit bistrot fort sympathique, tenu par un rusé ibère qui vend d'excellents jus de fruits frais dans une impressionnante série de déclinaisons. Pour toute autre boisson, on est prié de s'adresser au café adjacent, peuplés des derniers marins du coin, parlant avec nostalgie de poissons frais, denrée introuvable autrement que congelée sur l'île. Sur la terrasse dudit bistrot, un quinquagénaire nous aborde, prétextant notre langue commune et la présence, sur notre table, d'une carte touristique indiquant les sentiers pédestres de l'île. Parisien installé depuis deux ans à S.S., il se dit écrivain et se prénomme Pedro. Attendant des amis avec qui il a fait la fête jusqu'à trois heures du matin, il nous narre quelques anecdotes locales: cet hiver, la pluie a été si forte que tous les insulaires se sont trouvés le nez pris; un village a fait l'objet de la risée collective, ses habitant ayant oublié de fermer les vannes de leur embalse et ayant du se réveiller en pleine nuit pour procéder. $ à suivre (amis parisiens....)


DES ILES SOUS HAUTE SURVEILLANCE

L'ordre règne aux Canaries. Il faut dire qu'il y est bien assuré par des uniformes somme toute très présents, notamment par une Guardia Civil qui se distingue par une flottille de 4x45, de casquettes de cartons, la nuque bien dégagée et les oreilles décollées6; dans leur regard bovin7, ce que l'on croit déceler comme une lueur d'intelligence est en fait une larme romantique, nostalgie des temps jadis. Ils ont tous un portrait du lieutenant-colonel Tejero à la maison, devant lequel un cierge brûle en permanence. Caché au revers du portrait, celui du Caudillo, il ne faudrait tout de même pas qu'on puisse les soupçonner de sympathies extrême-droitières, ça ferait mauvais genre. Notons que les Canariens en uniforme ont de quoi faire. Ou plutôt, qu'ils doivent rudement s'activer, en ces temps de restrictions budgétaires et de NGP8, afin de justifier leurs salaires que je soupçonne dérisoires.

En effet, sur ces îles, le crime semble absent. Pas d'individus louches ni suspects, pas de bronzés9 ni de mal rasés, pas de clodos ni de mendiants ou alors, tels, dans la Grèce antique, ces ivrognes officiels rétribués par la République pour dissuader les honnêtes citoyens (et peut être leurs esclaves) de l'éthylisme public, enfin de très rares "personnes concernées par la marginalisation mais socialement récupérables et relativement bien mises mais tout de même" qui vous abordent dans quatre langues pour vous vendre des pins de lutte contre le sida10. A cette latitude11 je trouve louche l'absence de mendiants.

Le cadre général dans lequel s'activent les fonctionnaires en uniforme n'incite guère, il est vrai, au crime ou à la débauche. Pas de ruelles étroites (ou alors pittoresques), pas d'impasses obscures (dans ces îles ou chaque hôtel rappelle en trois langues la nécessité d'économiser l'eau en particulier, et l’énergie en général, les fronts de mer restent éclairés 24 heures sur 24 par d'immenses projecteurs, sans doute afin de mieux pouvoir détecter d'éventuels wetbacks africains, nécessairement très bon nageurs par ailleurs, ou des touristes déviants souhaitant dormir sur la plage et tâter de la matraque ex franquiste), pas de trous traîtres dans les trottoirs, pas d'ordures dans les rues, bref, tout est propre en ordre. Pourtant, comme le rappelait un original passablement éméché à son voisin de bar l'autre soir à S.S., "Satan était l'ange de la lumière".

Même la nature semble policée: ici, pas de serpents (tout court, pas simplement pas de serpents venimeux, tout simplement pas de serpents du tout), pas de scorpions ni d'araignées désagréables, des spécialistes coréens sont chargés de dresser les abeilles bonasses, gentils bourdons dodus et (rarissimes et bien évidemment suprêmement élégantes) guêpes12 à ne pas piquer la brave vache à lait sacrée, j'ai nommé le touriste.

Avec ce denier terme, nous abordons l'aspect analytique de la question. Sur ces îles, somme toute assez désolées, où la production agricole, à l'exception peut-être des célèbres bananes et de quelques autres produits exotiques, tient plus du folklore que de la réalité du "marché libre pleinement concurrentiel", on ne peut que constater une indéniable richesse dont la source ne semble13 jamais devoir se tarir, déversant ses flots d'autocars avec la régularité des ferry-métronomes qui les transportent d'île en île, de tunnel en tunnel14.

Richesse et tourisme sont ici en relation de réciprocité et, pour utiliser enfin sans hypocrisie ni détournement sémantique un terme très en vogue, en synergie. Sur cette terre pauvre et aride, le tourisme apporte la richesse à l'hôtellerie, à la restauration, aux transporteurs (tant de matériel vivant que mort, le second alimentant le premier), au bâtiment, à la vente de gros, semi-gros et de détail, aux horticulteurs, paysagistes et jardiniers, aux armateurs, aux constructeurs automobiles, aux vrais-faux pêcheurs indigènes typiques, p4ysans idem, aux loueurs de parasol, et même... aux touristes, comme les boulangers importés d'Allemagne pour produire du pain aux céréales complètes et graines de tournesol certifiés produits en harmonie avec la nature, ou encore les gurus pour centre de relaxation et de méditation shiatsu-zen-boudhique-géobiologiques15, centres ou de superbes créatures des deux sexes soignent leurs corps déjà parfaits et splendides en évoluant dans de magnifiques propriétés privées au bout de routes bucoliques non moins privées, prière de convenir préalablement d'un rendez-vous téléphonique, sous peine de voir intervenir les fonctionnaires en uniforme précédemment décrits, qui ont toujours été, comme chacun le sait, du côté du capital16.

Sur ces îles désolées, l'argent du tourisme permet d'entretenir l'illusion d'un paradis sécuritaire, garantie par la pléthore prétorienne, sans laquelle les épais post-sexagénaires teutons ne viendraient pas et, de ce fait, n'alimenteraient pas la pompe à phynances.

Touristes, dormez sur vos deux oreilles, ne laissez pas vos rêves se peupler de crans d'arrêts automatiques17 tenus par des individus fiévreux aux regards émaciés: l'ordre règne aux Canaries.

A propos, la Guardia civil, combien de divisions?



20 juin 1996

1La présence de ce dernier explique sans doute ce qui précède, une expripriation étant plus difficile qu'une construction "tabula rasa"

2Il est surprenant de constater que la majorité des touristes canariens estiment normal que les indigènes manient couramment l'idiome de Shakespeare ou, plus fréquemment, celui de Goethe

3Prononcer: MOLE

4Un petit mot usé par le temps précise, sur sa porte, "En cas d'absence, s'adresser au bar X...

5Quelques parents pauvres, toutefois, ne sont pas équipés japonais mais italo espagnol, de petites Seat Panda pour être plus précis, je les soupçonne d'avoir, soit moins de bouteille, soit d'avoir commis une faute quelconque et de se retrouver ainsi en quelque sorte "punis").

6Bref, tout-à-fait politically Disney-correct

7Et non ovin, c'est trop doux

8 Nouvelle gestion publique, restons gaulois!

9L'Afrique n'étant qu'à 150 km, quelle n'est pas ma surprise de ne croiser pratiquement aucun Maghrébin et, plus encore, de noter que les rarissimes personnes de couleurs aux Canaries sont toutes d'expression allemande...

10En ayant tout de même croisé un en 18 jours, j'ai là, sinon la preuve de leur multitude, du moins celle de leur existence.

11Pour autant qu'avec la crise et l'apparition de la "nouvelle" pauvreté, euphémisme pour distinguer le massif accroissement de la pauvreté tout court, cette dimension socio géographique ait encore un sens.

12Les mêmes spécialistes en dressage cherchent à apprendre à ce bestiaire à articuler "Guten Tag" mais leur accent corréen laisse encore à désirer.

13A l'inverse des ses consoeurs aquatiques, du moins au mois de juin.

14Terme anti-bolchévique utilisé dans un ouvrage assez décevant intitulé "L'anti-guide de Moscou", édité en fin de soviétisme tardif, mais le concept est intéressant pour le tourisme en général, et en particulier dans les sociétés du sud.

15Comme les Etatsuniens dans leur alimentation (et non les Aménicains, ce qui constitue une erreur sémantique, mais je ne veux pas ici m'étendre. plus sur ce sujet), les adeptes du new-age aiment à tout mélanger, même s'il s'agit ici de bouffe, et là de concepts - les newagiens étant justement opposés au mélange alimentaire yankee, suprême retournement dialectique!

16Qu'on pourrait aussi nommer "côté du plus fort", mais il y aurait alors tautologie.

17On en trouve dans les bazars, exclusivement destinés aux mêmes touristes pour qu'ils les ramènent en Germanie...