LA RADIOACTIVITÉ ET LE VIVANT

Correspondance Malville
Suite de la correspondance échangée entre M. Pierre LEHMANN, ingénieur-physicien,
membre du Bureau de l'APAG, et M. Adolf OGI, conseiller fédéral

Société d'Etude
de l'Environnement
Rue du Midi 33
1800 Vevey (Suisse)
Tél. 021/921.05.15
Fax 021/921.05.57
SEDE SA
Monsieur A. Ogi
Département fédéral des Transports,
Communications et de l'Energie

3003 Berne, 10 juillet 1990

Concerne: Visite en URSS d'une mission d'enquête sur les conséquences de l'accident de Tchernobyl,  présidée  par  M. Donath du Département de «Médecine  nucléaire»  de l'Université de Genève

     Monsieur,

     Un article paru dans le «Journal de Genève» a porté à l'attention du public qu'une délégation présidée par M. Donatb va visiter prochainement la région de Tchernobyl pour enquêter sur les conséquences de la catastrophe nucléaire du 26.4.86. Cette enquête serait faite à la demande du Conseil fédéral
     M Donath est favorable à l'énergie nucléaire. Il a même fait publier dans «UNI News» No 11 de novembre 1989, un article dans lequel on explique que la radioactivité à petites doses serait bonne pour la santé. Cette affirmation est d'autant plus étonnnte que tout le monde semble maintenant d'accord sur le fait qu'il n'y a pas de seuil en dessous duquel la radioactivité serait sans danger (BEIR V entre autres).
     J'imagine que par souci d'équilibre, la ommission envoyée en URSS aux frais du contribuable a été soigneusement équilibrée et contient autant de pronucléaires que d'antinucléaires convaincus. Je vous serais reconnaissant de me faire connaître la liste de ses membres, car je n 'ai pas pu trouver parmi mes amis antinucléaires de personnes qui ont été invitées à participer à ce voyage. Veuillez agréer, Monsieur, mes salutations distinguées.

P. Lehmann
Copie à:
Mr I. Rens, APAG, 4, rue John-Rehfous,
1208 Genève.

LE DIRECTEUR
de l'Office fédéral de l'énergie 3003 Berne
Monsieur P. Lehmann
SEDE SA
Rue du Midi
1800 Vevey

3003 Berne, 30 juillet 1990

Monsieur,

     Votre lettre du 10 juillet 1990 m'a été transmise afin d'y apporter une réponse.
     C'est à l'initiative de médecins allemands qu'un voyage d'étude a été organisé en URSS. Ceux-ci ont offert à d'autres collègues l'occasion de se joindre à eux. Outre M. Donath et M. Marti deux médecins se sont joints à ce voyage..

suite:

     L'équipe allemande était composée de médecins du travail et de protection radiologique.
     Les principaux buts poursuivis ont été:
     - Etudes épidémiologiques en cours
     - Suivi médical des personnes atteintes de façon aiguë de la maladie des radiations
     - Dosimétrie, zones irradiées
     - Etablissement de contatcs avec les instituts de recherche et les cliniques
     - Besoins en aide médicale.
     Ce voyage n'a pas été organisé à la demande du Conseil fédéral.
     En marge de ma réponse, je me permets de souligner que la crédibilité professionnelle de M. Donath est reconnue par ses pairs.
     Je pense ainsi avoir répondu à votre lettre. Recevez, Monsieur, l'expression de mes salutations distinguées.

Office fédéral de l'Energie Le directeur
 Kiener

Copie à:

Office fédéral de la santé publique, Berne

Société d'Etude
de l'Environnement

Rue du Midi 33
1800 Vevey (Suisse)
Tél. 021/921.05.15
FAX 021/921.05.57

SEDE SA

Monsieur A. Ogi
Département fédéral des Transports,
Communications et de l'Energie
 3003 Berne

 1800 Vevey, 12 juillet 1990


Concerne: Nécessité  de  renoncer  au retraitement du combustible nucléaire irradié.

     Monsieur,

     La Suisse fait retraiter les éléments combustibles irradiés de ses centrales nucléaires dans les usines de retraitement de La Hague en France et Sellafield en Angleterre. La raison avancée pour ce choix est la préservation des ressources d'énergie nucléaire (Resourcenschonung Ref 1).
     Depuis un certains temps déjà, des questions sérieuses se posent sur l'opportunité de ce choix et déjà plusieurs fois proposé à la Division principale de la sécurité nucléaire (DSN) de le remettre en discussion (Ref 2, 3). Je n 'ai pas eu de succès.
 

p.105

en cours de correction...
     Greenpeace vient de publier une analyse très approfondie des problèmes liés au retraitement du combustible irradié. Cette étude du Dr H. Hirsch et de M Schneider est intitulée «Wiederaufkreitung in Europa, Wackersdorf ist tot - es lebe La Hague ?». J'ai demandé à Greenpeace d'en envoyer un exemplaire au directeur de la DSN, M. Roland Nägelin. Comme le montre ce travail, le retraitement du combustible irradié s'avère de plus en plus être un non-sens économique (ökonomischer Unsinn). Cela n'est du reste pas si étonnant, puisqu'en 1981, l'ingénieur du CEA Jean-Louis Frensch avait déja prédit que le retraitement ne serait jamais une proposition commerciale (cité par Hirsch et Schneider).
     Le retraitement était une nécessité dans l'optique de la surgénération. Mais la surgéneration ne fonctionne pas (Superphenix n'est plus un surgénérateur), et n'a aucune chance de fonctionner dans un avenir prévisible. C'est une proposition qui a pu paraître séduisante sur le papier, mais comme cela arrive souvent, le diable est dans le détail. Les difficultés rencontrées avec Superphénix et avec les autres surgénérateurs dans le monde (à peine une dizaine sur un parc mondial de quelque 440 centrales nucléaires) montrent clairement que la surgénération est une vue de l'esprit. Par ailleurs, comme le démontrent Hirsch et Schneider, la solution constatant à utiliser le plutonium extrait à La Hague ou Sellafield dans des centrales classiques (éléments MOX) n'estpas viable économiquement et pose de nombreux problèmes techniques. De plus, même si l'option MOX* était poursuivie, elle ne permettrait pas à terme d'utiliser tout le plutonium produit par les usines de retraitement. On s'achemine ainsi vers une accumulation de plutonium dont on ne va pas savoir que faire.
     Ce problème est très inquiétant. Comme l'indique un article paru dans le «Sunday Correspondent» du 8.7.90, les accords de réduction des armements nucléaires voient les USA et l'URSS confrontés au problème de trouver un moyen pour se débarrasser de 200 tonnes de plutonium de qualité militaire (analogue à celui qu'aurait dû produire Superphénix). Aucune solution ne semble en vue, à telle enseigne qu'on a même envisagé de le diluer (dans quoi?) jusqu'à des concentrations très faibles, pour simplement le rejeter dans l'environnement. 
     La poursuite de l'option du retraitement va donc ajouter inexorablement des tonnes de plutonium aux stocks déjà existants. Le stockage de cet élément indésirable va progressivement devenir un épouvantable cauchemar. Je rappelle que 6 kg de plutonium suffisent à faire une bombe atomique capable de détruire une cité entière et que l'inhalation de plutonium est dangereuse au niveau du microgramme.
     En tant que responsable de la politique énergétique suisse, il vous appartient de mettre fin à ce non-sens. En renonçant à l'option du retraitement, la Suisse ne contribuera plus à l'augmentation dangereuse et inutile des stocks de plutonium. Par ailleurs, cela supprimera les transports lourds, onéreux et dangereux de combustibles irradiés entre la Suisse et la France ou l'Angleterre. Finalement, cela permettra de mettre plus aisément en oeuvre l'excellente proposition du Conseiller national Gilles Petitpierre, de stocker tous les déchets radioactifs produits par une centrale nucléaire sur le site même de cette centrale.
     Dans l'espoir que vous réaliserez l'importance de ce problème et prendrez la décision qui s'impose, je vous prie d'agréer, Monsieur, mes salutations distinguées.
P. Lehmann
suite:
Ref 1: Lettre de la DSN à P. Lehmann, SEDE SA, du 4.9.89.
Ref 2: Lettre de SEDE SA à R. Nägelin, HSK, du 26.7.89.
Ref 3: Billet de R Lehmann à R. Nägehn, du 8.9.89.

Copie pour information à:
- M G. Petitpierre, Place Bourg-de-Four 7, 1204 Genève
- S. Aga Khan, Groupe de Bellerive, BP 6, 1211 Genève 3.
- M R. Nägelin, HSK, Bundesamt für Energiewirtschaft, 5303 Würenlingen.
- M. Ivo Rens, APAG, 4, rue John Rehfous, 1208 Genève
- Greenpeace Schweiz, B. van Dierendonck, Müllerstrasse 37, Postfach 4927, 8022 Zürich.


Association pour l'Appel
de Genève
(APAG)
Case postale 506
1212 Grand-Lancy 1

Monsieur le Chancelier
de la Confédération
Palais fédéral
3003 Berne

Genève,  ce  29  juil. 1990

Concerne: Suites à donner au Postulat Longet du 23 juin 1989
(No 89.571)

     Monsieur le Chancelier

     A la fin de la session de printemps de cette année, le Conseil national a adopté le postulat Longet concernant l'organisation d'un colloque scientifique contradictoire et public sur la problématique de la surgénération, sur le modèle de celui qui avait été organisé en 1982 à l'initiative du Conseil d'Etat de Genève et qui donna lieu à la publication, en 1984, de la brochure sous-mentionnée de l'Institut national genevois; l'APAG est très directement concernée par l'objet de ce postulat comme le signalent les documents ci-joints:

     1. Statuts de l'APA G.
     2. Institut national genevois, Energie et société. Les surgénérateurs, vrai ou faux problème? Conférences-débats organisés avec la collaboration de la Commission cantonale en matière d'énergie,  de  l'Association pour l'Appel de Genève (APAG) et de la Société suisse des ingénieurs nucléaires (SOSIN), Genève, 1984, 263 pages.
     3. APAG, Bilan des conférences-débats organisées à Genève en octobre 1982 sur le thème «Energie et société. Les surgénérateurs, vrai ou faux problème?», Genève, janvier 1983, 16 pages.
     4. Stratégies Energétiques, Biosphère et Société (SEBES), numéro 1 de 1990, 64 pages.

     L'obiet de ces lignes est de vous prier de bien vouloir signaler aux instances chargées de la réalisation du postulat Longet que l'APAG souhaite être associée à l'organisation du colloque demandé par ce postulat, pour ce qui concerne la mise en place de la délégation de scientifiques critiques.
     Dans l'attente de vous lire à ce sujet, nous vous prions d'agréer, Monsieur le Chancelier, l'assurance de notre parfaite considération.

p.106
* Pour la définition de cette option, cf. la lettre de Pierre Lehmann à M. Ogi en date du 24 août 1990, à la page ci-après.
Charles Enz
Professeur de physique théorique à l'Université de Genève, co-président de l'APAG

Joel Jakubec Pasteur de l'Eglise nationale protestante de Genève, co-président de l'APAG

Quatre annexes mentionnées.



LE CHEF
du Département fédéral des transports,
des communications et de l'énergie
3003 Berne,
7 septembre 1990

APAG
Case postale 506
1212 Grand-Lancy

     Messieurs,

     Votre lettre du 29 juillet 1990, adressée au Chancelier de la Confédération, m a été transmise afin d'y apporter une réponse.
     Etant donné que l'examen des questions soulevées par l'approbation du postulat est encore en cours, il est possible de joindre votre requête au dossier.
     Le Conseil fédéral tranchera ensuite en temps opportun.
     Recevez, Messieurs, l'expression de ma considération distinguée.

Adolf Ogi
Conseiller fédéral
LE CHEF
du Département fédéral des transports,
des communications et de l'énergie
3003 Berne,
6 août
1990

Monsieur P. Lehmann
SEDE SA Rue du Midi
1800 Vevey

     Monsieur,

     Votre lettre du 12 juillet 1990 m'est bien parvenue. Je vous remercie et me prononce comme suit:

1. Préservation des ressources
     La réponse de M. Naegelin à votre lettre du 26 juillet 1989 est toujours d'actualité.

2. Sens économique du retraitement
     Le choix économique du retraitement ne nous appartient pas. Ceci est du ressort des propriétaires de centrales.

3. Surgénération
     C'est une option qui reste actuelle dans le choix des techniques opérationnelles. M. le Prof. Giovannini a posé le problème en d'autres termes que vous.
Constatant que:
     - la consommation d'énergie finale dans le monde était de 230 Ej/an
     - la consommation par tête d'habitant était de 46 GJ/an
     - la consommation par Suisse était de 120 GJ/an.

suite:
      Il a calculé que dans l'hypothèse conservative où  l0.109 individus en 2050 consommeraient la moitié de l'énergie du Suisse d'aujourd'hui, soit 60 GJ, il faudrait 600 Ej/an d'énergie finale.
     Il a conclu qu'aujourd'hui il n'existait que deux sources d'énergie exploitables capables de fournir pour plusieurs décennies 600 EJ/an, à savoir:
     - le charbon
     - la surgénération.
     Je souhaite que le solaire et les autres énergies renouvelables fassent rapidement des progrès afin d'aider l'humanité à éviter le cauchemar des fossiles dans cette hypothèse de consommation, somme toute modérée. Si vous souhaitez également remplacer le nucléaire l'effort en sera d'autant plus grand.

4. Surgénération et plutonium militaire
     Comme physicien vous savez certainement qu'un surgénérateur peut fonctionner comme un incinérateur de plutonium.

5. Stockage des déchets radioactifs
     Les milieux anti-nucléaires proclament qu'il n'existe pas de lieu qui soit techniquement acceptable pour le stockage des déchets (ce en quoi ils ont tort). Aujourd'hui vous proposez de les stocker sur site même des centrales dont l'implantation n'a jamais été prévue à cet effet. Je dois dire que je ne vous suis pas bien dans ce raisonnement.

Recevez, Monsieur, l'expression de ma parfaite considération.

Adolf Ogi
Conseiller fédéral
SEDE SA
Société d'Etude de l'Environnement

Rue du Midi 33
1800 Vevey (Suisse)
Tel. 021/921.05.15
FAX 021/921,05.57

Monsieur A. Ogi
Département fédéral des Transports,
des Communications et de 1'Energie

3003 Berne
1800 Vevey,
9 août 1990

Concerne:
- Nécessité de renoncer au retraitement du combustible
- Votre lettre du 6.8.90 en réponse à ma lettre du 12.7.90

    Monsieur,

     Votre lettre ne donne aucun élément d réponse à la question de savoir comment on va se débarrasser du plutonium qui s'accumule inexorablement et qui constitue, à cause du retraitement qui le rend disponible, un danger incalculable pour les générations futures.
     Vous évoquez la possibilité d'utiliser les surgénérateurs pour «incinérer» le plutonium. Encore faudrait-il qu'il y ait des surgénérateurs qui fonctionnent. Comme je l'ai souligné dans ma lettre, la surgénération a pu paraître séduisante sur le papier, mais ne fonctionne pas dans la pratique, comme le. confirment, une fois de plus, les dernier déboires de Superphénix. La surgénération est une vue de l'esprit. Et c'est sur cette technique dangereuse, qui est en train de rendre l'âme à Creys-Malville, que vous voulez construire l'avenir énergétique de la planète.

p.107

     La proposition qu'en 2050, l0.109 individus consommeront 60 GJ/an me paraît totalement irréaliste. L'humanité ne consommera jamais 600 EJ/an, et ceci d'autant moins que ces 600 Ej devraient être produits par le charbon et la surgénération comme vous le proposez. Même si la surgénération ne produisait que les 10% de ces 600 Ej, il faudrait construire au moins 3.000 surgénérateurs de type Superphénix. Croyez-vous vraiment qu 'il s'agisse là d'une proposition réalisable? Et si les 90% restant sont produits, selon votre proposition, par le charbon, l'émission de CO2 dans l'atmosphère passerait au triple de ce qu 'elle est aujourd'hui. Curieuse réponse à l'appel de Toronto, qui demande que l'émission de CO2 soit réduite de 20% d'ici 2005 et bien davantage par la suite.
     Le stockage des déchets radioactift est un problème insoluble, en particulier parce que votre politique énergétique prévoit d'en produire toujours davantage dans le futur. Les cacher à notre vue en les mettant sous la terre est, à mon avis, irresponsable. Les sites des centrales se prêtent en tout cas beaucoup mieux que le sous-sol suisse au stockage des déchets radioactifs, surtout si on a la sagesse de renoncer au retraitement. Ce n'est qu'une fois que la (més)aventure nucléaire sera terminée que l'on pourra trouver une solution «définitive» au problème des déchets radioactifs.
     Veuillez agréer, Monsieur, mes salutations distinguées.
P.Lehmann
Copie à:
- M G. Petitpierre, Place Bourg-de-Four 7, 1204 Genève
- M R. Longet, SPE, 6, rue St-Ours, 1205 Genève
- M V Ruffy, 1054 Morrens
- M R. Nägelin, HSK, Bundesamt für Energiewirtschaft, 5303 Würenlingen.
- M. Ivo Rens, APAG, 4, rue John Rehfous, 1208 Genève
- Greenpeace Schweiz, B. van Dierendonck, Müllerstrasse 37, Postfach 4927, 8022 Zürich.

SEDE SA
Société dEtude
de l'Environnement
Rue du Midi 33
Vevey (Suisse)
Tel. 021/921.05.15
FAX 021/921.05.57
Monsieur A. Ogi
Département fédéral des Transports,
des Communications et de l'Energie
3003 Berne

1800 Vevey,
24 août 1990

Concerne:
- Abandon probable de Superphénix
- Nécessité de renoncer au retraitement du combustible nucléaire irradié

     Monsieur,

     L'article ci-joint paru dans le «Canard Enchaîné» du 22 août 1990 annonce la fin probable de l'expérience Superphénix. Malgré les assurances des experts français, relayées mot à mot par les experts féderaux, Superphénix n'était pas une centrale nucléaire fiable. Si elle n 'a pas provoqué d'accident majeur, la succession de pannes, toutes imprévues, qu'elle a subie, avait de quoi inquiéter et a inquiété la population genevoise et romande. Mais pas vous, ni les experts de vos services. Pourtant Superphénix est potentiellement plus dangereuse que Tchernobyl à cause de la grande quantité de plutonium qu'elle contient.
Vous vous êtes surtout fait l'avocat des Français auprès de vos concitoyens et n'avez pas cru utile de prendre au sérieux l'inquiétude de ces derniers.

suite:
     Nous avons en Suisse cinq centrales nucléaires qui peuvent avoir des pannes et donner lieu à un accident grave un jour ou l'autre. Le fait que la probabilité calculée d'un tel accident soit faible n'enlève rien à l'horreur de l'accident lorsqu'il se produit. Je rappelle que l'association «Mühleberg sous la loupe» a fait une expertise indépendante de la centrale de Muhleberg que vos experts se sont empressés de dénigrer. Il semble cependant qu'il y ait de bonnes raisons de douter de la sécurité de cette centrale. J'espère que vous prendrez les mesures qui s'imposent.
     Je rappelle pour finir que dans ma lettre du 9 crt. je vous demandais de mettre un terme au non-sens que représente le retraitement du combustible irradié Le retraitement est une option française liée à la surgénération. La Suisse n'a fait qu'emboîter le pas et se trouve maintenant contrainte de brûler du combustible mixte uranium-plutonium (MOX) pour faire plaisir aux Français. Ce combustible est notablement plus cher et plus problématique que le combustible conventionnel. Vous m'avez répondu que la décision de retraiter ou non le combustible irradié appartenait aux exploitants des centrales, tout comme vous aviez argué que Superphénix n'était pas de votre ressort. Peut-être que votre intervention aurait accéléré l'abandon de Superphénix, ce qui aurait finalement rendu service même aux Français (ire l'article du « Canard Enchaîné»). Je crois que si vous interveniez auprès des exploitants pour qu'ils cessent une pratique finalement contraire au bon sens, ils seraient au moins obligés de justifier leur choix et de se poser en temps utile une question à laquelle ils ne pourront pas échapper.
     Veuillez agréer, Monsieur, mes salutations distinguées.
R Lehmann
Copie à:
- M G. Petitpierre, Place Bourg-de-Four 7, 1204 Genève
- M R. Longet, SPE, 6, rue St-Ours, 1205 Genève
- M V Ruffy, 1054 Morrens
- M R. Nägelin, HSK, Bundesamt für Energiewirtschaft, 5303 Würenlingen.
- M. Ivo Rens, APAG, 4, rue John Rehfous, 1208 Genève
- Greenpeace Schweiz, B. van Dierendonck, Müllerstrasse 37, Postfach 4927, 8022 Zürich.

LE CHEF
du Département fédéral
des transports,
des communications
et de 1'Energie
Monsieur P. Lehmann
C/O SEDE SA
Rue du Midi 33
1800 Vevey
3003 Berne, 7 sept. 1990
     Monsieur,

     Votre lettre du 24 août 1990 m'est bien parvenue, je vous en remercie et me prononce comme suit:
     - Après avoir pris contact avec les autorités françaises de sûreté et de sécurité, celles-ci nous ont communiqué n'avoir pas d'élément justifiant un arrêt définitif de la centrale.
     - Si Superphénix pose un problème, c'est un problème de coût.
     - Les autorités suisses travaillent en toute compétence et honnêteté, je leur fais confiance. Je ne fais par contre pas la même confiance aux expertises auxquelles vous vous référez.
     - En ce qui concerne le retraitement, je vous conseille de vous adresser directement aux propriétaires des centrales.

     Recevez, Monsieur, l'expression de ma parfaite considération.

Adolf Ogi
Conseiller fédéral
p.108

Office fédéral
de l'énergie
3003 Berne
Monsieur P. Lehmann
SEDE SA
Rue du Midi 33
1800 Vevey

3003 Berne, 7 sept. 1990

     Monsieur,

     Le chef du département m'a prié de répondre à votre lettre du 9 août 1990. Sans vouloir entrer dans la controverse du plutonium, je relève que la solution de ne pas retraiter n'apporte pas de solution tout à l'élimination de cet élément. Le retraitement permet au moins, éventuellement, de le faire «brûler».
     L'exemple du professeur Giovannini a été cité dans le but de montrer l'ampleur du problème - besoins énergétiques et démographie -, mais non en vue d'apporter une solution technique à la demande future en énergie. Je crois que vous avez mal lu la réponse du conseiller fédéral A. Ogi.
     Il vous apparaît irréaliste que l'humanité puisse consommer 60 GJ d'énergie finale par habitant, soit, mais il n'en reste pas moins qu'aujourd'hui la moyenne est de 46 GJ (en Suisse de 120 GJ) et qu'en l'état de nos connaissances des besoins des pays en développement, ceux-ci ne peuvent qu'augmenter.
     Je trouve que votre exemple concernant la production de ces 600 EJ est intéressant. On peut d'ailleurs le poursuivre en examinant le passé. De 1960 à 1988, la consommation finale annuelle d'énergie électrique, dans les pays de l'OCDE, s'est accrue de 4'870'000 GWh. Or on peut calculer que cette augmentation correspond à la mise en service d'une centrale de 1000 MW produisant 7000 GWh/an, tous les 15 jours.
     De même, toujours pour l'OCDE, l'augmentation totale d'énergie finale en
27 ans a été de 17.106 GWh ce qui donnerait une centrale de 1000 MW tous les 4 jours.
     Comme vous le voyez, ces calculs sont trop sommaires pour aborder serieusement le problème du développement de l'énergie et de la démographie.
     La remarque concernant Toronto est justifiée. Mais là aussi je veux la mettre en perspective. D'ici l'an 2000, la Chine prévoit de doubler sa consommation de charbon et l'Inde de la tripler. Si ces deux pays mettent leur plan à execution, ils consommeront plus de charbon que l'ensemble de l'OCDE.
     Tenant compte de tous ces paramètres, le Conseil fédéral a décidé, sagement il me semble, de maintenir ouverte toute option énergétique et notamment l'énergie nucléaire.
     Votre dernière remarque concernant le stockage des déchets montre que sur ce point vous partagez l'analyse de l'OFEN. Vous admettez qu'après avoir abandonné l'énergie nucléaire, une solution définitive serait trouvée. C'est aussi l'opinion des ingénieurs et scientifiques qui sont en charge de ce dossier.
     Je réponds maintenant à votre billet du 1er août.
     Les deux autres scientifiques qui participaient à ce voyage sont le docteur Weickhardt de la CNA et le docteur Merki d'Untersiggenthal.
     L'Office fédéral de la santé publique a pris à sa charge les frais de M. Donath. En effet ce dernier est vice-président de la Commission fédérale de surveillance de la radioactivité et membre de l'Etat-major SARA; ces deux organismes sont sous la responsabilité de cet office.
     Quant à votre deuxième question, nous n'avons pas demandé à ces quatre scientifiques de profession de foi concernant leurs convictions pro ou antinucléaires, mais nous savons qu'ils possèdent les indispensables connaissances professionnelles et une parfaite intégrité.
     Nous vous ferons parvenir volontiers leur rapport dès que celui-ci sera terminé.
     Veuillez agréer, Monsieur, mes salutations distinguées.

Office fédéral de l'énergie
Le directeur: Kiener
Copie:
Office fédéral de la santé publique, Berne.
suite:
SEDE SA Société
d'Etude de l'Environnement
Rue du Midi 33
1800 Vevey (Suisse)
Tel. 021/921.05.15
FAX 021/921.05.57
Monsieur A. Ogi
Département fédéral des Transports,
des Communications et de 1'Energie
3003 Berne
1800 Vevey, 12 sept. 1990
Concerne:
- Superphénix
- Votre réponse du 7.9.90 à ma lettre du 24.8.90.

     Monsieur,
     Vous trouverez ci-joint copie du rapport fait par la FRAPNA à la suite de la dernière panne de Superphénix. Votre affirmation selon laquelle Superphénix ne pose qu 'un problème de coût ne semble guère compatible avec les constatations faites dans ce document. Une centrale nucléaire qui est en panne la moitié du temps pose manfestement plus qu'un problème de coût. Elle n'est pas fiable comme producteur de courant, ce qui est très gênant pour l'exploitant.
     J'imagine que les commentaires de la FRAPNA, comme ceux de l'Öko-Institut de Darmstadt concernant la centrale nucléaire de Mühleberg ne seront pas jugés dignes de votre attention, simplement parce que leurs auteurs ne sont pas accrédités auprès des «autorités suisses» auxquelles vous faites allusion dans votre lettre. Vous semblez distinguer entre deux catégories d'experts: ceux qui disent ce que vous avez envie d'entendre et que vous considérez, par suite, comme sérieux, et ceux qui mettent en question vos parti-pris énergétiques et que vous ne voulez pas écouter. Je fais manifestement partie de cette seconde catégorie. Néanmoins, pour l'histoire, je me permets une dernière fois de vous mettre en garde. Le nucléaire n'est pas une ressource énergétique à laquelle nous pouvons faire confiance. Les dangers du nucléaire ne sont limités ni dans l'espace, ni dans le temps et le recours à cette énergie va compromettre à terme les conditions de vie sur cette planète. Il est impératif d'y renoncer dans les plus brefs délais. Sans vouloir jouer au prophète, je suis très inquiet de l'avenir énergétique de la France, pays dans lequel le recours au nucléaire a pris une ampleur telle qu'il s'achemine vers une situation inextricable. Il importe d'autant plus que la Suisse s'engage dans une voie réaliste capable d'assurer son avenir énergétique à long terme. Cela est possible, mais la volonté de le faire fait manifestement défaut.
     Veuillez agréer, Monsieur, mes salutations distinguées.

P. Lehmann
Ann. ment.

Copie pour information à:
- M G. Petitpierre, Place Bourg-de-Four 7, 1204 Genève
- M R. Longet, SPE, 6, rue St-Ours, 1205 Genève
- M V Ruffy, 1054 Morrens
- M R. Nägelin, HSK, Bundesamt für Energiewirtschaft, 5303 Würenlingen.
- M. Ivo Rens, APAG, 4, rue John Rehfous, 1208 Genève
- Greenpeace Schweiz, B. van Dierendonck, Müllerstrasse 37, Postfach 4927, 8022 Zürich.

+ annexes.

p.109

SEDE SA
Société d'Etude
de l'Environnement
Rue du Midi 33
1800 Vevey (Suisse)
Tel. 021/921.05.15
FAX 021/921.05.57
Office fédéral de l'énergie
3003 Berne

1800 Vevey, 14 sept. 1990

Concerne: Politique énergétique, v/lettre du 7.9.90

     Monsieur,

     La solution de ne pas retraiter a le grand mérite de ne pas rendre le plutonium disponible. On ne peut pas faire une bombe atomique avec le plutonium dispersé dans un élément combustible irradié. De plus, cet élément combustible a l'avantage d'une certaine stabilité chimique. Finalement, le retraitement est une opération complexe et polluante qui devient totalement inutile avec l'abandon de la surgénération. Comme le dit le «Canard Enchaîné»: «On se consolera en pensant que, dans cette haute technologie dangereuse et qui ne sert à rien, nous sommes les meilleurs du monde. »
     Vos projections de consommation d'énergie traduisent votre adhésion inconditionnelle au mythe de la prospérité par l'expansion économique. Ce n'est pas parce que la consommation a augmenté dans le passé qu 'elle doit augmenter dans le futur. L 'expansion permanente dans un monde fini est un non-sens et on ne peut pas en rester à vos raisonnements linéaires. La question à laquelle vous devriez essayer de réfléchir est celle de la limite de consommation que la biosphère, et l'homme, peuvent supporter, par exemple dans un pays comme la Suisse. Vous ne parlez jamais de limites et faites comme si la seule information utile était le taux d'accroissement. Si la consommation d'électricité augmente de 3 % par an, selon votre souhait, cela veut dire que dans 100 ans, on consommera 20 fois plus d'électricité. Aujourd'hui, le ménage moyen consomme par an (d'après vos statistiques) environ 5.000kWh et dans 100 ans, il devra en consommer 100.000. Que va-t-il faire avec tout ce courant?
     Ces raisonnements simplistes d'augmentation permanente sont la seule raison du maintien de l'option nucléaire. Le jour où la consommation d'électricité se mettra à baisser, l'empire nucléocrate  s'effondrera comme un château de cartes et c'est probablement pour cela que le pouvoir tient tellement à ce que l'accroissement de la consommation se poursuive jusqu'à un temps indéterminé dans le futur. Je n 'ai jamais entendu un conseiller fédéral, ni un directeur de l'Office de l'Energie évoquer une limite possible à la consommation d'electricité ou de toute autre denrée. La consommation, c'est ce qui fait augmenter le PNB et plus le PNB est élevé, plus le bonheur est grand. Par définition...

suite:
     Pourquoi ne pas aborder le problème par l'autre bout? Nous sommes adultes et pouvons décider librement de faire diminuer notre consommation d'electricité. Les moyens techniques pour le faire existent, il n'y a rien à inventer. Et c'est certainement moins problématique et moins contraignant que de maintenir l'option nucléaire avec son cortège de nuisances et de dangers. Ma proposition est la suivante: en tant qu'Office de l'Energie, vous proposez que notre consommation d'électricité en l'an 2000 soit 20% plus faible qu'aujourd'hui. Ensuite, on discute des moyens pour arrtver à ce résultat et on met les fonds nécessaires à disposition. Chaque année, vous faites le bilan des résultats obtenus et, si besoin est, proposez des modifications de stratégie pour atteindre le but fixé Cette approche est tout de même plus responsable que celle qui consiste à faire comme si l'augmentation etait une loi de la nature contre laquelle on serait aussi démuni que contre le second principe de la thermodynamique.
     Concernant le problème des déchets radioactzft, je n 'ai en aucune manière admis que le problème était de nature politique seulement. Ce que je prétends, c'est que ce problème est insoluble tant que l'on ne sait pas la quantité de déchets à gérer, c'est-à-dire tant que l'option nucléaire sera maintenue. Je pense que le stockage intermédiaire doit se faire sur le site des centrales pour tous ces déchets et que la question du depôt «définitif» ne peut être abordée qu'à l'échelle du continent une fois que la (més)aventure nucléaire sera terminée en Europe. La CEDRA * devrait être dissoute en attendant, car elle ne sert manifistement à rien, sinon à provoquer le mécontentement populaire et à engloutir des fonds publics. Et vous devriez dissuader M. Ogi de vouloir imposer des déchets radioactifs à des communes qui n'en veulent pas, comme il a annoncé vouloir le faire.
     Je vous remercie pour les informations concernant le voyage de M Donath et consorts à Tchernobyl. D'autres y sont allés avant et après lui. On commence à avoir une information assez détaillée sur les conséquences de cette catastrophe, conséquences qui semblent s'amplifier sans cesse. Cette catastrophe nous montre la folie de l'option nucléaire. Les Suisses, pas plus que les Français ou les Soviétiques, ne sont infaillibles. Tchernobyl peut se produire dans n'importe quel pays et n'importe quand, quelle que soit la bonne volonté (non contestée) des autorités de surveillance. Que l'on accepte un tel risque pour pouvoir gaspiller l'électricité pendant quelques années encore m 'est totalement incompréhensible.
     Veuillez agréer, Monsieur, mes salutations distinguées.
P. Lehmann
Copie pour information à:

- M G. Petitpierre, 7, place Bourg-de-Four, 1204 Genève
- M. I. Rens, 4 rue John-Rhfous, 1208 Genève



* Société coopérative nationale pour l'entreposage de déchets radioactifs, équivalent Suisse de 1'ANDRA française.
p.110

SEDE SA
Société dEtude
de 1'Environnesnent
Rue du Midi 33
1800 Vevey (Suisse)
TéI. 021/921.05.15
FAX 021/921.05.57
Monsieur A. Ogi
Département fédéral
des Transports,
des Communications
et de l'Energie
3003 Berne

1800 Vevey, 25 sept. 1990

Concerne:
- Résultats de la votation du 23 septembre 90
- Nécessité de changer de politique énergétique

     Monsieur,
     Le scrutin du 23 crt a vu le peuple approuver l'initiative du moratoire, alors que l'initiative de l'abandon était repoussée pa 53% des votants.
     Ceux qui souhaitent sortir du nucléaire représentent donc une minorité importante de 47%, que l'on ne devrait pas traiter par le mépris comme cela a été le cas jusqu 'à aujourd'hui. Il y a maintenant de nombreuses années que ceux qui souhaitent abandonner le nucléaire le plus vite possible représentent près de la moitié du corps électoral, et pourtant, il n'y a aucun anti-nucléaire convaincu qui occupe une position importante à l'Office fédéral de l'Energie. Cet office est dirigé depuis bientot 15 ans par M. E. Kiener, qui continue imperturbablement à faire la promotion du nucléaire sans qu'il ait, à son niveau, quelqu'un pour remettrec ette option en question. Si vous voulez vous convaincre de la vision unilatérale de M. Kiener, vous n 'avez qu'à lire sa contributon aux Journées d'information de l'ASPEA des 28/29 mai 1990 à Berne.

     Les anti-nucléaires ont des propositions à formuler pour une politique énergétique qui permettrait, à terme, de sortir de l'impasse nucléaire et, le moins que l'on pourrait faire, serait d'essayer d'intégrer ces propositions dans la politique énergétique du pays. Trouvez-vous normal qu'une minorité de 47% n'ait strictement aucun représentant dans les hautes sphères de votre département? Tout se passe comme si pour faire partie de l'Office fédéral de l'Energie, de la Division principale de la Sécurité nucléaire, etc., il fallait faire la preuve de sa dévotion inconditionnelle à la cause du nucléaire. Cette situation est tout à fait antidémocratique.
     J'ose espérer que le moratoire qui a été accepté à une majorité assez confortable vous induira aussi à une ouverture plus grande vis-à-vis de propositions que, jusqu'à aujourd'hui, vous vous êtes seulement attaché à combattre, quels que soient leurs mérites. Un moyen possible pour arriver à une plus grande ouverture, serait de faire participer la Fondation suisse pour l'Energie (Schweizerische Energiestiftung) Sihlquai 67, 8005 Zürich, Tel. 01/271.54.64) à l'élaboration de la politique énergétique de votre département.
     Veuillez agréer, Monsieur, mes salutations distinguées.
P. Lehmann
Copie pour information à:
- M G. Petitpierre, Place Bourg-de-Four 7, 1204 Genève
- M R. Longet, SPE, 6, rue St-Ours, 1205 Genève
- M V Ruffy, 1054 Morrens
- M R. Nägelin, HSK, Bundesamt für Energiewirtschaft, 5303 Würenlingen.
- M. Ivo Rens, APAG, 4, rue John Rehfous, 1208 Genève
- Greenpeace Schweiz, B. van Dierendonck, Müllerstrasse 37, Postfach 4927, 8022 Zürich.
p.111

1991: texte precedent