LA RADIOACTIVITÉ ET LE VIVANT

Reportage à Tchernobyl
Mensonges, confusions et nouveau dangers
par Suren ERKMAN
journaliste scientifique

Résumé  Reportage à Tchernobyl, Mensonges, confusions et dangers nouveaux: Du 12 au 17 août 1990, une cinquantaine de parlementaires, médecins et journalistes suisses ont effectué un voyage d'étude de quatre jours en Ukraine sur les conséquences de la catastrophe de Tchernobyl. Ce voyage était organisé et financé par six associations antinucléaires helvétiques: Médecins pour une responsabilité sociale, Médecins en faveur de l'environnement, Société suisse pour la protection de l'environnement, WWF Suisse, Fédération suisse des amis de la nature et Fondation suisse de l'énergie. Le groupe a visité à deux reprises la zone interdite (d'un diamètre de soixante kilomètres) et s'est rendu sur le site même de la centrale où il a pu rencontrer les responsables des réacteurs encore en fonctionnement. Il a également visité plusieurs petites villes et villages contaminés en dehors de la zone interdite. A Kiev, les autorités politiques et administratives locales, notamment le Ministère ukrainien des affaires étrangères, ont fait preuve d'une disponibilité sans faille et d'une diligence remarquable. Malgré une organisation impeccable du voyage, malgré le nombre et la qualité des personnalités et des témoins rencontrés, il demeure extrêmement difficile de se faire une idée précise de la situation réelle. Les Ukrainiens et les Soviétiques eux-mêmes commencent seulement à réaliser la nature de l'accident et à percevoir l'ampleur de ses conséquences à long terme. Une quasi-certitude s'impose malheureusement: dans l'état actuel de déliquescence du système soviétique, toutes les conditions semblent réunies pour qu'une nouvelle catastrophe nucléaire survienne en URSS.

Summary  Report on Chernobyl, Lies, Confusion and Fresh Dangers: From August 12 to 17, 1990, about fifty Swiss members of Parliament, physicians and journaliste undertook a four day study tour in the Ukraine on the results of the Chernobyl nuclear catastrophe. This tour was organized and financed by six Swiss anti-nuclear associations: «Physicians for social responsability, Physicians for the Environment, Swiss Society for the Protection of the Environment, WWF-Switzerland, Swiss Federation of the Friends of Nature, and Swiss Energy Foundation. The group paid two visits to the forbidden zone (60 kilometers in diameter), and went to the site of the power station itself where it was able to meet the management of the three reactors still in action. It also visited several contaminated small towns and villages outside the forbidden zone. In Kiev, the local political and administrative authorities proved totally accessible and showed remarkable diligence. In spite of the impeccable organization of the trip, in spite of the number and the quality of the personalities and witnesses met, it remains extremely difficult to form a clear idea of the real situation. The Ukrainians and the Soviets themselves are only beginning to realise the extent of the long-term consequences. Unfortunately, a quasi certitude muet be accepted: in the present deliquescent state of the Soviet system, all the elements seem united for a further nuclear catastrophe to occur in the USSR.


     «Nous pouvons affirmer aujourd'hui avec certitude que l'accident de Tchernobyl n'a aucun effet sur la santé humaine» déclarait sans rire Eugène Chazov, le ministre soviétique de la Santé, en ouvrant la première conférence internationale sur les conséquences médicales de Tchernobyl, le 11 mai 1988 à Kiev. Un an plus tard, le 25 mai 1989, Moscou levait enfin le secret sur les conséquences de l'explosion du reacteur no 4 de la centrale de Tchernobyl. Mais chez les responsables chargés de gérer les conséquences de la catastrophe, subordonnés à Moscou, la langue de bois reste de rigueur.
     D'une manière générale, le contrôle de la radioactivité apparaît comme une vaste et sinistre plaisanterie. Les cartes indiquant le contour des zones contaminées présentent d'étranges particularités: comme par miracle, le nuage radioactif a épargné tel ou tel axe routier important... A l'entrée de la zone interdite, arrêt au quartier général de l'«Association scientifique de production de Pripiyat», l'organisation chargée de liquider les conséquences de la pollution radioactive. Vladimir Malkow, ingénieur en chef, nous explique que, par chance, le rayon de 30 kilomètres déterminant la surface de la zone interdite s'est avéré après coup correspondre justement au territoire contaminé par le plutonium... Dans la foulée, nous apprenons que jusqu'en 1987, des dizaines de milliers de m3 de matériaux contaminés ont été enterrés à faible profondeur, sans protections efficaces. Heureusement, depuis 1987, on prépare des tranchées où l'on pose un mètre d'argile étanche au fond, puis les déchets radioactifs, recouverts enfin d'une nouvelle couche en argile épaisse de un mètre.
Près d'un demi-million de m3 de tranchées «étanches» auraient ainsi été creusés. Evidemment, pas question d'entrer dans la zone interdite avec le car qui nous a amenés de Kiev. Pour se rendre à la centrale, le groupe prend place dans un autre car, censé ne jamais sortir du territoire contaminé, Le soir, avant de quitter la zone et de retrouver le véhicule qui nous ramène à Kiev, nous passons tous un très vague contrôle radiologique, pratiqué avec des appareils antédiluviens et un manque total de conviction. Deux jours plus tard, nous traversons de part en part la zone interdite. Cette fois-ci, plus question de changer de car. Nous conservons le même véhicule. A la sortie de la zone, un garde promène distraitement un dosimètre sur les roues...

LA RADIOPHOBIE
EN GUISE D'EXPLICATION

     Au Centre de recherches sur les radiations, installé dans un sanatorium en périphérie de Kiev, Vladimir Bebechko, hématologue, inonde les visiteurs avec force détails sur les grandioses projets de développement du Centre. Mais impossible d'obtenir le moindre renseignement médical ou scientifique précis. Dans un local du département d'immunologie trône un appareil dernier cri permettant de trier les cellules sanguines, acheté deux cent mille dollars en Belgique. Mais là encore, pas le moindre petit résultat concret ne s'avère disponible «pour le moment».

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     Vladimir Bebechko reconnaît l'existence de 105 malades souffrant du syndrome d'irridiation aiguë, mais n'annonce que 31 morts, soit le bilan officiel établi en juillet 1986. Les malformations des nouveau-nés, les maladies des enfants? Radiophobie, rétorquent les responsables du Centre; simple stress psychologique entretenu par les médias et des politiciens opportunistes...
     La rencontre avec ces responsables médicaux laisse une impression étrange. Ils continuent à tenir les mêmes discours inspirés d'idéologie marxiste et scientiste qu'avant l'ère gorbachovienne et la catastrophe de Tchernobyl. Ils alignent chiffres et données d'un ton machinal, comme si la réalité n'avait pas prise sur eux. Ils donnent à peine l'impression de mentir; il s'agit plutôt de subjuguer le visiteur par une interprétation sélective des événements, parfaitement délirante, mais d'allure éminemment rationnelle et scientifique. En fait, une seule chose semble vraiment intéresser ces apparatchicks de la corporation médicale aux ordres de Moscou: les collaborations avec l'étranger, la possibilité de recevoir des équipements de pointe et la perspective d'engranger force devises grâce au futur Centre international de recherches sur les radiations, en cours de construction.
     Cette langue de bois des représentants de Moscou, confrontée à la méfiance et à l'hostilité grandissante des Ukrainiens envers le pouvoir central, entraîne une confusion totale quant au nombre exact de morts, de malades, de même que sur l'étendue des zones contaminées et leur degré de pollution radioactive.
     Selon Youri Stcherback, médecin, journaliste, et bouillant président du parti écologiste «Monde vert» fraîchement élu au parlement ukrainien, la catastrophe aurait entraîné à ce jour au moins cinq mille décès et cinquante mille malades, «mais nous ne savons pas si ces chiffres sont vrais», reconnaît-il.
     Vladimir Tykhy, un physicien nucléaire membre du secrétariat de «Monde vert», estime la surface des zones contaminées à 3,5 millions d'hectares, dont 1,9 million de terres cultivées et 1,5 million de forêts. Evidemment, le contour de ces zones ne ressemble en rien au cercle de 30 kilomètres de rayon militairement décrété au lendemain de l'«avarie», selon la terminologie officielle. Des régions situées à deux cents kilomètres de la centrale ont subi une contamination aussi importante qu'au voisinage du réacteur.

UNE ANXIÉTÉ OMNIPRÉSENTE

     A ce jour, cent trente-cinq mille personnes auraient été déplacées en Ukraine, et il faudrait en évacuer au moins quarante mille au cours des mois à venir. Dans la République voisine de Biélorussie, plus gravement touchée par les retombées radioactives que l'Ukraine, il faudrait déplacer cent dix-huit mille personnes d'ici à 1993. Même si les degrés de contamination ne le justifient pas nécessairement, on sent partout une anxiété diffuse, exacerbée par d'autres pollutions de toute nature.
     Malheureusement, il n'est guère possible de se fier entièrement aux indications des membres de l'organisation «Monde vert», fussent-elles apparemment les plus raisonnables. Installée à l'arrière de l'autocar qui conduit le groupe vers une bourgade contaminée, Zhanna Sklyarenko, docteur en chimie et membre de «Monde vert», sort son mouchoir une demi-heure avant d'arriver au but.

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Elle ouvre et referme nerveusement les fenêtres du car, et nous demande si nous éprouvons également de la peine à respirer, si nos yeux et nos muqueuses ressentent une irritation. Parmi les visiteurs helvétiques, personne n'éprouve la moindre gêne, et les détecteurs portatifs ne signalent aucune augmentation excessive de la radioactivité. Rien à faire, la chimiste persiste à penser que son malaise provient de maléfiques émanations tchernobyliennes.
     A des degrés divers, cette attitude se retrouve chez la demi-douzaine de scientifiques du «Monde vert» que nous avons rencontrés. Là encore, personne ne donne l'impression de mentir. Mais c'est un peu comme si, depuis qu'est apparue la liberté de parler et de critiquer, la réalité était d'abord une question de point de vue... Et ce point de vue varie: vos interlocuteurs peuvent affirmer une chose le matin, se déclarer persuadé du contraire l'après-midi, et penser tout autre chose le soir, sans se sentir le moins du monde gêné. C'est ce climat, parfaitement déroutant pour une mentalité occidentale, qui rend en fin de compte si difficile l'évaluation des conséquences de la catastrophe, bien plus que l'absence d'équipements modernes de dosimétrie ou le recueil lacunaire des données épidémiologiques.
     Tous les protagonistes semblent engagés dans une joute d'où la vérité parait avoir bien peu de chance d'émerger un jour. Les responsables aux ordres de Moscou voient dans la méfiance de la population une expression de peurs irrationnelles, dont profitent habilement des politiciens démagogues. Ces allégations ulcèrent les représentants de l'Union Tchernobyl, regroupant des dizaines de milliers de personnes irradiées, qui récusent avec la dernière énergie l'accusation de «radiophobie». Mais, du coup, elles en rajoutent dans l'autre sens, en brandissant des listes interminables de graves maladies somatiques, comme si seul l'étalage d'un délabrement physique pouvait leur permettre de se faire reconnaître en tant que victimes.
     Les choses se compliquent encore avec la dimension nationaliste. Les responsables indépendantistes ukrainiens veulent à tout prix dessaisir Moscou de la gestion des conséquences de la catastrophe. Non seulement parce que le pouvoir central (ou ce qu'il en reste) fait preuve d'une mauvaise volonté évidente, mais aussi parce que Tchernobyl constitue une occasion unique pour tisser des liens internationaux permettant d'obtenir des soutiens politiques et des aides matérielles à l'heure de la déclaration de souveraineté de l'Ukraine. C'est pourquoi les plus hauts responsables ukrainiens n'hésitent pas à décrire Tchernobyl comme «la plus grande catastrophe de l'histoire de l'humanité»...

LE MALHEUR DE SLAVOUTITCH

     Les normes de radioprotection appliquées par Moscou rencontrent un scepticisme général. Les relevés de radioactivité et les cartes des zones contaminées abondent, mais aucun chiffre ne paraît vraiment crédible. L'Agence internationale de l'énergie atomique, à Vienne, qui semble jouir d'une certaine confiance même auprès des écologistes ukrainiens, malgré son attitude pour le moins compréhensive à l'égard des mensonges de Moscou, effectue en ce moment une vaste campagne de mesures. Selon des pointages très approximatifs effectués à l'aide de dosimètres de poche, la radioactivité dans les zones visitées par le groupe suisse dépasse fréquemment de plusieurs dizaines de fois le niveau naturel, sans toutefois atteindre des niveaux apocalyptiques.

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Figure 1: A l'institut radiobiologique de Pripiyat, créé pour évaluer les conséquences de l'accident sur la faune et la flore, on cultive des concombres dans des serres. D'après son directeur, le docteur Nikolaï Archipow, les cucurbitacés ne présentent aucune anomalie. Nikolaï Archipow a passé près de trente ans dans l'Oural pour étudier les conséquences d'une autre catastrophe nucléaire survenue dans les années cinquante, encore largement couverte par le secret. Mais là-bas également, assure-t-il, on n'aurait observé aucune anomalie significative chez les végétaux et les animaux...

Figure 2: Pripiyat, la ville abandonnée à deux kilomètres de la centrale. Tout était prêt pour la fête du 1er mai 1986.

     A cet égard, le principal problème réside aujourd'hui dans les aliments oû se concentrent les résidus radioactifs. Nikolaï Prymatschenko, maire de Poleskoje, une bourgade de treize mille habitants située à soixante-huit kilomètres au nord-ouest de Tchernobyl, affirme que la nourriture distribuée dans sa région subit des contrôles rigoureux. Mais il se révèle parfaitement incapable de préciser où et comment s'effectuent ces contrôles délicats qui nécessitent un équipement très coûteux.
     Rotislav Zatchey, le représentant local du «Monde vert», assure que durant trois mois l'Unité de production de lait numéro 3 de Kiev leur a livré de la crème contaminée. Le maire riposte en parlant des pommes de terre cultivées sur des terrains très contaminés qui ne contiendraient pas trace de résidus radioactifs, «un phénomène que la science ne parvient pas à expliquer».

Malgré ces énormités, la population de Poleskoje, qui souhaite être évacuée, fait plutôt confiance à son maire, apparatchik bon teint. Il incarne une certaine stabilité, et il reste l'un des seuls responsables locaux à n'avoir pas encore déserté la région...
     A Slavoutitch, la ville nouvelle construite à 60 kilomètres à l'est de Tchernobyl, la politique du mensonge atteint le sommet de l'absurde. Construite en trois ans, Slavoutitch remplace la ville aujourd'hui fantôme de Pripiyat, située au pied de la centrale et évacuée en quatre heures deux jours après la catastrophe. Alexandre Vassiliev, le maire de Slavoutitch, un solide barbu à l'accueil chaleureux, énumère fièrement les statistiques: vingt-deux mille habitants dont sept mille enfants, moyenne d'âge vingt-six ans, un hôpital, trois écoles, huit maternelles.

Figure 3: Selon des rumeurs persistantes, le sarcophage entourant le réacteur accidenté ne serait pas entièrement étanche. Un responsable de la centrale le reconnaît sans difficulté mais, précise-t-il, le réacteur se trouve en sous-pression, de sorte que rien ne pourrait s'en échapper.

Figure 4: Alexandre Vassiliev, maire de Slavoutitch, la ville remplaçant Pripiyat. En février 1990, les habitants ont appris qu'il se trouvent sur une zone contaminée.
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Figure 5: Deux des visiteurs suisses subissant un prétendu 'contrule radiologique» à l'entrée du bàtiment principal de la centrale de Tcbernobyl.

     La grande majorité des habitants travaillent à la centrale de Tchernobyl où des trains spéciaux les conduisent chaque jour. Une ville coquette, fleurie, au milieu de la magnifique campagne ukrainienne, construite en un temps record et d'une qualité étonnante pour l'Union soviétique. Au début de cette année, les autorités de la ville finissent par s'inquiéter du nombre élevé d'enfants malades. Au printemps, ils font effectuer une expertise indépendante. Résultat: Slavoutitch se trouve dans une zone contaminée par les retombées radioactives. En apprenant la nouvelle, la quasi-totalité des ouvriers chargés d'achever les constructions ont déguerpi. Plus personne ne veut venir s'établir à Slavoutitch, qui manque cruellement de personnel soignant et de médecins. Les habitants, déracinés de Pripiyat, réclament de l'aide pour tenter de décontaminer la ville à laquelle ils commençaient à s'habituer. Mais Kiev, qui tente par ailleurs d'arracher à Moscou la gestion des conséquences de la catastrophe, ne manifeste guère d'empressement.

L'UNION TCHERNOBYL

     Cette politique du secret et du mensonge risque de coûter cher au pouvoir soviétique. Dans les mois qui ont suivi la catastrophe, six cent mille soldats ont été chargés des plus gros travaux de décontamination, auxquels s'ajoutent des dizaines de milliers de civils plus ou moins volontaires. Dix-sept mille personnes travaillent encore dans la zone interdite, dont six mille pour assurer le fonctionnement des trois réacteurs de Tchernobyl. Ces «liquidateurs», selon leur dénomination officielle, commencent à demander des comptes et s'organisent au sein d'une association fondée à Kiev en octobre 1989, l'Union Tchernobyl.
     Serguei Merz, ingénieur mécanicien, n'avait rien d'un contestataire. Dix jours après l'explosion, il a percé un trou dans la dalle de béton supportant le réacteur pour permettre d'y introduire des tuyaux d'azote destinés à refroidir le coeur. D'après les autorités de sûreté, qui refusent de lui communiquer sa dose exacte, il n'aurait reçu que 6 rems. Il affirme avoir encaissé une dose au moins dix à vingt fois supérieure. Aujourd'hui, il se plaint de brusques poussées de fièvre, d'apathie, de défenses immunitaires déprimées, et bricole dans une petite entreprise mécanique de Kiev. Au terme d'une grève de la faim, il a obtenu une audience auprès du premier ministre soviétique, Rijkov. Malgré ses promesses, Serguei Merz ignore toujours la dose de radiations qu'il a reçue durant sa mission héroïque. Il consacre aujourd'hui les forces qui lui restent à militer au sein de l'Union Tchernobyl, qui compterait déjà cent mille membres. 

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Comme une gigantesque bombe politique à fragmentation, des comités locaux de l'Union Tchernobyl se constituent actuellement dans toute l'URSS, exigeant de connaître les doses reçues par les «liquidateurs», et réclamant un statut officiel leur permettant d'être traités et indemnisés en conséquence.
     Encore faudrait-il que l'on connaisse réellement ces fameuses doses. Le secret, en l'occurrence, pourrait ne couvrir que l'incurie et le cynisme des responsables. Vladimir Yavorisky, président de la Commission pour la catastrophe de Tchernobyl du Soviet Suprême d'Ukraine, constitué durant l'été 1990, ne cache pas son écoeurement: «Nous ne connaîtrons sans doute jamais les chiffres exacts. En juillet 1986, nous avons reçu une ordonnance signée par le Ministre de la santé publique de l'URSS imposant de garder secrète toute information relative à l'accident. Cette ordonnance est aujourd'hui annulée, mais elle continue à influencer les médecins qui préfèrent se taire.»

LE RETOUR DU REFOULÉ

     Comme Serguei Merz, Julia Loukachenko, la cinquantaine très vive, des yeux bruns pétillants d'intelligence, est venue nous raconter son histoire à l'hôtel «Tourist» de Kiev. Elle non plus n'avait rien d'une contestataire. Pour cette institutrice arrivée à Pripiyat en 1970, alors que les premiers immeubles commençaient à sortir de terre, cette ville nouvelle représentait la concrétisation de l'idéal communiste. Une cité moderne, bien équipée, à l'ombre de la centrale nucléaire, symbole du progrès par excellence, où elle a été heureuse de mettre au monde ses enfants. Durant dix-sept ans, elle a enseigné avec conviction à la jeunesse de Pripiyat les classiques de la littérature prolétarienne. Aujourd'hui, Julia n'y croit plus. Ses premiers doutes sont venus le lendemain de la catastrophe. Les responsables locaux qui ont affirmé qu'il n'y avait aucune urgence, juste un incendie sans gravité au réacteur no 4. Mais en voyant ces mêmes responsables faire leurs bagages et déguerpir à toute allure, pour la première fois elle s'est interrogée sur l'intégrité des chefs du Parti.
     Quatre ans plus tard, Julia est devenue l'une des bêtes noires du KGB. Elle habite aujourd'hui à Biela-Zerkov, une ville moyenne proche de Kiev, et se consacre entièrement à l'Union Tchernobyl. Les cotisations des membres lui permettent de survivre. Elle harcèle sans relâche les autorités sanitaires pour obtenir une nourriture décente, des contrôles médicaux un peu sérieux, bref pour que se concrétisent les promesses faites par Moscou. Soudain, Julia commence a parler de sa conversion au christianisme. L'année dernière, elle s'est fait baptiser avec ses enfants. «De tout mon être, j'ai senti que Dieu existe. Pendant des années, j'ai inculqué des mensonges à mes élèves. Si je devais retourner à l'école, ce serait pour enseigner un seul ouvrage, la Bible. »

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     Comme Julia, Maria Guerassimenko a revêtu ses habits du dimanche pour venir nous rencontrer à Kiev. Joufflue, maternelle, elle était institutrice à Tchernobyl. Bien plus que les doses d'irradiations, c'est la destruction de ses racines, de son passé qui la mine. Tchernobyl était une petite ville plus que millénaire, chargée d'histoire, de traditions. Elle raconte son déracinement, le désespoir des jeunes couples qui n'ont plus envie d'avoir d'enfants, et, dans la foulée, d'autres souvenirs lui reviennent. Durant la grande famine des années trente, à l'acmé de la terreur stalinienne, la région de Tchernobyl a connu plusieurs cas de cannibalisme. Elle nous parle de cette mère qui aurait mangé ses enfants les uns après les autres...
     Les Occidentaux voient dans la catastrophe de Tchernobyl un événement d'abord technique, politique, éventuellement économique. Ils se préoccupent des doses de radiations, de la fréquence des leucémies, de la modification des réacteurs RMBK, etc. Mais pour des millions d'Ukrainiens et de Biélorusses, ces aspects ne présentent qu'un intérêt secondaire, par rapport au bouleversement total de leur existence, de leurs familles, de leur tissu économique et même de leur nation, provoqué par l'explosion du réacteur no 4.
     Le 6 juillet 1990, les représentants de la Russie, de l'Ukraine et de la Biélorussie auprès du Conseil économique et social de l'Organisation des Nations-Unies, ont adressé une lettre au secrétaire général, Javier Perez de Cuellar, consacrée à la «Coopération internationale dans l'élimination des conséquences de l'accident de la centrale nucléaire de Tchernobyl». Ce document officiel de dix-neuf pages dresse un tableau très sombre de la situation. Il convient, là encore, de considérer les chiffres de contamination avec la plus grande prudence. Mais cette lettre exprime parfaitement les dimensions culturelle et existentielle de la catastrophe telles que les vivent jour après jour, et pour des décennies encore, les populations concernées:
     «L'accident de Tchernobyl n'est pas seulement une catastrophe radiologique, il restera comme une tragédie dans l'histoire de la culture nationale. Il sera impossible d'en effacer toutes les conséquences, car elles ont un caractère permanent. C'est à peine si l'on commence aujourd'hui à en prendre conscience. Il ne peut s'agir que de s'accommoder de l'irréversible situation nouvelle qu'est celle de l'après-Tchernobyl. Et cette transformation n interesse pas que des individus, elle concerne aussi des groupes ethnosociaux tout entiers
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L'INCURIE CONTINUE

     En plus de la gestion des conséquences de la catastrophe, les Ukrainiens, comme l'ensemble des Soviétiques et, en fin de compte, les habitants des pays environnants, doivent affronter de nouveaux dangers. Pour s'en convaincre, il suffit de voir de quelle manière s'effectue aujourd'hui le contrôle de radioactivité à l'entrée de la centrale de Tchernobyl.
     Pour la forme, les employés et les visiteurs s'arrêtent une seconde sous un portique vétuste, et poussent le portillon sans attendre le feu vert d'un hypothétique détecteur.
     Après un tel spectacle, comment accorder la moindre foi aux propos de Nikolaï Sorokine, l'ingénieur en chef de la centrale, assurant que des améliorations ont rendu les trois réacteurs en fonction beaucoup plus sûrs? Du reste, le lundi 27 août, il a fallu arrêter l'un des réacteurs à la suite d'un incident.
     L'hebdomadaire britannique The New Scientist vient de traduire les conclusions d'un rapport de la Commission soviétique pour la sûreté nucléaire qui conforte largement cette impression de laisser-aller visible sur place. Selon ce rapport, les règles de sécurité restent «insuffisantes» avec deux fuites radioactives et 70 incidents durant les six premiers mois de cette année; les accidents de travail ont augmenté de 15% du fait d'un «relâchement de la discipline, une baisse du niveau du personnel, un management irresponsable, des équipements vétustes, une technologie dépassée, et une réduction des standards de sûreté» affirme le président de la Commission, Vadim Malyshev. A l'heure où le monde commence à réaliser l'ampleur et la durée des conséquences de l'explosion du réacteur no 4 de la centrale de Tchernobyl, toutes les conditions semblent réunies pour que survienne une nouvelle catastrophe nucléaire en URSS.

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1991: texte precedent