L'UTILISATION RATIONNELLE DE L'ENERGIE

2ème partie

Risque, probabilité
et totalitarisme scientiste
Lucien BOREL
Professeur honoraire de l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne
Résumé: L'humanité est amenée à vivre dans une société où la notion de "risque" est pervertie pour des raisons d'opportunisme technique, économique ou politique. Lorsqu'un promoteur veut justifier l'emploi d'une technologie à haut risque, il développe un discours lénifiant destiné à convaincre que cette technologie est nécessaire et que le risque d'accident est extrêmenent faible.
Zusammenfassung: Die Menschen müssen heute in einer Gesellschaft leben, in der der Begriff des "Risikos" in sein Gegenteil verkehrt ist, weil dies aus technischen, wirtschaftlichen und politischen Gründen opportun scheint. Wenn ein Unternehmer die Anwendung einer besonders riskanten Technologie rechtfertigen will, flüchtet er sich in Beschwichtigungen, so wird er alle von der Notwendigkeit dieser Technologie und vom ausgesprochen niedrigen Unfallrisiko zu überseugen suchen.
Summary: Humanity is forced to live in a society where the concept of "risk" it distorted owing to technical, economic and political opportunism. When a speculator wants to justify the use of high-risk technology he uses soothing arguments designed to persuade people that thit technologv is essential and the likelihood of an accident is extremely small.

INTRODUCTION

     Les citoyens sont amenés à vivre dans une société où la notion de risque est pervertie pour des raisons d'opportunisme technique, économique ou politique. En effet, lorsqu'un promoteur, un exploitant ou un politicien veut justifier le recours à une technologie à haut risque, il développe un discours lénifiant destiné à convaincre le brave citoyen qu'il a absolument besoin de cette technologie, que le risque est extrêmement faible et que, tout bien réfléchi, la technologie en question est au. pire un mal nécessaire.
     Nous allons montrer que cette attitude spécule en général sur un amalgame savamment entretenu entre les notions de risque et de probabilité. Enfin, nous dénoncerons le recours à la notion de "radiophobie" comme étant une forme de totalitarisme scientiste.

BREF RAPPEL SUR LA NOTION DE PROBABILITE

     La probabilité P(1) d'occurrence d'au moins un accident au cours de la première année de fonctionnement d'une installation mise en exploitation est égale à:

(1)                              P(1) = 1 / T

où T est le temps de retour, exprimé en années.

Exemple: Si T = 10.000 ans, nous avons:

P(1) = 1 / 10.000 = 0,0001  =  10-4  =  0,01 %

c'est-à-dire qu'il y a une "chance" sur dix mille qu'un accident au moins se produise au cours de la première année.
     La probabilité P(n) d'occurrence d'au moins un accident au cours des n premières années est donnée par la relation:

(2)                           P(n)  = 1 - (1 - 1 / T)n

     Cette relation appelle les deux remarques suivantes:
     • Pour n = 1 nous retrouvons bien la formule (1).
     • Pour n tendant vers l'infini, la probabilité P(n) tend asymptotiquement vers 1 = 100 %, c'est-à-dire que c'est seulement pour un temps infini qu'un accident au moins se produira avec une certitude absolue.
     Exemple: Si T = 10.000 ans et n = 100 ans, la probabilité P(100) = 0,0099, c'est-à-dire qu'il y a 99 "chances" sur dix mille qu'un accident au moins se produise au cours des 100 premières années.
     Dans le cas où le temps de retour T est grand et le nombre
d'années n petit, la probabilité P(n) peut être obtenue avec une bonne approximation à l'aide de la relation linéaire simple:

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P(n) ~= n / T

     Exemple: Avec les mêmes données que ci-dessus, nous obtenons P(100) = 0,0100, c'est-à-dire à 1 % près le même résultat qu'avec la relation exacte (2).
     Enfin, si le parc technologique comporte N installations semblables, la probabilité P(Nn) d'occurrence d'au moins un accident au cours des n premières années est donnée par la relation:

(4)                        P(Nn) = 1 - (1 - P(n))N

     Dans le cas où la probabilité P(n) est faible et le nombre d'installations N petit, la probabilité P(Nn) peut être obtenue avec une bonne approximation à l'aide de la relation linéaire simple:
(5)                         P(Nn) ~= N . P(n)
 
 

DEMARCHE FONDEE ESSENTIELLEMENT SUR LA
PROBABILITE D'UN ACCIDENT

     La perversion la plus sournoise du discours relatif au risque d'accident est celle qui consiste à assimiler tacitement le risque d'un accident majeur à la probabilité d'occurrence de l'événement.
     Et l'on est stupéfait de constater que des personnalités importantes du monde scientifique, politique ou journalistique se prêtent à ce jeu trompeur.
     Ainsi, Monsieur Serge PRETRE, chef de la division de
radioprotection à l'Office fédéral de l'énergie, en Suisse, a écrit
dans la revue Société suisse des ingénieurs et des architectes
(SIA) des 8 octobre 1987, 3 décembre 1987 et 19 septembre
1990, ainsi que dans les Les cahiers de l'électricité de septembre 1992:
     "[...] le nucléaire a, à mon avis, deux véritables talons d'Achille, dont l'un est la possibilité d'un accident majeur contaminant toute une région et la rendant inutilisable et inhabitable pendant des mois, voire des années. Une telle catastrophe est très improbable [...] La probabilité d'un tel accident est inférieure à 1 fois en 50.000 ans de fonctionnement de centrales nucléaires. Malgré cette faible probabilité, il n'est pas exclu que notre génération vive peut-être encore un tel accident qui, pour notre consolation, se produira plutôt dans un pays où les autorités de sécurité nucléaire ont tendance à être coulantes ou complaisantes [...] Et tout cela permet aux ingénieurs d'affirmer que l'accident majeur est pratiquement impossible; mais on ne peut pas exclure qu'une succession extraordinaire de coïncidences très improbables conduisent tout de même à un tel accident. [...]"
     [...] Depuis lors, les pays industrialisés de l'Occident ont construit des réacteurs qui ont des caractéristiques et comportements tels que les accidents de criticité sont pratiquement exclus. [...]"

suite:
     [...] Donc, pour arriver à une pollution radioactive de la planète qui soit vraiment sérieuse, il faudrait que la radioactivité artificielle puisse au moins concurrencer la radioactivité
naturelle. Et pour obtenir cela, il faudrait produire au moins un
Tchernobyl par mois pendant plusieurs années. Et on se situerait encore en deçà de la pollution traditionnelle actuelle de notre
biosphère. [...] M. Borel et ses collègues [...] construisent des scénarios extrêmement improbables (environ une fois en 1 milliard d'années). [...]
     [...] Beaucoup de certitudes simplistes ont dû être remplacées par des formulations probabilistes. [...]"
     Le danger d'un tel discours réside dans le fait qu'il est répercuté dans les milieux scientifique, politique et journalistique. Quelques extraits illustrent ce fait:
     "Un accident nucléaire grave en Suisse? VRAISEMBLABLEMENT IMPROBABLE." (Titre dans le journal 24 heures du 20 novembre 1987, relatant le contenu d'un rapport des experts du Conseil fédéral, adressé aux Chambres.)
     [...] Les chances de panne sont infinitésimales [...]" (Tribune de Genève du 2 décembre 1987, relatant le contenu d'un rapport de l'EDF concernant le surgénérateur Superphénix de Creys-Malville.)
     [...] La probabilité d'un grave accident nucléaire en France n'est pas négligeable. Et cet aveu [...] est le fait de Pierre Tanguy, inspecteur général pour la sûreté nucléaire. Mieux, ce spécialiste éminent s'avance jusqu'à chiffrer le risque à quelques pour cents dans les dix ans à venir." (Le Canard enchaîné du 14 février 1990.)
     [...] La direction d'EDF souhaite actuellement améliorer par un facteur de dix la sécurité de ses centrales nucléaires." (Le Matin du 7 avril 1990.)
     [...] Le risque zéro n'existe pas, mais les probabilités sont tellement minces qu'il ne serait pas raisonnable de bloquer la recherche." (Journal 24 heures du 17 avril 1991, relatant, en matière de manipulations génétiques, l'avis de Mme Heidi Diggelmann, chef du Département de biologie moléculaire à l'Institut suisse de recherches scientifiques sur le cancer.)
     [...] Penser normalement, à propos d'un danger potentiel, c'est croire (consciemment ou inconsciemment) à un certain degré de probabilité d'apparition de ce danger. [...]" (Erich Fromm).
     Il est vrai que les efforts considérables de la recherche en matière de sécurité et les crédits énormes investis dans les technologies à haut risque ont diminué la probabilité d'occurrence d'un accident majeur dans une proportion remarquable. Mais le fait d'invoquer seulement la faible valeur de la probabilité d'occurrence pour laisser croire que le risque est négligeable, est une imposture déguisée en argument pseudoscientifique.
     Tout d'abord, rappelons que les calculs de probabilité s'appuient sur des modèles qui ne peuvent être que grossiers par rapport à la réalité, étant donné l'extrême complexité des phénomènes en jeu. Ils sont donc forcément entachés d'incertitudes, d'erreurs. et d'omissions qui rendent les résultats sujets à caution, pour ne pas dire totalement illusoires.
     Ajoutons que les calculs de probabilité sont fondés sur la loi des grands nombres. Selon cette loi, dire qu'un événement ne se produira que 1 fois en 100.000 ans n'a de sens que si l'on considère une période de temps suffisamment longue pour pouvoir faire des moyennes, par exemple 10 millions d'années.
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D'ailleurs, selon la même loi, il est impossible de prévoir les dates auxquelles les événements sont susceptibles de se produire. En conséquence, malgré la très faible probabilité avancée, un accident majeur peut se produire à tout moment, c'est-à-dire demain, dans un mois, dans dix ans.
     En fait, le risque dépend d'un autre facteur essentiel qui est l'ampleur de l'accident et de ses conséquences, aussi bien dans l'espace que dans le temps. Cette ampleur peut être exprimée en nombres de malades, de blessés, d'invalides et de morts de façon immédiate ou différée, en dégât matériel aux biens, aux bâtiments et aux infrastructures, enfin en contamination du territoire, en pollution de la Biosphère et en dégradation de l'environnement.
     Il est donc fallacieux de laisser croire aux citoyens qu'une technologie à haut risque n'est pas dangereuse en arguant du fait que la probabilité d'occurrence d'un accident majeur est très faible, si cet accident entraîne, lorsqu'il se produit, une catastrophe affectant une grande partie de la Planète et causant des dizaines de milliers de morts d'une façon immédiate ou différée.

DEMARCHE INTRODUISANT L'AMPLEUR D'UN ACCIDENT, MAIS DE FAÇON INACCEPTABLE (fig.l)

     Certains spécialistes bien intentionnés ont introduit l'ampleur de l'accident dans la notion de risque en définissant le risque R comme étant le produit de la probabilité d'occurrence P et de l'ampleur A de l'accident, selon la relation simple:

(6)                                 R = P x A

     Quelles que soient les unités employées pour l'ampleur A,
donc aussi pour le risque R, il est concevable que les citoyens
établissent par consensus l'ordre de grandeur du risque maximal
R max avec lequel ils acceptent de vivre. Dès lors, le produit
P x A ne doit pas dépasser cette valeur maximale, conformément
à l'inégalité:

(7)                              P x A <= Rmax

     Le diagramme de la figure 1 comporte en abscisse l'ampleur A et en ordonnée la probabilité P d'occurrence d'un accident. Dans un tel diagramme, la relation (7) permet de départager la surface en deux zones séparées par une courbe (hyperbole équilatère) correspondant à la relation:

(8)                     P x A = Rmax = Constante

     La zone blanche du diagramme correspond aux technologies acceptables et la zone grise aux technologies inacceptables, cela en vertu du consensus établi.
     Par exemple, si nous considérons une technologie pouvant conduire à un accident majeur d'ampleur déterminée Ax, la mise en oeuvre de ladite technologie ne peut être autorisée qu'à la condition que la probabilité Px de cet accident soit inférieure à la valeur limite Pxlim donnée par la courbe, c'est-à-dire que le point X, de coordonnées Ax et  Px soit situé dans la zone blanche.

suite:
Corrélativement, si nous considérons une technologie pouvant conduire à un accident majeur de probabilité Px, la mise en oeuvre de cette technologie ne peut être autorisée qu'à la condition que l'ampleur Ax de cet accident soit inférieure à la valeur limite Axlim donnée par la courbe (point X toujours dans la zone blanche).
     Cette deuxième démarche constitue certes un progrès par rapport à la première, car elle introduit la notion d'ampleur dans le discours. En principe, elle exprime le fait que la probabilité maximale Pxlim que nous sommes en mesure d'accepter doit être d'autant plus faible que l'ampleur Ax de l'accident est importante, selon la relation:

(9)                   Pxlim = Rmax  /  Ax= Constante / Pxlim

     Ainsi, nous organisons notre vie de façon que la probabilité de nous casser une jambe soit plus faible que celle d'attraper un rhume et que la probabilité de mourir dans un accident de varappe, de voiture ou d'avion soit encore plus faible. Il est important de remarquer que ces risques ont un caractère individuel, car ils ne touchent qu'un nombre restreint de personnes et que chacun peut décider de faire de la varappe, de circuler sur une autoroute ou de monter dans un avion. De plus, ils ont un caractère limité dans l'espace et dans le temps. En revanche, les risques d'accidents majeurs ont un caractère collectif, car ils touchent un grand nombre de personnes, et il est pratiquement impossible à un individu de s'y soustraire (centrales et armes nucléaires, armes chimiques et biologiques,
manipulations génétiques, ...). En outre, ils ont un caractère
extensif dans l'espace et dans le temps.
     Malheureusement, cette deuxième démarche est inacceptable pour les deux raisons suivantes:
     • La courbe limite correspondant au risque maximal Rmax
ne passe pas par le point d'abscisse A = O et d'ordonnée P =
100%. Or, la probabilité d'occurrence d'un accident ne peut pas
dépasser la valeur 100 %.
     • La courbe limite correspondant au risque maximal Rmax est asymptotique à l'axe A des abscisses. Cela signifie que les
citoyens devraient accepter des accidents majeurs dont l'ampleur A est extrêmement élevée, pourvu que la probabilité P soit suffisamment faible. C'est ici qu'il convient de dénoncer vigoureusement l'effet pervers d'une telle approche. Il s'agit d'une tromperie extrêmement grave, dont les conséquences peuvent être dramatiques. Il faut absolument que les citoyens se rendent compte que ce genre de discours permet de justifier la
mise en oeuvre d'une technologie quelconque, même si elle est  susceptible de détruire la Planète entière. Car, il se trouvera
toujours des soi-disant spécialistes ou experts qui, pour des raisons que nous ne désirons pas développer ici, dépenseront beaucoup de temps, d'énergie, donc aussi d'argent, afin de démontrer au citoyen crédule et confiant que la probabilité P a une valeur si faible qu'elle ne peut être qu'en dessous de la limite acceptable.

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Figure 1: Diagramme d'évaluation des risques d'accidents. Démarche introduisant l'ampleur, mais de façon inacceptable
Figure 2: Diagramme d'évaluation des risques d'accidents. Démarche introduisant la notion d'ampleur maximum
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          Il n'est pas étonnant que des centrales nucléaires telles que celle de Tchernobyl aient pu être construites, puisque avec la logique ci-dessus le point correspondant serait sans doute tombé dans la zone blanche du diagramme de la figure 1. De même, les promoteurs des surgénérateurs nucléaires entendent imposer aux citoyens l'exploitation du Superphénix de Creys-Malville, malgré l'horreur consécutive à un accident majeur avec rupture du confinement et projection des produits radioactifs dans l'environnement. En fait, ils utilisent tacitement la même logique, exploitant le fait que le point correspondant peut être situé également dans la zone blanche de la figure 1.
     En conséquence, il faut dénoncer sans concession l'usage et l'abus des expressions citées ci-dessus, telles que:
     "très improbable", "pratiquement impossible", "pratiquement exclu", "extrêmement improbable", "chance infinitésimale", "probabilité tellement mince", "vraisemblablement improbable", etc.
     Ces expressions n'ont aucune signification scientifique ou technique. Le terme "improbable" est particulièrement ambigu. S'agit-il d'une probabilité nulle? Tout ce fatras n'a d'autre but que d'insinuer sournoisement que nous sommes en présence du "risque zéro". On peut comprendre, sans les excuser, que des politiciens et des journalistes se laissent prendre à ce jeu trompeur. Mais, nous trouvons indigne de la part d'un scientifique exerçant de hautes responsabilités de se laisser aller à user et abuser d'un tel jargon.

DEMARCHE INTRODUISANT LA NOTION
D'AMPLEUR MAXIMALE (fig.2)

     Afin d'évaluer correctement le risque d'un accident majeur, nous proposons d'introduire la notion d'ampleur maximale acceptable pour les citoyens et tolérable pour la Biosphère, cela indépendamment de la probabilité d'occurrence de l'accident.
     C'est l'ampleur limite au delà de laquelle la probabilité P d'occurrence d'un accident majeur doit être rigoureusement nulle. Le diagramme de la figure 2 montre que le point représentatif de cette ampleur maximale est située à l'abscisse Amax et à l'ordonnée P = 0. Au delà de Amax , Rmax reste égal à zéro, ce qui signifie qu'il faut impérativement renoncer à mettre en oeuvre une installation trop dangereuse. Si d'aventure elle était déjà construite, il faudrait la démanteler au plus vite.
     Je conviens d'emblée que la valeur Amax peut être très difficile à chiffrer, mais notre société ne manque pas de scientifiques et de praticiens compétents et honnêtes susceptibles de nous aider à déterrniner un ordre de grandeur. Finalement, ce sont les citoyens qui devront démocratiquement décider de la valeur maximale Amaxqu'ils sont d'accord d'accepter, d'une part à l'échelle locale, nationale ou internationale, et d'autre part pour le moyen terme et le long terme.
     C'est pourquoi il est urgent que les notions de solidarité dans l'espace vis-à-vis des nations éloignées de la nôtre, et de solidarité dans le temps vis-à-vis de nos descendants émergent dans notre conscience de façon à éclairer nos réflexions, nos projets et nos activités techniques.

suite:
     On est bien loin de l'égoïsme et de la courte vue dont témoigne le discours de M. Prêtre lorsqu'il dit qu'un accident nucléaire majeur" [...] pour notre consolation, se produira plutôt dans un pays où les autorités de sécurité nucléaire ont tendance à être coulantes ou complaisantes [...]", et encore que "[...] pour arriver à une pollution radioactive de la planète qui soit vraiment sérieuse [...], il faudrait produire au moins un Tchernobyl par mois pendant plusieurs années. [...]". Nous voudrions que M. Prêtre sache que ses propos, non seulement ne nous consolent pas du tout, mais nous affligent au delà de ce que nous nous permettrons de dire ici.
     La courbe limite, devant passer par les points P = 0 pour A = Amax et P = l00% pour A = 0, peut être tracée comme indiqué dans la figure 2. Pour cela, nous proposons d'utiliser la relation:

(10)            1 / P = 1 + 1 / (Rmax (1/A - 1/Amax))

     Certes, on peut discuter à perte de vue sur l'ampleur réelle de l'accident de Tchernobyl, ainsi que sur l'ampleur possible d'un accident majeur au surgénérateur Superphénix de Creys-Malville. Mais une chose est certaine: lors des discussions et des débats auxquels nous avons eu le privilège de participer, nous avons pu constater que l'ensemble des participants, y compris les pronucléaires notoires, ont toujours été d'accord d'admettre que le point représentatif de l'accident de Tchernobyl tombait dans la zone grise du diagramme de la figure 2. Il nous paraît évident que le point représentatif d'un accident majeur au surgénérateur Superphénix de Creys-Malville tomberait également dans la zone grise. Cette assertion trouve sa pleine justification dans les très nombreuses études qui ont été publiées sur ce sujet et qu'il n'est pas question de reproduire ici.
     Mais nous avons pu constater combien il est difficile pour un être humain d'anticiper sur un événement qui ne s'est pas encore produit, et combien était forte la peur d'être acculé à conclure qu'il y a des technologies auxquelles il faut absolument renoncer. Il est regrettable d'observer qu'actuellement bien des scientifiques, des promoteurs, des exploitants et des politiciens préfèrent nous faire jouer à la roulette russe plutôt que d'avoir le courage de renoncer ouvertement à une technologie à haut risque. Peut-être craignent-ils les répercussions d'une telle décision sur leur prestige, leurs intérêts ou leur carrière. Peut-être aussi sont-ils prisonniers d'une attitude mentale acquise au cours des deux derniers siècles, attitude mécaniste selon laquelle tout ce qui techniquement pouvait être réalisé devait l'être absolument.
     Il n'est pas question ici de contester les bienfaits apportés par la science et les progrès réalisés par la technique. Mais les outrances de la technicité et de la mégatechnologie nous obligent maintenant à réviser l'attitude ci-dessus. L'évolution de l'Humanité nous conduit à des révisions déchirantes et inévitables. Il s'agit maintenant d'accueillir avec lucidité et de promouvoir avec sérénité une véritable mutation sur le plan de la conscience.

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LA PSYCHIATRIE AU SERVICE DU TOTALITARISME

     Dans la revue Les cahiers de l'électricité de septembre 1992, Monsieur Serge Prêtre a publié un article intitulé "Contagion mentale ou conscience des risques? La perception symbolique du nucléaire".
     Il s'agit d'un exposé d'une grande habileté intellectuelle et fort bien présenté, dans lequel l'auteur n'hésite pas à faire appel à Gustave Le Bon (1841-1931), Freud, Jung et Fromm pour démontrer que l'accident de Tchernobyl ne constitue une catastrophe que dans l'hémisphère droit du cerveau, siège de l'émotion et de la fantaisie mais échappant soi-disant au contrôle de la conscience, de personnes atteintes d'une maladie grave et tenace, la "radiophobie".
     Ces personnes seraient victimes de "[...] La renaissance de vieux symboles [...] issus des religions, de la magie, des superstitions et de la mythologie". Les personnes en question subordonneraient les faits aux symboles, construiraient une pseudo-réalité potentielle et s'efforceraient ensuite de faire coïncider la réalité avec leur représentation. Pour M. Prêtre, "[...] l'énorme puissance concentrée dans très peu de matière, un pouvoir destructeur gigantesque (la bombe atomique), la production de déchets infiniment toxiques [...], la perfidie d'un rayonnement imperceptible capable de détruire le potentiel génétique, (donc anéantir l'humanité)», ne sont que des symboles exacerbés par la pensée paranoïde des purs".
     Dans sa théorie, les "purs" sont des pessimistes faisant preuve d'un fanatisme sectaire, appartenant à un groupe tendant vers l'autodestruction et pratiquant le catéchisme de la santé pour compenser une énorme peur de la mort. La "radiophobie" est une maladie que l'on contracterait par contagion mentale, se répandant lors d'une épidémie psychique et conduisant à des comportement absurdes et aberrants. La catastrophe de Tchemobyl ne serait pas due aux radiations elles-mêmes, mais à la peur des radiations!
     Le sommet est atteint quand M. Prêtre affirme: "[...] il paraît probable que dans certains pays, nous aurons d'abord à traverser une période d'obscurantisme, c'est-à-dire une période pendant laquelle les fanatiques de la pureté domineront la scène politique et entretiendront une contagion basée sur le pouvoir de certains symboles de morale et de sécurité absolue".
     M. Prêtre ne supporte pas que "beaucoup de gens croient qu'on peut se permettre de tout remettre en question". Au contraire, il propose que "[...] Si l'on veut dépasser cet état, il faudrait arriver à banaliser la radioactivité, les rayonnements ionisants et l'énergie nucléaire comme on a banalisé l'avion et la calculatrice électronique".
     Et il conclut par un souhait impressionnant de légèreté, de naïveté ou de cynisme, détruisant d'un seul coup l'ensemble de l'édifice construit laborieusement sur la prétendue "radiophobie»:
"Evidemment, ce que l'énergie nucléaire pourrait encore faire de mieux pour son image de marque, c'est de ne plus produire d'accident majeur dans les cinquante prochaines années».
     Pour notre part, nous avons rarement vu présenter de façon aussi brillante une telle somme de sottises. M. Prêtre ressemble fort à un notable proche du pouvoir qui, devant l'émergence de la conscience et l'échec de ses arguments, sent le sol s'effondrer sous ses pas.

suite:
Il fait penser à ces gens prisonniers d'un système, qui non seulement refusent toute remise en question, mais
occultent la réalité des faits afin de ne rien perdre de leur petit confort et de leurs certitudes étriquées.
     Je tiens à dénoncer le caractère totalitaire des propos de M. Prêtre. Répandre l'opinion que les victimes atteintes dans leur chair et leur vie par l'accident de Tchernobyl, ainsi que les personnes sensibilisées par l'horreur de l'événement, sont ravagées par la "radiophobie" est une imposture. En effet, ces propos balayent d'un revers de manche les innombrables témoignages de scientifiques, de techniciens et de citoyens, notamment d'Uliraine, de Biélorussie et de Russie, qui ont décrit et analysé les conséquences dramatiques de l'événement. Les propos en question tendent à insinuer que toutes les personnes conscientes de ce drame planétaire sont de dangereux psychopathes qu'il convient d'écarter des responsabilités et de pousser vers des traitements de nature psychiatrique. Après tout, n'est-ce pas à l'aide de la même logique que les dissidents de l'ancien régime soviétique ont été enfermés dans des asiles psychiatriques?
     Enfin, le discours de M. Prêtre montre qu'il n'a rien compris à l'écologie. Il n'a pas compris que la conscience écologique, loin d'être fondée seulement sur une "énorme peur" de notre mort individuelle, est fondée bien davantage sur la crainte de la mort de la Planète, donc de l'Humanité toute entière. Elle exprime, non pas l'égoïsme et l'angoisse, mais au contraire la générosité et la tendresse à l'égard des générations futures.

CONCLUSION

     Dans notre monde de haute technicité, le discours de ceux qui entendent réduire la notion de risque à celle de probabilité n'est plus acceptable. Nous défendons l'idée que la notion de risque est beaucoup plus vaste que celle de probabilité. Nous pensons qu'il faut absolument prendre en considération l'ampleur des accidents susceptibles de survenir lors de l'exploitation de technologies à haut risque.
     Nous avons été amené à proposer la notion d'ampleur maximale d'un accident, acceptable pour les citoyens et tolérable pour la Biosphère. Si cette notion était largement acceptée par les citoyens, elle pourrait faire l'objet d'un consensus chiffré permettant démocratiquement, soit de renoncer à construire une installation trop dangereuse, soit de la démanteler si d'aventure elle était déjà construite.
     Sur le plan de la lucidité, nous pensons qu'il faut dénoncer vigoureusement les propos de ceux qui, devant la montée de la conscience et l'échec de leurs arguments, veulent rejeter les opposants à la mise en oeuvre d'une technologie à haut risque dans les corridors sombres de la psychiatrie politique.
     Enfin, nous affirmons notre confiance dans l'évolution du Vivant et notre espérance en une véritable mutation sur le plan de la conscience. Qu'on le veuille ou non, cette évolution est en marche. Elle seule permettra de sauvegarder l'intégrité de notre merveilleuse Planète et la survie des générations futures.

p.80

1993, texte précédent