LA RADIOACTIVITÉ ET LE VIVANT

La contamination interne et l'avenir (II)*
par Dr François-Joseph HERR
Médecin, Colmar

* Conférence prononcée le 19 mars 1987 à Lausanne dans le cadre des soirées-débats consacrées au thème "Quelle radioactivité dans notre assiette?" organisées par l'APAG, la Fédération romande des consommatrices (FRC), le Fond mondial pour la nature (WWF-Vaud), la Société pour la protection de l'environnement (SPE) et la Coopérative Grile-Topinambour. - La première soirée de ce Cycle de trois soirées-débats eut lieu le 3 mars 1987 et fut consacrée au thème L'escalade de la radioactivité. Les conférences qu'y prononcèrent Jacques Grinevald, philosophe, et le professeur Lucien Borel, thermodynamicien, ont été publiées dans la Gazette de l'APAG, Nos 2 et 1 de 1988, respectivement. La deuxième soirée-débat eut lieu le 10 mars 1987 et fut consacrée au thème La radioactivité et le vivant. Les conférences qu'y prononcèrent le professeur Philippe Lebreton, biologiste, et le Dr Jacques Diezi, professeur de pharmacologie à l'Université de Lausanne, ont été publiées dans la Gazette de l'APAG, No 2/3 de 1989. C'est donc lors de la troisième soirée-débat, le 19 mars 1987, que fut traité le thème La contamination interne et l'avenir par les Dr Abraham Behar, médecin nucléaire, Paris, et François-Joseph Herr, médecin, Colmar. Les trois soirées-débats et donc les six conférences furent données dans les locaux de l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne.


     Après les exposés d'hommes compétents qui vous ont apporté les éléments de base pour une bonne compréhension des problè qui vous préoccupent, ma contribution n'aura pas la prétention d'être didactique. Simple praticien d'une spécialité qui n'a pas de lien en direct avec la médecine nucléaire ou la radiobiologie, j'ai néanmoins été amené, il y a plus de quinze ans, à prendre conses des risques risques potentiels courus par notre région du fait de l'existance au nord d'un vaste complexe de recherches nucléaires, à Karlsruhe, de l'implantation sur notre rive de deux réacteurs à Fessenheim et des projets d'implantation de Wyhl, en pays de Bade, et de Kaiseraugst à proximité de l'agglomération bâloise.
     Le Comité de Sauvegarde de Fessenheim et de la Plaine du Rhin qui fut le premier comité antinucléaire créé en Europe, auqyel j'adhérai, réclama dès 1971 la création d'une commission indépendante de contrôle de la radioactivité. Il a fallu qu'en 1977, enfin, alors que le premier réacteur de Fessenheim allait diverger, sept personnes entament une grève de la faim pour qu'après ving-quatre jours elles obtiennent du Conseil général du Haut-Rhin la création d'une commission de contrôle, la première en Europe.
     Avec les représentants de deux autres associations critiques face au nucléaire, nous avons siégé dans cette commission jusqu'en juin dernier. Les mesures de radio-activité dont on nous faisait part d'EDF (Electricité de France) sur le site et du SCPRI Central de Protection contre les Rayonnements Ionisantes) dont les laboratoires sont situés dans la région parisienne,
pour ce qui est des prélèvements faits alentour et à distance. Ces mesures étaient consignées dans des rapports trimestriels.
     Survint la catastrophe de Tchernobyl. La Commission se réunit deux mois après le drame; on nous remit un volumineux dossier contenant entre autres données les conclusions provisoires du SCPRI sur les retombées: «Les doses maximales reçues par l'individu le plus exposé aux retombées de Tchernobyl en France ne correspondent qu'à la dose moyenne reçue en 27 jours par irradiation naturelle, ou au 1/33e de la dose reçue par la population de l'hémisphère nord à la suite des essais nucléaires de 1950 à 1963.»
     De telles conclusions, même provisoires, ne pouvaient, vous le concevez aisément, nous satisfaire, ni satisfaire nos amis scientifiques avec lesquels nous discutions régulièrement les données transmises officiellement. Encore une fois, on venait de nous présenter ce vieux cheval de bataille de l'irradiation naturelle!
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     Vous savez bien maintenant de quoi il s'agit: des quelques rares isotopes naturels inhalés (tel le radon) ou ingérés (tel le potassium radioactif) et surtout des radiations gamma du sol et des rayons cosmiques.
     Notre souci par contre était de savoir lesquels parmi les 120 à 140 isotopes radioactifs artificiels formés au cours de la fission de l'uranium de Tchernobyl avaient trouvé le chemin de notre pays et combien de ces isotopes et de leurs produits de filiation allaient se retrouver dans notre alimentation et en fin de compte dans nos propres organes, et pour combien de temps!
     Ce n'est ici ni le lieu ni le moment de critiquer notre SCPRI dont les techniciens ont travaillé d'arrache-pied durant les semaines qui ont suivi la catastrophe ukrainienne; mais le nombre de ses points de mesure sur l'ensemble du territoire est certainement insuffisant en période de crise, quand on pense à la variété des produits à tester et à leur répartition géographique.
     «Quoi qu'il en soit», déclarions-nous tous trois représentants d'associations, le 27 juin dernier en quittant la commission, «un service régional de contrôle de la radioactivité verra le jour dans notre région».
     Le 13 mai déjà, un groupe de scientifiques alsaciens lançait un appel, rappelant que la publication de mesures détaillées eût permis, grâce à quelques précautions simples, de diminuer les risques. Ce groupe estimait dangereux le monopole des mesures et s'insurgeait contre le fait que le personnel du Service central fût tenu au secret en vertu d'un décret. Les résultats d'analyse devraient, au contraire, être connus immédiatement!
     Nos scientifiques élaborèrent très rapidement un projet de surveillance de la radioactivité en Alsace et le soumirent à l'appréciation du Conseil régional. Ce projet prévoit un Conseil scientifique, accepte la pluridisciplinarité et les différentes écoles scientifiques; il compte laisser son travail au Service central, mais veut se distancer de cet organisme trop centralisé.
     Il prévoit dans un premier temps la mesure globale du rayonnement gamma dans l'atmosphère, avec la possibilité de stocker des échantillons pour pouvoir procéder à la spectrogammamétrie extemporanée et partant savoir à quels isotopes on est confronté.
     Mais, comme vous le savez maintenant, la seule mesure des rayonnements gamma ne donne pas une image complète de la pollution radioactive; aussi est-il question de mesurer le rayonnement bêta total grâce à la spectrophotométrie par scintillateur liquide, plus sensible que la gammamétrie météorologique classique.
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     Dans un deuxième temps, il est prévu de pouvoir obtenir les résultats des mesures sur minitel, grâce à un code spécial; la population devrait ainsi pouvoir s'informer.
     Enfin, en cas d'accident nucléaire, il s'agira de mettre à la disposition des autorités le potentiel de laboratoires liés par convention, qui consacreront une partie de leurs moyens aux fins d'analyse.
     Ce projet insiste sur la fiabilité, sur la transparence, sur la souplesse de fonctionnement. Prévoyant de grouper, outre les scientifiques et techniciens, des élus et des représentants des pays limitrophes, il a été reconnu comme correct par le président du Conseil régional, examiné par la Commission «environnement», aussi critiqué, par exemple sur le point de l'automaticité des mesures. Son budget a été chiffré et voté.
     Ce projet rappelle le «Miljöcentrum» créé en 1971 à Upsal en Suède par Bjorn Gillberg: un organisme de recherche indépendant sur les polluants de l'environnement et les additifs alimentaires, avec l'aide de groupements de consommateurs comme les vôtres, qui a grandement contribué à la mise au point de la législation sur ces derniers produits.
     Dans notre cas, il est prévu des mesures ponctuelles, mais les mailles du réseau devront être plus serrées encore, il faudra pouvoir multiplier et confronter les mesures, car la pratique a montré qu'en mai dernier les résultats d'examens faits par différents organismes ne concordaient pas toujours et demandaient à être discutés. Dans ce sens, d'autres scientifiques se sont déclarés prêts à collaborer dans le cadre de relations contractuelles avec les autorités en période de crise. Les examens de radiochimie en particulier feront l'objet d'une convention avec des laboratoires spécialisés. La Commission de physique nucléaire du Centre National de la Recherche Scientifique (le CNRS) a proposé que ses propres laboratoires et ceux des universités soient associés aux missions de surveillance de la radioactivité. L'association par contrat de laboratoires d'analyse indépendants répondra ainsi davantage, de par leur décentralisation même et le choix diversifié d'échantillonnages précis, aux besoins pressants des consommateurs, des agriculteurs et des collectivités locales.
     Que s'est-il passé dans d'autres régions? Il n'est plus besoin de vous présenter la CRII-Rad. de Montélimar, qui nous a devancés et fait un énorme travail en toute indépendance. J'ai lu quelque part que le SCPRI confirmerait, aux dernières nouvelles, les résultats de ses mesures.
     C'est donc région par région que devra s'organiser le contrôle. Vous-mêmes trouverez la solution adaptée à la vôtre, car la proximité du lac et de sa faune aquatique vous posera des problèmes spécifiques.
     Le rôle des scientifiques, fondamentalistes, radiobiologistes, reste, vous le constatez, primordial pour l'évolution correcte des mesures effectuées et, qui plus est, de cas précis de contamination externe ou interne sur la base des mesures faites. Mais le rôle des médecins en général n'est pas négligeable non plus, et l'accident de Tchernobyl a amené nombre de clients à consulter essentiellement pour savoir quelle attitude adopter. Ont-ils tous pu répondre en connaissance de cause? Nous le saurons bientôt en ce qui concerne notre région, puisque nous venons de distribuer un questionnaire à tous les praticiens. Ce questionnaire est présenté par notre comité en commun avec des médecins bâlois et des médecins allemands. Vous pourrez, si vous le désirez, voir en projection les sept pages de ce questionnaire.
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     Le rôle des enseignants est tout aussi important, et ce n'est pas sans raison que la Commission de physique nucléaire du CNRS a estimé qu'il faut développer l'enseignement de la physique nucléaire et de la radioactivité à la fois dans les universités et dans des actions de formation permanente des enseignants du second degré, ce qui favorisera une meilleure compréhension du problème par l'ensemble de la population.
     Parmi les médecins, nombreux sont ceux qui, avec Tchernobyl, ont pris conscience de leurs responsabilités, mais avouent devoir en savoir davantage pour pouvoir donner des conseils judicieux. Dans le département du Bas-Rhin, le syndicat médical, déplorant de ne pas avoir été informé suffisamment, avoue n'avoir pu jouer son rôle; il distribua un texte à afficher dans les salles d'attente, rappelant que les autorités scientifiques d'Alsace confirmaient en tout point les constatations faites par leurs homologues allemands, à savoir une augmentation très marquée de la radioactivité dans toute la vallée du Rhin.
     Combien de personnes sont-elles venues quérir les conseils de leur médecin? Nous le saurons à la fin de l'enquête en cours. Personnellement, je peux affirmer qu'environ 250 personnes m'ont posé des questions à l'occasion d'une concultation et que 200 autres environ m'ont téléphoné au sujet de Tchernobyl.
     Sur quels critères répondre et donner des conseils?
     Avant tout, c'est-à-dire avant d'avoir sous les yeux des résultats précis, il s'agit de garder son sang-froid, de rester logique, d'avoir du bon sens. Plus tard, quand sont connues les premières mesures, les conseils pourront être plus précis. Ce fut le cas dans notre région, où quelques jours après l'arrivée du «nuage» des scientifiques du CNRS, certains laboratoires équipés de gammaspectromètres, les laboratoires vétérinaires départementaux par exemple, purent donner des indications précises sur la contamination de l'eau de pluie, du lait, des légumes en surface. Ils ont continué ce travail depuis lors et multiplié les prélèvements. Notre laboratoire vétérinaire, qui avant Tchernobyl faisait environ 200 contrôles de radioactivité par an dans le lait, sur le gibier, les poissons, les abeilles, a examiné de mai 1986 à janvier 1987 environ 1400 échantillons, tant d'origine locale qu'en provenance des pays de l'Est, et très variés: viande de boucherie (la viande de cheval provient essentiellement de Pologne); volaille; lapins; oiseaux migrateurs (bécasses); escargots; pollens; plantes aromatiques (thym, etc.). Il s'est mis à la disposition des particuliers désireux de connaître le niveau de radioactivité de leur environnement ou de leurs aliments, leur laissant toute liberté pour les faire connaltre et publier, ce qui souligne son caractère indépendant.
     Mais revenons aux tout premiers jours suivant la catastrophe ukrainienne. Le problème de la contamination externe se posait de façon aiguë; mieux valait agir comme si elle allait être importante, - et elle le fut par endroits -, prendre une précaution de trop, plutôt que de ne prendre pas de précaution du tout! Logiquement, on devait s'attendre à des retombées d'iode 131 et autres (l'iode 131 à lui seul représente 3% du poids des produits de fission de l'uranium 235), - et cette hypothèse s'est tragiquement confirmée - puis à du césium, à du strontium peut-être, à d'autres (le ruthénium allait être plus abondant que nous ne pensions), voire du plutonium, à partir du moment où nous apprimes que l'incendie du coeur faisait rage, ce plutonium qui représenterait un grave danger en cas d'inhalation de particules microscopiques de son oxyde (on en a décelé par la suite en Bavière). 
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Dès lors, des directives simples avaient toutes chances d'être efficaces et de diminuer la contamination externe, aussi une des variantes de contamination interne, la contamination par inhalation de gaz ou de particules radioactives. A qui voulait l'entendre, nous disions:
     - de rester le plus possible dans les demeures, de ne quitter leur domicile qu'en cas de nécessité; ce conseil était important pour les femmes enceintes ou allaitant leur enfant; il valait tout autant pour les petits enfants;
     - à ceux-ci, il fallait interdire de jouer en plein air, sur l'herbe, dans les bacs à sable, dans les flaques d'eau;
     - s'ils l'avaient fait tout de même, de les doucher à plusieurs reprises; de laver leurs vêtements dès la chute des pluies;
     - aux éleveurs, de faire rentrer le bétail;
     - d'éviter la souillure de plaies par la terre;
     - de ne plus utiliser l'eau de pluie. En Grande-Bretagne, il fut même déconseillé à un moment donné d'utiliser l'eau des rivières.
     Le récent rapport suédois sur Tchernobyl estime que les personnes qui ne sortiront que deux heures par jour pendant l'année suivant la catastrophe risqueront cinq fois moins que ceux qui sont obligés de travailler huit heures par jour à l'extérieur. En Suède, d'ailleurs, comme au Danemark et dans les Pays-Bas, les autorités donnèrent très rapidement des informations et des conseils de cette sorte à la population.
     Comme le passage du «nuage» fut suivi immédiatement les jours suivants de pluies abondantes et persistantes, il fallut s'attendre à une contamination plus importante. Ce que la pluie allait déposer sur l'herbe, les lichens, les légumes et les fruits, allaient être absorbé en partie; dans l'immédiat, ceci serait plus important que ce que les plantes allaient absorber par la suite avec leurs racines du sol. Le dépôt est d'autant plus important que les feuilles sont plus grandes et plus velues, et que les particules radioactives sont plus petites. Les feuilles de salade, d'épinards, de persil, absorbent les sels hydrosolubles de césium, par exemple, de potassium, d'iode. Il s'imposait donc:
     - de ne plus couper l'herbe;
     - de laver à grande eau à plusieurs reprises légumes et fruits cueillis à ce moment-là; d'enlever les feuilles extérieures de salades et poireaux, par exemple;
     - de dire aux femmes enceintes ou allaitant leur enfant de ne plus rien consommer qui vienne du jardin; à la rigueur, des légumes provenant de serres non irriguées par l'eau de pluie tombée récemment;
     - et positivement: de vivre si possible sur les réserves, les conserves, les produits arrivés de régions ou de pays non contaminés encore;
     - de consommer le lait conservé récolté avant fin avril 1986, des fruits secs, des noix, du lait en poudre, des pommes de terre engrangées, des radis récoltés auparavant, des champignons de Paris élevés en champignonnière.
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     On conçoit le rôle que peuvent jouer des groupements de consommateurs comme les vôtres dans l'avenir pour assurer de telles reserves.
     Jusqu'à ce moment-là, le risque était celui de la contamination externe, de la contamination par inhalation et de la contamination interne par absorption de dépôts radioactifs sur les plantes. La troisième phase, qui dure encore, allait suivre, la plus pernicieuse, celle qui demande et demandera des contrôles durant des années: la contamination interne par des aliments contenant des isotopes radioactifs absorbés soit par les feuilles soit par les racines des plantes et incorporés dans les organismes vivants des animaux qui constituent une partie de notre alimentation.
     Contamination qu'il faut éviter à tout prix aux nourrissons, aux femmes enceintes ou allaitant leur enfant, c'est celle du lait et de ses sous-produits par l'iode déposé sur l'herbe, incorporé par le bétail et concentré dans le lait: la contamination interne par l'iode radioactif, qui a une affinité sélective pour la glande thyroïde, comme vous le savez et venez de vous le rememorer avec l'exposé du docteur Behar.
     - Pour les nourrissons, le lait maternel est ce qu'il y a de mieux, à condition que les mères, tout comme les femmes enceintes, soient très strictes sur leur alimentation: sinon, la consommation de laits en poudre récoltés antérieurement à la catastrophe est indispensable.
     - Pour le restant de la population, la consommation de lait et de laitages dépend des chiffres mesurés.
     En ce qui concernait le lait de vache, nous avions des chiffres officiels, les chiffres des pays limitrophes, et ceux des scientifiques amis sacrifiant leur temps à faire des mesures. De nos amis scientifiques, en effet, très au courant des techniques, ont dosé la raioactivité du lait de vache et du lait de chèvre dans six fermes de la région dès après le passage du «nuage». Ils ont mesuré les rayonnements bêta totaux, chaque échantillon a été mesuré trois fois et comparé à un échantillon d'une eau déjà prélevée auparavant, pour noter la différence entre le lait et le «bruit de fond», ce qui donnait la radioactivité anormale. Ces mesures ont été faites à partir du 10 mai et poursuivies pendant deux mois et demi[1]. De 250, 300 et 400 becquerels par litre, et de plus de 1000 dans deux fermes, au début, la radioactivité a décru pendant l'été pour n'atteindre plus que 30, 50 et 60 becquerels par litre. Cela correspondait à la décroissance de l'iode 131, comme vous l'avez soupçonné, et au fait que l'herbe broutée par le bétail était de moins en moins contaminée à cause de la repousse. Une ferme n'a présenté que des chiffres bas; or, le fermier de cette exploitation-là n'avait pas mis ses vaches au pré le 1er mai, mais au fourrage. Il a d'ailleurs trouvé une solution originale depuis lors à la forte radioactivité de certains fourrages engrangés après le passage du «nuage» et les fortes chutes de pluie: si le regain a été abondant, il faut le donner aux vaches laitières; mais il faut garder le foin de première coupe pour les génisses!
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[1] Données publiées dans le no 106 de déc. d'«Ionie», le bulletin de notre Comité.
     Les mesures faîtes par les laboratoires vétérinaires locaux, bien que portant sur d'autres échantillons, allaient dans le même sens.
     En ce qui concerne le lait de chèvre et de brebis, il faut savoir où il a été récolté, si les bêtes ont brouté tout le temps en pacage libre et donc consommé des plantes aromatiques comme le romarin, le thym, le serpolet, la bruyère, qui concentrent le ruthéniuum et le césium, plantes adaptées à la sécheresse et captant beaucoup les eaux de pluie quand elles se présentent. Le lait de brebis et le lait de chèvre contiennent plus de corps radioactifs que le lait de vache, car ces animaux donnent peu de lait, concentrent strontium et iode cinq à dix fois plus que la vache. Aux Pays-Bas, pour ne citer qu'un exemple, on interdit la consommation de lait de brebis après Tchernobyl. La CRII-Rad pourra vous donner des indications plus précises que moi sur certains laits de brebis et de chèvre et sur les fromages fabriqués avec ces laits. Pour mémoire, je dirai que depuis des années déjà, on considère dans notre pays la chèvre comme un animal-test en cas de contamination radioactive importante par accident nucléaire.
     Pour le restant de la population, femmes enceintes et allaitant leurs enfants et nourrissons exceptés, la consommation de lait et de laitages dépend des chiffres mesurés, disions-nous. Les taux les plus éleyés en général dans le lait de vache atteignaient 500 becquerels par litre; ces taux décrurent rapidement en juin, et la spectrogammamétrie permit d'identifier l'iode 131. Actuellement, après dix mois, on peut encore trouver du ruthénium, du césium, du strontium. Les taux ont décru jusqu'à la fin septembre, où ils sont restés à 30 becquerels par litre; enfin, ils sont tombés à zéro. En octobre, quand les vaches sont rentrées, on a mesuré des pointes à 100-120 becquerels par litre; actuellement, on trouve 50 becquerels par litre. Les agriculteurs qui n'ont pas mis leurs vaches au pré en mai ont eu, comme vous l'avez appris, des taux plus faibles.
     En conlusion, tout lait frais est à interdire aux enfants, aux femmes enceintes et allaitant leur enfant, en cas de catastrophe nucléaire du type Tchernobyl. La République fédérale d'Allemagne, l'Autriche, l'Italie, la Grèce l'ont fait à un moment donné.
     En définitive, au fur et à mesure que les chiffres sont connus, c'est au consommateur de décider s'il prend le risque de consommer tel produit ou de le refuser. Le rôle des pouvoirs publics devrait se limiter à donner des conseils simples et efficaces tout en publiant tous les chiffres de mesures connus et vérifiés, et non pas se limiter à donner des informations du genre «n'atteint pas les normes admissibles» ou «n'équivaut qu'à tant pour cent de l'irradiation naturelle», encore moins d'essayer de sauver tel ou tel secteur, comme peut le faire croire une déclaration du ministre anglais de l'agriculture que j'ai vue reproduite: «Notre politique est de ne pas divulguer les chiffres par région pour les taux de contamination du lait. Le public serait tenté d'acheter le lait provenant des régions où les niveaux de contamination sont les moins élevés, et cela pourrait nuire aux producteurs de lait.» Mais l'a-t-il vraiment dit? Se è vero, non è ben trovato!
     Je passerai brièvement sur la question des tablettes d'iode. Il eût fallu les prendre avant l'arrivée du «nuage»; en raison des dangers inhérents à cette mesure préventive, personne chez nous ne l'a conseillée. Mais je crois savoir qu'en Pologne les autorités médicales l'ont préconisée.
     Nous avons jusqu'à présent surtout évoqué l'iode; en ce qui concerne le césium, il faut savoir pour l'avenir que les plantes qui ont besoin de beaucoup de potassium vont absorber davantage de césium que les autres, tels le persil, le raifort, le cresson, le brocoli, le fenouil, le chou vert, le pissenlit, la ciboulette, pour n'en
citer que quelques-unes
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Que les sols moins lourds vont absorber plus de césium, et que si ces sols ne contiennent que peu de potassium, ils auront une affinité pour le césium. On voit là tout l'intérêt d'aller quérir les conseils d'un agronome ou d'un centre de la recherche agronomique. Que les plantes aromatiques comme le thym, le serpolet, la bruyère, captent le césium en incorporant le maximum d'eau de pluie. Un laboratoire de notre région a découvert qu'un certain bolet concentrait énormément le césium du sol et pourrait donc servir d'indicateur biologique.
     Les taux les plus élevés de césium trouvés par nos laboratoires vétérinaires concernent le gibier, dont la viande en contient 5 à 20 fois plus que la viande de porc ou de boeuf, les oiseaux migrateurs, les pollens et surtout les lichens.
     Les recherches et mesures devront donc se multiplier pour que le consommateur demeure informé. On pourra ainsi avoir des surprises; on estime en général que les produits de fission se situent dans les premiers 5 centimètres du sol; or un laboratoire local a trouvé du césium à 60 centimètres! Quoi qu'il en soit, le césium va rester dans les sols, et nous pouvons supposer sans exagérer que les enfants conçus dans dix ans risqueront encore de subir les conséquences de la catastrophe de Tchernobyl. On pourra évidemment établir des modèles, - et il le faut -, tenir compte du facteur de transfert des isotopes radioactifs du sol vers la plante, mais il varie selon les estimations les plus scientifiques possibles. Pour le césium, on l'estime en général à 0,25; mais tout le monde n'est pas d'accord sur ce chiffre.
     Les poissons d'eau douce contiennent plus de césium en général que les poissons de haute mer, et il peut s'y concentrer 200 à 460 fois par rapport à la teneur en césium de l'eau. Voici donc un sujet de préoccupation spécifique à votre région. Le cas du lac de Lugano[1] est encore dans toutes les mémoires.
     Quant au strontium, on sait qu'il est absorbé par les légumes à grandes feuilles, par le trèfle, - on risque donc d'en trouver dans le lait et la viande de boucherie -, moins par le blé, le moins par les pommes de terre. Il est absorbé d'autant plus que le sol est moins riche en calcium. Fallait-il enlever les 5 premiers centimètres de terre de son jardin, comme d'aucuns l'ont préconisé? Là encore, l'avis d'un centre de recherche agronomique sera précieux dans le cas particulier.
     En tous cas:
     - les champignons sauvages risquent encore d'être fortement contaminés, car ils concentrent jusqu'à 200 fois la radioactivité du sol;
     - de même, on fera bien de faire examiner le miel, puisqu'en diférents endroits les pollens étaient radioactifs et contenaient du ruthénium;
     - le gibier est à proscrire, sauf preuve de non-contamination;
     - de même, parmi les poissons, les prédateurs tels les brochets, qui concentrent évidemment la radioactivité que contiennent leurs proies;
     - il faut se rappeler que la viande de mouton ou de chèvre a des chances d'être plus contaminée que celle de boeuf ou de porc.
     Une remarque pourtant s'impose: dire aux consommateurs:
«Ne mangez pas les pommes du pays, mangez celles qui nous viennent du Chili», «Achetez des légumes venant du Maroc», etc., va finir par créer de vrais problèmes, des problèmes économiques, des bouleversements dans les circuits d'approvisionnement, - en supposant que tout le monde se mette à raisonner de la sorte -, et ruiner de bons commerçants et de bons détaillants. 
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[1] La teneur en 137Cs d’une carotte sédimentaire du lac de Lugano a révélé l’empreinte de Tchernobyl à une profondeur d’environ 6 cm et celle des essais nucléaires à quelque 28 cm de profondeur (pdf)

Aussi est-ce le devoir de tous ceux qui se sentent concernés (nous devrions l'être tous) de réfléchir sérieusement à ces questions économiques et d'aider les autorités de leurs conseils, peut-être en trouvant des solutions originales, comme ce fermier qui conseillait de ne donner le fourrage engrangé en 1986 qu'aux génisses. De contribuer aussi à constituer des stocks en prévision d'un accident nucléaire dans notre Europe sur-nucléarisée. Mais ne suis-je pas en train d'enfoncer des portes ouvertes dans ce pays qui a toujours su être prévoyant?
     Ces stocks serviront en priorité aux catégories les plus exposées. Mais quelles sont ces catégories?
     Vous savez maintenant qu'il existe une irradiation naturelle à laquelle personne n'échappe, qui peut être plus intense sur certains terrains, que vous-mêmes rendez plus intense si vous vous élevez dans les airs en prenant l'avion (il s'agit de rayonnement cosmique), auquel sont soumis plantes et animaux (je veux parler de l'isotope radioactif du potassium). Vous savez aussi qu'il existe maintenant, depuis qu'on sait casser les noyaux d'uranium, une radioactivité artificielle toute nouvelle et tout autre, due aux produits de fission radioactifs (ils le sont tous, du moins un certain temps, la majeure partie pourtant pour un temps assez long en regard de la durée d'une vie humaine), que ces produits de fission peuvent nous contaminer à l'extérieur en se déposant sur nos téguments, ou à l'intérieur de notre organisme, par inhalation ou par ingestion, directement ou par l'incorporation dans nos organes à partir des aliments.
     Il existe aussi le risque très grand d'une irradiation externe d'un autre ordre et d'une autre magnitude que l'irradiation externe naturelle: je veux parler de celle due au flux de neutrons ou aux intenses rayons gamma produits par la fission de l'uranium, à laquelle peuvent être accidentellement exposés les travailleurs du nucléaire. La preuve de ce risque potentiel est le port obligatoire de dosimètres par ce personnel, les contrôles stricts et fréquents auxquels on le soumet, la médecine du travail spécialisée dans ce domaine. C'est essentiellement une irradiation externe, qu'on peut mesurer assez facilement. Le risque de contamination interne des travailleurs du nucléaire, lui, provient d'inhalation accidentelle de gaz inertes radioactifs, d'iode, de particules d'oxyde de plutonium avec ses redoutables rayons alpha très énergétiques, mais de courte portée, difficile à déceler à la surface du thorax.
     Le restant de la population (j'y inclus aussi les travailleurs du nucléaire, du moment qu'il sont des consommateurs comme les autres) court le risque d'une irradiation externe, en cas d'accident surtout, contre laquelle, nous l'avons vu, il existe des mesures préventives logiques et efficaces en grande partie; il risque surtout l'irradiation interne par l'alimentation, si celle-ci est contaminée, et ceci est bien le sujet de vos préoccupations tout au long de ces trois soirées.
     Mais dans la population prise dans son ensemble, trois catégories courent un risque accru, tout simplement parce que dans leur organisme des cellules se multiplient de façon plus rapide, que leur métabolisme est plus intense et qu'elles sont obligées d'aborber davantage, toutes proportions gardées. Ce sont:
     - les femmes enceintes et leur embryon, qui font un tout;
     - les nourrissons, et s'ils sont au sein, leur mère;
     - les enfants jusqu'à la fin de leur croissance.
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     En principe, ces trois catégories ne devraient pas ingérer ni inhaler un quelconque isotope radioactif.
     Des normes, vous venez de l'entendre, ont été établies pour les travailleurs du nucléaire et pour la population dans son ensemble. L'article 37 du traité Euratom prévoit la limitation des rejets atmosphériques d'iode 131, et des niveaux de référence pour l'enfant, de même pour les gaz rares et le plutonium. Mais il n'y a jamais eu de «normes» pour l'embryon! Car on sait de longue date ce qu'il risque. En 1969 eut lieu un symposium sur «la radiobiologie du foetus et du jeune mammifère» à Richland, tout près de Hanford où fut fabriqué le plutonium des bombes d'Alamogordo et de Nagasaki, symposium autour duquel ne fut faite aucune publicité, ni dans la presse médicale, ni dans la presse tout court. De multiples travaux y furent présentés et discutés, entre autres ceux d'un radiobiologiste moscovite qui montraient que si l'on donne une dose x d'un isotope radioactif à une souris en gestation de 20 grammes de poids, ou à une chienne en gestation pesant plusieurs kilos, environ la même fraction du poids total de l'isotope se concentre dans l'embryon, ce qui explique pourquoi il est tellement plus sensible que l'adulte. Un certain poids d'isotope donne a une femme de 70 kilos peut à la rigueur être toléré s'il se distribue (mais le fait-il?) dans ces 70 kilos. Si par contre un centième seulement de ce poids passe dans l'embryon pendant les quatre premières semaines de la vie, alors qu'il pèse moins d'un centigramme ou de l'ordre du centigramme, c'est comme si l'on avait donné la totalité de l'isotope a un embryon pesant un gramme. Il y aurait donc une concentration 70.000 fois plus forte que chez la femme adulte de 70 kilos! Vous comprenez aisément que dans ces conditions un embryon puisse développer des lésions biochimiques. Des «normes» ne peuvent donc qu'être létales à ce stade de l'implantation.
     On sait aussi que dans la deuxième phase d'organogénèse, une irradiation peut engendrer des anomalies variées; cela dépend du rayonnement, de la dose. Si cette irradiation a lieu plus tard pendant la grossesse, la mortalité infantile (statistiquement parlant) en est accrue ou il apparaît des troubles de la croissance.
     On sait aussi que si le foetus est irradié pendant la grossesse, des cas de tumeurs peuvent se manifester, soit immédiatement, soit dans les dix années suivantes. De même, chez le nourrisson, le risque de cancer, de leucémie, est accru. De combien? Toutes les écoles ne sont pas d'accord sur le pourcentage par unité de dose absorbée (et vous avez appris combien il est difficile de l'évaluer en cas de contamination interne); il suffit de lire les différents rapports sur Tchernobyl pour se rendre compte que tout le monde n'est pas d'accord sur les pourcentages. Mais tout le monde est d'accord sur un point: il y aura des suites.
     Ainsi donc, l'observation de consignes de prudence quant à la consommation de lait par exemple durant les huit premières semaines après la catastrophe a pu certainement réduire enormement le risque d'irradiation de la thyroïde des petits enfants. Mais comme il nous faut penser au futur, il ne faut pas relâcher notre attention, car ces enfants n'ont pas terminé leur croissance et méritent de trouver dans leur bol ou dans leur assiette une nourriture exempte de radioactivité. Vous savez maintenant ce qu'il reste à faire, et ce n'est pas peu. Comme le danger qui nous guette ne touche pas nos sens, je crois discerner dans le monde entier plus de solidarité, même avec nos ennemis potentiels, et ceci aussi n'est pas peu. Ce sera au moins une note optimiste ce soir!
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1991: texte precedent