L'UTILISATION RATIONNELLE DE L'ENERGIE

2ème partie

LITTERATURE
Lu jadis

André BIELER, Le développement fou, le cri d'alarme des savants et l'appel des Eglises, Editions Labor et Fides, Genève, 1973, 176 p.

     Le professeur André Biéler, docteur en théologie et en sciences économiques, était bien placé pour aborder les questions liées à "l'explosion non contrôlée et ravageuse du développement technologique dans l'hémisphère nord", à la fois d'un point de vue économique et éthique.
     Après une préface de Philip A. Potter, alors Secrétaire général du Conseil oecuménique des Eglises, rappelant que "le mouvement oecuménique a donné depuis des années des avertissements graves et précis sur le vrai développement des peuples et le respect de l'homme en tant que personne", André Biéler avouait "la plus grande incertitude, génératrice d'angoisse": "Les économistes libéraux ou les industriels capitalistes ne prétendent-ils pas que seule l'économie de marché viendra à bout du sous-développement? Et les marxistes n'affirment-ils pas que seul le socialisme supprimera les déséquilibres de la société mondiale? [...] L'essai qui suit n'est qu'une tentative très limitée de cerner quelques aspects essentiels d'un problème de toute première imporiance par son ampleur et sa gravité. [...] Il constitue une démarche pleine de risques. Mais on prend volontiers des risques, y compris celui de se tromper, quand on voit un péril menaçant et quand on sait que, devant un danger clairement identifié, la seule faute vraiment impardonnable est l'abstention et la passivité."
     Hélas, le professeur Biéler ne s'est pas trompé! Tous les avertissements et cris d'alarme qu'il mentionnait, demeurent
plus actuels que jamais: l'appel du Club de Rome, du Secrétaire général des Nations-Unies en 1969, U Thant, de l'ancien président de la Comission exécutive du Marché commun à Bruxelles, M. Mansholt, etc. Face au péril, l'auteur posait une question essentielle, et toujours sans réponse: "Pourquoi une telle irresponsabilité dans les pays où vit la majorité des chrétiens de la planète?" Il établissait un audacieux parallèle qui laisse à penser: l'affirmation de Hitler, Religion ist Privatsache, est cultivée autant par le communisme que par le capitalisme libéral; elle est destinée non pas à préserver l'Eglise et la sphère intime, mais bien plutôt à les museler.

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     Evoquant "l'appétit dévorant" des Etats-Unis, de l'Europe et du Japon, il écrivait: "Si la production mondiale totale actuelle était distribuée sur la base du niveau de vie américain, elle ne couvrirait les besoins que de 650 millions de personnes". Par ailleurs "l'écart entre les citoyens les plus riches des Etats-Unis et les citoyens les plus pauvres n'a cessé d'augmenter", ajoutait-il. (Les statistiques actuelles, en 1992, montrent que ce phénomène ne fait que s'étendre, en Suisse également.) C'est pourquoi André Biéler pouvait déjà écrire, en 1973: "Il ne s'agit plus d'un développement, si on le considère globalement, mais d'un contre-développement" (p. 37).
     Tous les problèmes, qui non seulement maintenant perdurent, mais encore vont s'intensifiant, sont passés en revue: nos rapports commerciaux avec le Tiers monde, le rôle ambigu des sociétés multinationales, notre civilisation matérialiste et agressive, l'explosion démographique... Seules la pollution de la Biosphère et la disparition des espèces biologiques n'avaient pas encore le caractère dramatique d'aujourd'hui.
     André Biéler pose la devinette suivante: "Un nénuphar sur un étang double sa surface tous les jours. En vingt-neuf jours, il couvre toute la superficie de l'étang. Quand couvrira-t-il la moitié de celui-ci? Réponse: le trentième jour; en effet, il lui suffira alors de doubler encore une fois sa surface pour recouvrir complètement l'étang." Les hôtes aquatiques, écrit-il, n'auront pas lieu de se faire du souci, même au trentième jour, puisque le soleil éclairera encore les profondeurs de l'étang et donnera raison aux inconscients. Si d'aventure un crapaud savant venait à les alerter en leur prédisant la crise prochaine, un autre crapaud savant, spécialiste en oxygène, s'empresserait de les rassurer en leur disant que l'oxygène de l'eau est toujours de l'oxygène, et il aurait scientifiquement raison! "Telle est la nature de la progression asymptotique de la plupart des phénomènes de croissance dans lesquelles nous sommes engagés" (p 85).
     Si le professeur Biéler est lucide, il n'est pas pour autant hostile à tout progrès", ni ne se complaît dans une Schadenfreude. Les deux exergues qu'il met en regard en tête de son ouvrage, la première du Club de Rome, et la seconde de Saint Paul, le prouvent: "Pas d'opposition aveugle au progrès, mais une opposition au progrès aveugle - Ne vous conformez pas au siècle présent, mais soyez transformés par le renouvellement de votre intelligence."
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     Enfin il se révèle excellent devin lorsqu'il écrivait en 1973, donc en pleine guerre  froide,  au  temps  de  la "normalisation" de la Tchécoslovaquie: "L'image d'un embrasement atomique général est un peu simpliste [...]. C'est plutôt vers une complication extrême de la vie que nous marchons, si nous ne changeons pas rapidement son style, avec une multiplication des causes de mécontentement, d'insatisfaction et d'injustice." En effet, nous étions prêts pour la "guerre des étoiles" longtemps pronostiquées, avec, en Suisse, une Protection civile remarquable; ce qui nous advient, c'est bel et bien le mécontentement, l'insatisfaction, la pollution, l'injustice, le chômage... André Biéler a toujours raison!
Joel Jakubec
Jean ROSSEL, L'enjeu nucléaire, collection En question, Favre, Lausanne, 1977, 128 p.

     Jean Rossel est né dans le Jura suisse. Après le lycée à La Chaux-de-Fonds, il fit ses études à l'Ecole polytechnique fédérale de Zurich où il eut pour professeurs Scherrer, Pauli (prix Nobel de physique), le mathématicien et philosophe Ferdinand Gonseth. Dès 1947, il est directeur de l'Institut de physique de l'Université de Neuchâtel; il participa aux travaux de la Commission suisse de l'énergie atomique et fut vice-président de la Commission fédérale de surveillance de la radioactivité. Auteur en 1970 d'un traité de Physique générale traduit en russe et en espagnol, puis d'un Précis de physique expérimentale et théorique en 1974, ses travaux portent notaniment sur la physique nucléaire, la physique des cristaux et la chronométrie atomique. Enfin les questions épistémologiques et éthiques ne lui sont pas étrangères. D'ailleurs L'enjeu nucléaire n'est pas un ouvrage de physique; s'il exige du lecteur quelques  connaissances  physicochimiques indispensables, il invite d'abord à méditer sur le sens et les fins de l'ère technocratique.
     Après une préface, intitulée "Avertissement", dans laquelle il dénonçait l'enthousiasme des années cinquante pour le nucléaire l'atome pour la Paix, selon le langage d'alors, le professeur aujourd'hui émérite résumait succinctement les caractéristiques de la fission et de la fusion nucléaires, le fonctionnement d'une centrale atomique et ses problèmes ainsi que les divers types de réacteurs. Concernant la surgénération, il écrivait à propos du surgénérateur Superphénix "que la France entend construire à Creys-Malville" (nous sommes en 1977!): "On ne doit pas se dissimuler les problèmes considérables et encore non résolus que posent la construction et l'opération sûre d'un surgénérateur. [...] On ne peut s'empêcher de considérer en partie comme irresponsable et non scientifique une entreprise où la construction et la mise en route effective du réacteur devraient précéder la fin des expériences projetées pour clarifier les problèmes de son fonctionnement. C'est pourtant bien ce qui se passe puisque le CEA (Commissariat à l'Energie Atomique) français et l'EDF (Electricité de France) s'efforcent de réaliser le Superphénix pour 1980, alors qu'une série de trente expériences importantes viennent d'être entreprises et sont censées durer au moins jusqu'en 1980." (p. 24) Maintenant, en automne 1992, alors qu'on sait ce qu'il advint de Superphénix, l'on se demande s'il faut blâmer la veulerie, la dangereuse stupidité ou l'inculture des "autorités" politiques!
     L'auteur terminait cette partie théorique en dénonçant la grossière confusion, toujours pratiquée, entre "risque" et "probabilité" (Cf. l'article du professeur Lucien Borel dans ce numéro de Stratégies énergétiques, Biosphère & Société ) . Les promoteurs du nucléaire, depuis la publication du Rapport Rasmussen, prétendent qu'un accident nucléaire majeur n'est pas davantage probable que de recevoir un météorite sur la tête. Pourtant "la comparaison entre événements dont les conséquences sont incommensurables est une pratique inacceptable". 

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D'ailleurs, ajoutait Jean Rossel, "la NASA rejette ces métliodes de calcul pour son secteur; l'application du procédé à l'estimation des défaillances dans le lancement des fusées fournit la valeur de 1/10.000 alors qu'en réalité le taux observé est de 1/25" (p. 44).
     L'auteur envisagait ensuite l'impact économique et social de l'industrie nucléaire, qui "insensiblement, mais sûrement, va faire de notre société, jusqu'ici libérale, un Etat policier" (p. 62). Le nombre des tentatives de sabotages d'installations atomiques était déjà inquiétant. L'auteur citait un article du Bulletin of Atomic Scientists d'octobre 1976, "Nuclear Sabotage, the Right to Know", relatant 60 cas rendus publics entre 1970 et 1976: "La construction de la centrale de Gösgen-Däniken [en Suisse], écrivait-il, a déjà nécessité plus de vingt millions de francs suisses [chiffres donc de 1977] pour les installations spéciales de sécurité et a obligé à prévoir une équipe ad hoc de surveillance." (Nous en avons fait personnellement l'expérience: quoique officier suisse alors cantonné dans les environs, et en uniforme, il nous a fallu présenter une pièce d'identité et attendre vérification pour la visiter!) Et le physicien ne connaissait pas encore l'actuel trafic ni la vente de substances radioactives en provenance de l'ex-URSS!
     Ayant également abordé les coûts et les problèmes sanitaires, des déchets, de la pollution tliermique, du démontage des usines (toujours non résolus de façon satisfaisante aujourd'hui), ... Jean Rossel pouvait enfin écrire: "Là encore, le bien-fondé de l'évolution nucléaire où l'on souhaite nous précipiter est à mettre sérieusement en question".  C'est pourquoi, en dernière partie, intitulée "Le défi énergétique", il proposait un programme d'économie d'énergies et d'utilisation de nouvelles sources dites "douces" et renouvelables, dont on aimerait bien, après quinze ans déjà, voir la réalisation.
     Le professeur Rossel déborde souvent le niveau des chiffres, des symboles chimiques et des statistiques: la physique n'était-elle pas une branche de la philosophie? La méthodologie scientifique, depuis la fin du XVIIIe siècle, associait théorie et expérimentation, donnant à l'homme un pouvoir sur la nature qu'il crut illimité. En cette fin du XXe siècle, "l'impossibilité de définir un monde extérieur parfaitement objectivable et indépendant de l'observateur, a donné à la science un visage nouveau, beaucoup moins serein et assuré qu'au siècle passé" (p.78). Hélas, cette leçon n'a pas  encore entamé  les  illusions positivistes de maints politiciens, technocrates et économistes. C'est pourquoi Rossel se refuse à "fonder une éthique individuelle et collective sur le modèle scientifique. Il faut reconnaître que le respect de la personne n'est nullement un élément caractéristique de la science." (p.82) "Il s'agit de rechercher [...] un plus juste équilibre entre la description rationnelle des choses inanimées et le comportement irrationnel [...] de notre sensibilité profonde, [...] équilibre déplacé, depuis plus d'un siècle, vers le mécanique et le formel aux dépens du fondamental et de l'affectif." Aussi cette exigence d'équilibre engageait Rossel à faire siens ces mots du mathématicien Gonseth parachevant l'aphorisme de Rabelais "Science sans conscience n'est que ruine de l'âme" par "Conscience sans science n'est que vide de l'âme".
     L'auteur passe sous silence les pressions, parfois désobligeantes, qu'il dut affronter à la suite de ses affirmations, mais certaines allusions nous les font deviner. En définitive, la décision du mouvement Pugwash (nom d'un petit port de pêche de la Nouvelle-Ecosse où naquit le mouvement à l'instigation de Bertrand Russell, Albert Einstein, Max Born, Frédéric Joliot-Curie) de prévenir les conséquences négatives des découvertes scientifiques, semble, pour Rossel, comme pour nous, la voie de la sagesse... pour l'instant en tous cas.
Joel Jakubec
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Ouvrages récents


Sylvie FAUCHEUX et Jean-François NOEL, Les menaces globales sur l'environnement, Collection Repères, Editions La Découverte, Paris, 1990, 124 p.

     Il faut savoir gré aux auteurs d'avoir réussi à présenter en un petit livre de quelque 120 pages la problématique des menaces à l'environnement global qui constitue l'un des principaux défis de l'humanité en cette fin de XX ème siècle.
     L'ouvrage est divisé en trois parties. Le première, intitulée "Incertitudes et controverses", présente les phénomènes des pluies acides, de la diminution de la couche d'ozone et de l'accroissement de l'effet de serre, avec les controverses scientifiques et politiques qu'ils ont suscitées. L'accent est mis tant sur les incertitudes  qui  entourent  notre connaissance encore bien lacunaire de ces phénomènes que sur la gravité des menaces qu'ils constituent pour l'humanité et la biosphère.
     La deuxième partie intitulée "Des solutions abandonnées au jeu confus des acteurs" est axée sur la réaction de la communauté internationale, organisée à la prise de conscience des menaces globales, avec un accent particulier sur la Convention de Vienne de 1985 et sur le Protocole de Montréal de 1987 relatif aux chlorofluorocarbones ou CFC, conçus davantage comme des étapes vers une solution que comme un règlement définitif.
     La troisième partie est consacrée au thème "Les pollutions globales: un défi à la théorie économique". C'est de loin la partie qui nous paraît la plus originale et la plus importante. Après avoir exploré les limites des démarches de la science économique, notamment quant à "l'internalisation des effets externes" et à l'analyse "coûts/avantages", les auteurs font ressortir ce qu'ils appellent "le désarroi de la théorie économique". A propos du concept de "développement soutenable", ils situent le débat sur la "soutenabilité parétienne", sur l'approche éco-énergétique et sur le système des échanges dette-nature dont la paternité revient au Dr Lovejoy du WWF.

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     Les seules réserves que nous inspire cet ouvrage, par ailleurs clair et synthétique, réside dans l'absence de cadre historique et théorique de la problématique des menaces globales. En conjecturant  que  l'inaction  de l'humanité pourrait déboucher sur "la disparition de la biosphère", les auteurs ne pèchent-ils pas par anthropocentrisme? Si les menaces globales peuvent en effet entraîner la disparition de nombreuses espèces, y compris l'espèce humaine, on peut douter qu'il soit dans le pouvoir de cette dernière de provoquer  la  disparition  de  la biosphère.
Brigitte Zweifel

Orio GIARINI et Walter R. STAHEL, Les limites du certain, affronter les risques dans une nouvelle économie de service, Presses polytechniques et universitaires romandes, Lausanne, 1990, 204 p

     Ono Giarini est docteur en sciences économiques de l'Université de Trieste et Walter Stahel diplômé en architecture et urbanisme de l'Ecole polytechnique fédérale de Zurich; tous deux furent chefs de projet à l'Institut Battelle de Genève. Giarini est membre du Club de Rome, professeur à l'Institut universitaire d'études européennes de Genève; on lui doit entre autres Dialogue sur la Richesse et le Bien-être, publié chez Economica en 1982. Stahel est l'auteur de nombreuses études sur la création d'emplois et l'optimisation de la durée de vie des produits (voir notamment Stratégies énergétiques, Biosphère & Société, 1991). Avec une préface d'Ilya Prigogine, prix Nobel de chimie, et les carrières si diverses des auteurs, nous comprenons d'emblée que Les limites du certain propose une réflexion globale et fondamentale.
     En effet, si l'économie est un thème concret, néanmoins Giarini et Stahel l'abordent avec hauteur, au niveau de l'histoire des idées, où philosophie, physique et économie, voire religion, exercent  une  influence  souvent réciproque:

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"Un beau jour, dit la Bible, Adam et Eve furent chassés du Jardin d'Eden et contraints, afin de survivre, de se lancer dans une existence de labeur et de peine. Ils venaient de quitter le paradis pour un nouvel univers, celui de l'économie." (p.13) Prigogine, dans sa préface, relève "l'effondrement d'une distinction ancienne entre les sciences dites dures et les sciences douces ". Cela dit, il ne s'agit pas de confondre physique et sciences sociales, mais de constater que les sciences économiques classiques (de Adam Smith à Karl Marx), comme la physique, ont suivi une évolution parallèle pour ensuite dépasser le modèle newtonien qui "croyait à un ordre inscrit dans la nature et appréhendable par la raison". (p.169) La science classique décrivait un monde statique; les notions d'équilibre et de déterminisme de la mécanique newtonienne ont fait place à celle d'incertitude (cf. paradigme d'Heisenberg, instabilité dite de Bénard) De même la notion d'équilibre en économie classique, dans laquelle l'offre est, par définition, égale à la demande, "participe davantage de la superstition ou même de l'idéologie que d'une attitude véritablement scientifique". (p. 133) Acceptant le risque lié à l'incertitude, l'économie se rapproche des sciences du Vivant.
     En démasquant les limites du certain, Giarini et Stahel n'annoncent pas la fin de l'essor économique, postulat abrupt qui ne saurait rallier les antagonismes: "Nous n'assistons pas au déclin de la croissance économique en tant que telle, mais à la fin d'une certaine forme de croissance économique, c'est-à-dire celle qui repose à la fois sur le développement d'outils de plus en plus puissants et rapides, sur des investissements productifs plus matériels qu'intellectuels, sur le développement de machines au détriment de l'organisation, sur les produits tangibles au détriment de la comunication". Certes l'objet fabriqué et les fruits des champs conserveront une place privilégiée dans l'économie; cependant l'écart béant entre satiété et manque divisant les différents endroits de la planète, parfois un même lieu, prouve que le problème n'est plus uniquement de produire. Dans tous les domaines, il y a des demandes et des offres qui ne parviennent pas à destination; "il est donc grand temps de réajuster notre interprétation économique des événements à la lumière de ce qui se passe actuellement". (p. 4)
     Après un bref historique de la Révolution industrielle, au cours de laquelle il s'agissait d'accroître la richesse des nations, selon l'ouvrage devenu classique d'Adam Smith publié en1776, Giarini et Stahel en abordent les limites, avec entre autres exemples "l'augmentation de la rareté à l'intérieur du monde non  monétarisé"  qui  finit  par contrebalancer la diminution de rareté dans le domaine des biens monétarisés. Ainsi l'eau, autrefois souvent gratuite, devient une substance rare, et les coûts pour la purifier entrent, avec la quantité de production monétarisée, dans le produit national brut, indice de la croissance économique et, fallacieusement, de la richesse d'un pays. Les deux auteurs, non sans humour, remarquent que le PNB du paradis égale zéro puisqu'il ignore la rareté et qu'il n'y a certes pas lieu de le dépolluer: voilà qui laisse sans doute à réfléchir sur ce qu'il est convenu d'appeler la richesse et surtout le bien-être! (p. 149) Sommes-nous aussi riches qu'on nous le fait accroire?
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     La production est de plus en plus dépendante des activités de service. La recherche pour développer un article, le stockage, les emprunts, les assurances, la publicité, la distribution, la gestion, l'élimination des déchets, forment la majeure partie du prix de vente, plus de 90% dans certains cas. Il ne suffit plus de favoriser, tantôt la demande, tantôt l'offre, en vue d'un équilibre raisonné et rassurant: la multiplicité des paramètres en jeu introduit un facteur d'incertitude et de risques conforme à la réalité du Vivant. Une économie de service confère souplesse à l'ensemble du système. Elle permet d'intégrer les activités non monétarisées en redéfinissant la notion de valeur, la participation féminine, le travail à mi-temps, de créer de nouvelles formes d'emplois assurant la desserte de petites cellules communes de services, une distribution optimale, et surtout de suivre le produit et d'en faciliter le prolongement de la durée de vie en créant des emplois d'entretien et de recyclage régionaux, "très qualifiés et satisfaisants". (p. 69) Quant à ce dernier point, on peut se
demander si les marchés multinationaux sont vraiment aptes à favoriser l'autonomie régionale d'une économie de service?
     Davantage qu'un changement de cap économique, c'est une nouvelle conception des liens entre l'homme et l'économie que Giarini et Stahel proposent. D'où l'abondance de références culturelles: Mozart, Molière, Descartes, la Bible... Le théologien découvre d'autres mots pour ses concepts habituels: les sept années de vaches grasses suivies de sept années de vaches maigres du livre de La Genèse seraient "une esquisse de la première théorie des cycles économiques". Nous ne doutons pas de l'intérêt de la démarche, des solutions qu'elle apporterait au chômage, aux problèmes sociaux, à la violence, du supplément d'âme qu'elle donnerait à l'humanité dépersonnalisée (la convivialité chère à Ivan Illich). Toutefois nous ne voyons pas très bien quelle amélioration véritablement appréciable elle serait en mesure de procurer au bilan énergétique global si délétère pour la Biosphère. Quoi qu'il en soit, comme le souligne Prigogine: "ce livre intéressera les lecteurs bien au-delà des seuls domaines de l'économie et de la sociologie, car il suggère de nombreuses réflexions sur des décisions que nous aurons à prendre demain".
Joel Jakubec
Union mondiale pour la nature (UICN), Programme des Nations Unies pour l'environnement (PNUE), Fonds mondial pour la nature (WWF), Sauver la Planète, Stratégie pour l'Avenir de la Vie, Gland, Suisse, octobre 1991, 250 p.

     En 1980, le PNUE rompait avec les pratiques en vigueur dans la famille des Nations Unies en s'associant à deux des principales ONG de protection de la nature et en publiant conjointement une Stratégie mondiale pour la conservation (SMC). En mettant en évidence l'interdépendance de la conservation et du développement, la SMC contribua à promouvoir le concept de "développement durable" repris depuis lors par la Commission mondiale pour l'environnement et le développement, dite CommissionBrundtland.

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A la lumière des nouvelles données scientifiques sur les menaces globales, les trois institutions entreprirent à la fin des années 80 une concertation approfondie qui aboutit àcet ouvrage collectif préparé dans la perspective de la Conférence de Rio.
     Qu'une organisation de la famille des Nations Unies s'associe à deux ONG de protection de la nature pour concevoir et proposer, pour la deuxième fois, une stratégie globale visant à rien moins que sauver la Planète, voilà qui témoigne de l'impatience qu'éprouvent la plupart des responsables du PNUE à l'égard des tergiversations des dirigeants politiques nationaux face à l'ampleur des menaces pesant sur le Vivant. C'est peut-être cette audace qui a valu au PNUE d'être mise sur la touche à la Conférence de Rio.
     L'ouvrage comporte trois parties. La première est intitulée "Principes d'une société durable". L'accent y est mis sur les principes d'éthique commandant la durabilité. Les auteurs y dénoncent la confusion entretenue par la Commission Brundtland entre "développement durable", "croissance durable" et "utilisation durable". "La notion de croissance durable - y lit-on - comporte en effet une contradiction dans les termes, puisque rien de physique n'est susceptible de croître indéfiniment... Dans la présente Stratégie, on entend par "développement durable" le fait d'améliorer les conditions d'existence des communautés humaines tout en restant dans les limites de la capacité de charge des écosystèmes. De même, une "économie durable" est une économie conçue en fonction d'un développement durable, autrement dit, qui préserve le capital de ressources dont elle dépend. Elle peut continuer à se développer en s'adaptant grâce à l'amélioration de la connaissance, de la gestion, de la technique et du savoir."
     La deuxième partie libellée "Actions complémentaires pour préparer une société durable" comporte des chapitres consacrés respectivement à l'énergie, à l'industrie, au commerce et aux services, aux établissements humains, aux terres agricoles et aux pâturages, aux forêts, aux eaux douces, aux océans et aux zones côtières. Le chapitre sur l'énergie avance les recommandations suivantes:
     - Elaborer des stratégies énergétiques nationales claires et précises.
     - Réduire l'utilisation des combustibles fossiles, le gaspillage dans la distribution de l'énergie et la pollution découlant de la production de l'énergie commerciale.
     - Promouvoir les sources d'énergie renouvelables et non fossiles.
     - Encourager les économies d'énergie à domicile, dans l'industrie, les lieux publics et les transports.
     - Mener des campagnes publicitaires pour promouvoir les économies d'énergie et la vente de produits à faible consommation d'énergie.
     Parmi les pratiques les plus dommageables pour l'environnement, le chauffage électrique est dénoncé en tout premier lieu. Il est regrettable, toutefois, que les justifications n'en soient pas explicitement données. 
suite:
Le chauffage électrique direct (par opposition à l'utilisation d'électricité dans des pompes à chaleur) est condamnable sur le plan éthique car il est très énergivore et polluant, non point certes pour le consommateur, mais à la production, du fait de son prélèvement sur les ressources d'énergies fossiles non renouvelables, ou pire encore s il est tributaire de l'énergie fissile dont on sait depuis Tchernobyl qu'elle recèle des risques technologiques majeurs qui, lorsqu'ils  se réalisent,  ont des conséquences désastreuses pour les écosystèmes et la santé publique.
     La troisième partie de l'ouvrage est intitulée "Mise en oeuvre et suivi". On y trouve notamment une étude intéressante sur les indicateurs de durabilité qui s'inscrit dans le droit fil des contributions antérieures du PNUE en matière d'indicateurs de développement humain et de liberté humaine.
     Quelle que soit la part d'utopie de cet ouvrage, nul doute qu'il n'ait contribué et ne doive encore contribuer à la nécessaire prise de conscience des contraintes inhérentes à notre appartenance à la Biosphère.
Brigitte Zweifel
Bulletin de l'Association suisse des professeurs d'université, Berne, no 4, décembre 1991, consacré à "l'Ere biologique".

     Ce numéro aborde la biologie avec des articles d'Eduard Kellenberger, "L'ère biologique, défis et dangers"; de Heidi Diggelmann, "Chancen und Risiken der Gentechnik ". L'interdisciplinarité est une exigence de la recherche, tant les différents domaines s'interpénètrent. Aussi le cahier traite-t-il la question éthique avec Alois Rust et économique avec Ernst U. von Weizsäcker. La  contribution  de  ce  dernier, "Umweltbewusstes Unternehmertum -Wirtschafisverträgliche Umweltpolitik ", a attiré notre attention car elle poursuit le thème du présent cahier de SEBES.
     Né en 1939 à Zurich, Weizsäcker est diplomé en physique de l'Université de Hambourg; en biologie, de Fribourg-en-Brisgau. Professeur de biologie interdisciplinaire à l'Université de Essen, puis directeur auprès des Nations Unies pour les questions scientifiques et techniques au service du développement, il dirige depuis 1984 l'Institut européen pour une politique de l'environnement à Bonn (IUEP), et dès 1991 l'Institut pour le climat, l'environnement et l'énergie de Wuppertal en Allemagne. Il est titulaire avec  Mme  Brundtland,  ministre norvégien, du Premio De Natura italien (cf. l'article de Baranzini et Bürgenmeier, dans ce numéro de SEBES); enfin, last but not least, il fut rapporteur de la Société académique évangélique de Heidelberg.
     Le titre de l'article: "Management conscient des nécessités de l'environnement - politique de l'environnement compatible avec les réalités économiques", montre que Weizsäcker ne se livre pas à un plaidoyer fanatique (et donc inutile): il tente une démarche en faveur de l'environnement certes, mais tenant compte de tous les paramètres imposés par les contraintes économiques et sociales.

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     L'article comporte 15 thèses que Weizsäcker exposa à l'Institut GottliebDuttweiler près de Zurich, pour des chefs d'entreprises. Nous les résumons:
     1. Les chefs d'entreprises occupent, du point de vue écologique, une position clé. L'économie, la demande d'énergie et de matières premières, la production de déchets, comme le trafic routier et aérien, dépendent de leurs décisions. S'ils sont conscients des nécessités de l'environnement, ils peuvent contribuer à le préserver, sans toutefois nuire au développement économique. Qui contrevient à cet impératif risque des représailles des consommateurs et des partenaires économiques.
     2. En l'absence de loi-cadre écologique précise, même un grand souci de l'environnement chez les responsables d'entreprises demeure sans effet. Quand le mépris de l'environnement procure un avantage, l'entreprise respectueuse de l'écologie est lésée. Les lois en vigueur actuellement sont de loin insuffisantes, peu appliquées, et ne concernent souvent que les déchets.
     3. Les lois doivent contrôler la production. Protecteurs de la nature, consommateurs et politiciens - à la suite de l'aggravation du problème des déchets - ont compris que la réglementation de ces derniers n'est pas suffisante, car la production elle-même nuit à l'environnement. Il faut pénétrer le processus de fabrication et exiger des produits "recyclables". Le danger d'une paralysie d'innovations (Innovationslähmung) existe. Aussi les chefs d'entreprises ne doivent-ils pas demeurer tel le lapin hypnotisé par le serpent, mais développer des stratégies nouvelles et compatibles avec le cadre vital.
     4. La crise de l'environnement (Umweltkrise ) s'aggrave plus que nous ne l'imaginons. Au début de la politique de l'environnement, dans les années 70, on pensait qu'il s'agissait avant tout de l'énorme masse de déchets accumulés. Aujourd'hui les atteintes à l'environnement les plus sérieuses sont ailleurs:
changement climatique, destruction des forêts, érosion des sols, disparition des espèces.
     5. Les pays industriels en sont la cause première. Bien que la plus grande partie des dégâts concernant les forêts, les sols et la diversité biologique affecte les pays en voie de développement, le monde industriel, avec sa boulimie de matière première et d'énergie, demeure le principal responsable. La consommation par habitant est 10 fois plus élevée au Nord et n'est pas extensible à 5 milliards d'individus.
     6. Le contrôle des déchets est coûteux, une révolution dans le rendement (Effizienzrevolution ) est source de profit. Le contrôle des déchets se situe à la fin du cycle de production et provoque des dépenses supplémentaires. La question usuelle est: pouvons-nous nous offrir la protection de l'environnement? Même si le contrôle des déchets procure des places de travail, il demeure trop onéreux. Par contre la protection de l'environnement, appliquée au niveau des inputs (énergie, matières premières, consommation, eau), peut devenir un facteur avantageux. Une efficacité triplée, voire décuplée, dans le commerce des biens de la nature est techniquement en vue. La question doit donc se poser ainsi: pouvons-nous laisser passer une révolution du rendement?
     7. Les prix doivent refléter la réalité écologique. Le prix de l'énergie, des matières premières, comme de l'eau, doivent augmenter afin de traduire la réalité écologique.
suite:
     8. Au lieu d'une réglementation exagérée, la politique de l'environnement devrait renforcer la réglementation écologique. Croire que l'Etat peut garantir partout et en tout temps l'application des lois est illusoire et conduit à un régime policier. Si l'Etat réussit à imposer des prix reflétant la vérité écologique, son retrait de maintes questions de détail ne posera pas problème.
     9. Une réforme écologique de l'impôt est inévitable. Pour que les prix reflètent la vérité écologique, il faut appliquer des instruments économiques. Le principe des permis de pollution négociables est l'enfant chéri de l'économie de l'environnement, mais exige trop de contrôles. Une redevance spéciale pour l'environnement (comme c'est le cas en Allemagne pour les eaux usées) est porteuse de signification et bien acceptée, mais demeure limitée. Il faut rapidement supprimer les subventions et les libérations d'impôt anti-écologiques (forfait kilométrique, etc.), taxer les inputs critiques (énergie d'origine fossile et nucléaire) et les autres substances facilement repérables (les émissions de chlore, nitrates, SO2, éventuellement les pesticides), et dans le même temps décharger d'impôts le travail humain, la
création de plus-value,  l'activité professionnelle. Ces réformes doivent conduire à des gains économiques et non pas à des pertes. Weizsäcker propose enfin une augmentation (indexée) du prix de l'énergie de 5% par an durant 30 à 40 ans.
     10. La suppression des subventions et une réforme écologique de l'impôt sont possibles tout en tenant compte des conditions sociales. Diverses mesures peuvent garantir des accommodements sociaux. Au reste la destruction de l'environnement est le fait le plus antisocial: seuls les riches peuvent se tirer d'affaire.
     11. La réforme écologique de l'impôt exige un large consensus politique. La suppression des subventions et la réforme écologique de l'impôt, socialement et économiquement compatibles, ne peuvent déployer leur effet que dans la mesure où l'augmentation des prix est ferme, et ne dépend pas des conséquences d'un vote, d'une hystérie momentanée, etc. C'est seulement après 10 ans de mesure sur les prix que la technologie évolue de façon sensible; il faut 20 ans pour que l'infrastructure se modifie, et 30 pour constater un changement autre que superficiel dans le style de vie et la culture.
     12. La réforme écologique de l'impôt est  compatible  avec  l'Europe (europaverträglich). Déréglementer est le mot d'ordre du marché intérieur de la Communauté européenne. Sans correctif écologique la déréglementation est préjudiciable à l'environnement.
     13. Nous avons besoin d'une politique des matières premières. Les matières premières ont des effets écologiques du lieu d'extraction au rebut. Les besoins de matières premières de l'économie durant ces 30 dernières années se sont accrus de manière inquiétante. Jusqu'à présent la politique de l'environnement s'est limitée aux produits chimiques, aux déchets et aux valeurs limites de nuisance. L'instrument le plus important d'une politique écologique des matières premières n'est pas seulement une réglementation détaillée de la production, mais une réforme de l'impôt renchérissant leur entrée dans le circuit économique, et incitant fiscalement à éviter les déchets.
p.108

     14. Une inflation importante nuit à l'environnement. Elle est une incitation àprofiter aujourd'hui plntôt que demain, et pèse donc sur la nature. Des intérêts élevés sur le marché mondial ont le même effet: ils contraignent les pays exportateurs de matières premières et chargés de dettes à exploiter intensivement leurs réserves naturelles.
15. Nous avons besoin d'un nouveau contrat des générations (Generationenvertrag). Nos enfants et petits-enfants hériteront d'un environnement pollué alors que les plus de 30 ans d'aujourd'hui l'ont reçu en partage pour l'essentiel intact et capable de régénération. Nos contemporains sont les premiers à avoir rompu le pacte millénaire des générations. Sans plus attendre ce pacte doit être repensé et formulé de façon concrète. (L'auteur se réfère entre autres aux ouvrages d'Edith Brown-Weiss, In Faîrness to Future Generations, New York, 1989; de Frances Cairncross, Costing the Earth, Londres, 1991; de Joseph Huber, Unternehmen Umwelt, Francfort, 1991.)
Ces quinze thèses ne sont pas toutes nouvelles; elles ont toutefois le mérite de la précision dans leur formulation, et de proposer un tout cohérent. Ernst von Weizsàcker, de par sa formation interdisciplinaire, envisage globalement les problèmes liés à l'environnement. Une "charte écologique" ne peut voir le jour sans envisager la société dans son ensemble ni sans aborder les questions éthiques. Le sujet urgent des matières premières et des déchets, et plus encore, la réforme de l'impôt (Steuerreform ) qu'il  suggère,  ne  relèvent  pas uniquement de l'organisation de la société: le judéo-christianisme, comme Hegel puis le marxisme, ont longtemps disserté sur la valeur éthique et sociale du travail humain; en atténuant sa charge fiscale relativement à d'autres objets de taxation, n'y a-t-il pas, davantage qu'une réforme financière, une profonde remise en question d'un symbole? L'Homme, corps et âme, est contraint d'inventer un autre style de vie, un nouveau contrat des générations.
Joel Jakubec

Académie nationale des sciences-USA, Une planète. Un avenir, préface à l'édition française de Jacques Grinevald, préface à l'édition originale de Franck Press, président de l'Académie nationale des sciences, postface de Gro Harlem Brundtland, traduction de Agnès Bertrand, Editions Sang de la Terre, Paris, 1992, 193 p.

     Ce Rapport - car c'en est un - a été conçu pour informer citoyens et décideurs américains sur l'évaluation de la santé de la Planète par la communauté scientifique, représentée par l'Académie nationale des sciences des USA. C'est dire qu'il n'a pas été conçu comme un manifeste mais plutôt comme un bilan ou plutôt comme l'explicitation du consensus scientifique existant sur le sujet.
     L'ouvrage est divisé en deux grandes parties, chacune d'entre elles étant subdivisée en chapitres. La première partie est consacrée au Système Terre. On y trouve un exposé de la nouvelle science de la Terre, un aperçu du passé géologique, une présentation des interactions entre l'atmosphère, l'océan, la terre et les hommes et surtout un chapitre central et richement documenté sur "L'homme: agent des transformations de l'environnement global".

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On y lit des constats-choc comme celui-ci:
     "La population mondiale a doublé entre 1950 et 1987, passant de 2,5 milliards à 5 milliards d'habitants. Cette augmentation, qui s'étale sur une période de moins de 40 ans, est équivalente à l'augmentation totale de la population mondiale entre l'émergence de l'espèce humaine et le milieu du XXème siècle. Les Nations Unies estiment que d'ici à l'an 2025, la population mondiale atteindra 8,5 milliards d'individus, pour se stabiliser à plus de 10 milliards avant la fin du XXIème siècle. Cette augmentation de la population aura lieu pour 95% dans les pays en voie de développement." (p.57)
     Autre constat-choc, aux perspectives plus optimistes, celui-ci:
     "Entre 1973 et 1985, l'énergie utilisée dans le monde industriel pour produire une unité de produit national brut - appelée intensité énergétique - a diminué d'un cinquième. Selon John H. Gibbons, directeur de l'U.S. Congress Office of Technology  Assessment  (Bureau d'évaluation technologique du Congrès américain), le produit national brut aux Etats-Unis a augmenté de 40% au cours de cette période, tandis que la consommation énergétique est restée constante." (p. 60) C'est d'autant plus impressionnant que les Etats-Unis ont été distancés par la plupart des pays industriels dans ce domaine, à commencer par le Japon, la Communauté européenne, la Suède, la Suisse, etc., ce que le Rapport omet de signaler peut-être pour ne pas offenser la fierté des Américains.
     La seconde partie du Rapport est consacrée aux facettes du changement de l'environnement global. Le chapitre libellé "Le réchauffement du globe" présente l'état des connaissances, mais aussi des incertitudes, sur la dérive anthropogénique de l'effet de serre. Les auteurs font leur l'avis d'un éminent climatologue, Stephen H. Schneider: "On peut tout simplement conclure que par l'accumulation des gaz à effet de serre, nous portons atteinte à l'environnement plus rapidement que nous ne pouvons en prédire les conséquences et que, dans ces conditions, des surprises sont quasiment inévitables. " (p. 87)
     Le chapitre intitulé "Nourriture, eau et changement climatique" comporte un bon exposé de la notion de "capacité de charge" de la Terre. Il conclut à la vulnérabilité de cette capacité de charge à tout changement climatique.
     Le chapitre sur "Le littoral et l'élévation des mers" est plus alarmant. On y trouve une explication des raisons pour lesquelles le niveau moyen des mers et océans menacent de s'élever de 0,5 à 3 mètres dans les cent cinquante ans qui viennent et des conséquences du phénomène: "Près d'un milliard de personnes, soit 20% de la population mondiale, vivent sur des terres qui risquent d'être inondées ou altérées de manière spectaculaire par la montée des eaux." (p. 110)
     Le chapitre sur "La couche d'ozone et les rayons ultraviolets" s'achève sur une note plus optimiste du fait de la conclusion du Protocole de Montréal en 1987.
p.109

     En revanche, le chapitre libellé "La disparition des forêts et des espèces vivantes" est franchement inquiétant. On y lit notamment ceci:
     "La civilisation dépend depuis ses origines de la diversité naturelle des organismes vivants. Au cours de l'histoire, les hommes ont utilisé environ 7.000 espèces pour se nourrir. Mais les espèces exploitées par la population humaine ne représentent qu'une petite partie du nombre total des espèces vivant sur Terre. Quelque 1,4 million d'espèces ont été identifiées et répertoriées selon une nomenclature scientifique, mais les chercheurs estiment toutefois que des millions d'autres n'ont pas encore été identifiées, surtout dans les régions tropicales où vivent une multitude d'espèces. Jusqu'aux années 1980, on estimait le nombre total d'espèces vivant sur Terre dans une fourchette de 3 à 10 millions. Terry L. Erwin, du Smithsonian 's National Museum of National History, découvrit plus tard une multitude d'insectes, surtout des coléoptères et autres espèces d'arthropodes, dans la voûte de feuillage des forêts tropicales humides au Brésil et au Pérou, ce qui l'a incité à réviser à 30 millions son évaluation du nombre d'espèces d'insectes vivantes dans le monde." (p. 148)
     Avec de tels constats, on comprend mal que la délégation américaine à Rio ait cru pouvoir invoquer l'autorité de l'Académie nationale des sciences pour s'engager le moins possible sur le changement climatique et moins encore sur la biodiversité
     Relevons, pour terminer, l'excellente Préface de Jacques Grinevald à l'édition française.
Jan Masolijn
Jean MARTIN (avec Thanh-Huyen Ballmer-Cao, J.-P Fragnière, D. Müller, J.-M. Thévoz, F. Méan), Enjeux éthiques en santé publique, Editions Médecine et Hygiène, Genève, 1991, 201p.

     Prenant un peu de recul devant sa tâche de médecin cantonal vaudois, Jean Martin se pose de nombreuses questions brûlantes qui concernent chacun: diagnostic prénatal, procréation assistée, euthanasie, rationnement des soins; relation médecin-malade et droit des patients; SIDA, sexualité, toxicomanie; les marginaux et la non-demande; réforme et adaptation du système de santé et de l'enseignement médical. A la fin de l'ouvrage, nous trouvons en une douzaine de pages une réflexion intitulée "L'homme dans la nature", au cours de laquelle l'auteur élargit son sujet au-delà du domaine sanitaire et pose crûment un certain nombre de questions tout à fait essentielles. Ce dernier chapitre concerne plus particulièrement SEBES.
     Rappelant que la société industrielle ne fonctionne que depuis "un battement de paupière à l'échelle géologique", Jean Martin, mettant en garde contre le mythe de la technique qui aurait réponse à tout, relève que le mode de vie occidental n'est pas généralisable à toute la planète. Nos descendants, même virtuels, et la nature, n'ont-ils pas des droits? Pour arriver à cette question cruciale: comment prendre les décisions qui doivent être prises?

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En effet, les élus, en raison de la durée des mandats politiques - eux-mêmes conditionnés par la brièveté de la vie humaine - ne peuvent guère mettre l'accent sur des objectifs à long-terme si ceux-ci vont àl'encontre du profit ou du confort immédiat.
     Aussi Jean Martin propose-t-il "l'établissement d'un Comité des Sages avec charge de préavis, et peut-être droit de veto, quant aux options politiques ayant des conséquences écologiques (au sens très large du terme) d'importance. Tout en se souvenant que la vertu des sages, à savoir de n'être pas sanctionnée par le vote populaire, peut devenir un facteur de perversion tant il est difficile d'user avec intelligence et pondération de prérogatives qui ne sauraient vous être retirées." Suggestion utopique sans doute; mais peut-on vraiment continuer à miser sur le bon sens et l'intelligence des individus, alors qu' à la lumière des accidents écologiques graves de l'industrie chimique et nucléaire, nous n'avons plus droit à l'erreur? Que l'école, que les parents, pourtant, ne se lassent pas de former au mieux les jeunes générations à l'éco-citoyenneté, visant à l'équilibre avec les autres peuples et la nature.
     Dans son style alerte, riche de citations cueillies chez d'autres auteurs préoccupés des mêmes problèmes, Jean Martin est bien conscient de ne pas avoir de solution toute faite. Son mérite est ailleurs: poser, de manière sereine, claire et non partisane, les vraies questions de notre temps.
François Burnier
Jean GIMPEL, La fin de l'avenir, le déclin technologique et la crise de l'Occident, Editions du Seuil, Paris, 1992, 208 p.

     Jean Gimpel est historien des techniques, particulièrement du Moyen Age. On lui doit entre autres Les Bâtisseurs de cathédrales (1958, réédition 1980), La Révolution industrielle au Moyen Age (1975). Avec La fin de l'avenir, il projette son regard d'historien dans le futur pour y prédire le déclin technologique de  l'Occident.  La couverture du livre est d'ailleurs très suggestive, puisqu'elle représente le radiotélescope de Green Bank en Virginie occidentale après son effondrement.
     L'auteur compare le XXe siècle finissant avec la fin du Moyen Age. Ce dernier, comme le relèvent également plusieurs historiens, Lynn White, David Landes, connut un essor scientifique et technologique grâce notamment à l'attitude libre du christianisme face à la nature, et contribua à différencier l'Europe chrétienne des autres civilisations. Gimpel évoque Roger Bacon (1214-1294), passionné de sciences expérimentales, et cite les paroles enthousiates du frère dominicain Giordano de Pise commentant l'invention alors récente des lunettes au cours d'un sermon à Florence en 1306: "Maintes choses restent à découvrir; on pourrait faire une découverte chaque jour, et pourtant il en resterait encore tant d'autres à faire". A cette période dynamique succéderait un temps peu favorable aux innovations et incluant, contrairement aux idées reçues, la Renaissance. (Gimpel fait sienne l'hypothèse de Pierre Duhem et Bertrand Gille, historiens des sciences et des techniques, selon laquelle Léonard de Vinci n'aurait fait que copier sa fameuse machine volante chez Roger Bacon!)

p.110

     Semblablement à la fin du Moyen Age, notre dernier quart de siècle amorce "une ère de déclin où se succèdent les crises financières et où le nombre d'innovations décroît notablement". (p. 13) Létiologie est complexe et plusieurs facteurs interviennent. Le succès économique ne dépend pas uniquement du nombre de brevets d'inventions déposés, il faut encore que le public s'intéresse aux idées nouvelles. Or, depuis plusieurs années on constate un désengagement, une lassitude; de même que la plupart des intellectuels français, Jean Gimpel allègue les événements de mai 68. Il nous semble que le phénomène est global et qu'agit en synergie une désillusion politique, sociale et religieuse, teintée de nihilisme. Quoi qu'il en soit, "la psychologie du Français comme de l'Américain, écrit-il, s'est modifiée dans le sens d'une rupture avec l'avenir matérialiste".
     Les rendements décroissants de la technologie participent également de ce mouvement (cf. Orio Giarini et Henri Loubergié, La civilisation technicienne à la dérive, Dunod, Paris, 1979). A la suite de la Révolution industrielle, les économistes comme les technocrates crurent que la croissance serait constante et les progrès technologiques linéaires. L'auteur se livre à un inventaire succinct des prévisions optimistes des années 50 et 60 dont nous devrions maintenant bénéficier: dessalement économique de l'eau de mer, traduction automatique, avion à propulsion nucléaire, hibernation des humains pour de longues périodes, éradication de toutes les maladies, etc. Au contraire, l'OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) publia en 1980 un rapport intitulé Changement technique et politique économique dans lequel on peut lire: "Le progrès technique ne peut être tenu pour acquis. Ni son rythme, ni son orientation ne peuvent actuellement être considérés comme satisfaisants. Son rythme s'est nettement ralenti." (p. 26)
     Les écologistes aussi seraient responsables du ralentissement de la croissance, et Gimpel n'hésite pas à écrire "qu'ils polluent l'économie". Cette accusation nous semble totalement erronée; nous pensons au contraire que la recherche de technologies douces et de produits durables et recyclables (cf. les articles et ouvrages de Walter R. STAHEL à ce sujet) donnerait un souffle nouveau à l'économie, tant il y a à faire en ce domaine! L'auteur accuse les liability laws, particulièrement en usage aux USA. Si nous concédons qu'il y a vraisemblablement abus en ce domaine, il nous est toutefois impossible de nommer progrès technologique le mépris ne serait-ce que de notre chat.
     Enfin l'âge des chercheurs intervient également dans la créativité. Gimpel s'en référant à une étude japonaise ("Japanese Studies in the History of Science", Nippon Nagazaki Gakkai, Tokyo, 1962) relève que la grande période de créativité en Italie a duré de 1550 à 1610 environ, en Angleterre de 1660 à 1730, en France de 1770 à 1830, en Allemagne de 1810 à 1920, aux USA de 1925 jusqu'au déclin actuel. L'augmentation de l'âge moyen des savants dans chacune de ces nations, prétendent les analystes japonais, sonne le glas de leur excellence. Une enquête parmi les pays de l'OCDE montre en effet qu' "aux USA, par exemple, l'âge moyen des membres des facultés des sciences et des écoles d'ingénieurs est passé de 41 ans, en 1968, à 44 ans, en 1974". (p. 151)
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     En fait la fin de ce siècle redécouvre d'anciens matériaux, modernise d'anciens procédés de fabrications, adapte d'anciens moyens de transport. Les exemples ne manquent point: retour aux dirigeables alors que dans le même temps on abandonne les supersoniques (échec de Concorde), avec le TGV retour aux trains qu'on croyait condamnés, retour à la navigation à voile (les Japonais ont lancé en 1984 un cargo de 31.000 tonnes avec des voiles rigides en chlorure de vinyle et polyester dirigées par ordinateur), retour au tramway, retour au coton, à la laine, etc
     Si l'ouvrage de Gimpel prête parfois à discussion, notamment la conception exclusivement cyclique de l'histoire, il demeure fort utile, abordant les questions philosophiques, ethiques, théologiques. Des  parallèles  audacieux  entre l'écroulement de l'URSS et le déclin de l'Occident (qui n'en continue pas moins
de proposer ses stratégies économiques à l'Europe de l'Est) éveillent l'attention. Enfin il montre que les mythes perdurent, malgré la prétention qu'a l'homme contemporain de poser sur l'histoire un diagnostic cohérent. Cette maxime du siècle passé - on n'arrête pas le progrès - passait pour définitive; aujourd'hui elle nous laisse songeurs! Des faits, comme l'écrit l'auteur lui-même, que les responsables de l'économie et les industriels devraient méditer.
Joel Jakubec
Jean-Marc DROUIN, Réinventer la nature. L'écologie et son histoire, préface de Michel Serres, Paris, Desclée de Brouwer, 1991, 208 p.

     La préface de neuf pages de Michel Serres constitue la meilleure présentation que l'on puisse faire de ce très beau livre qui nous "conduit dans la visite de notre maison, ou, mieux, de nos lieux habitables; guide lumineux, transparent, singulièrement limpide et net, qui tranche sur les discours et les livres, si nombreux, où, sous le prétexte de complexité, l'écologie, scientifique ou politique, donne au confus la place du clair. Voici donc un texte rare que sa lucidité recommande." Cette connivence entre Michel Serres et Drouin n'est nullement fortuite. Il y a une réelle parenté intellectuelle entre ce livre et le philosophe du Contrat naturel. Michel Serres, qui enseigne l'histoire des sciences à la Sorbonne, était le directeur de thèse (1984) de Jean-Marc Drouin. Sujet: La naissance du concept d'écosystème. La deuxième partie de ce travail universitaire inédit et unique en son genre en France comprend la traduction de trois textes fondateurs: Forbes (1887), Tansley (1935) et Lindeman (1942). Drouin a le grand mérite de travailler sur les sources et il connait bien ses classiques. Jean-Marc Drouin a donné un aperçu de sa thèse dans un chapitre intitulé "Histoire du concept d'écosystème", dans André Giordan, éd., Histoire de la biologie (Paris, Lavoisier, 1987, t.1, pp.199-242). Au Centre de recherche en histoire des sciences et des techniques, à la cité des Sciences et de l'Industrie (la Villette), Jean-Marc Drouin illustre aujourd'hui la vigueur toute nouvelle, en France, de cette redécouverte "écologique" de la Nature dont Michel Serres fait figure de saint Jean-Baptiste parmi les philosophes de langue française.

p.111

     L'ouvrage de Jean-Marc Drouin, outre qu'il est admirablement écrit et très agréablement présenté, est, chronologiquement (et si l'on excepte l'étude peu connue du professeur Roger Dajoz, "Eléments  pour une  histoire  de l'écologie", Histoire et Nature, 1984, 24-25, pp.5-1 12), le deuxième livre français sur l'histoire de l'écologie. Il parait la même année que l'Histoire de l'écologie de Jean-Paul Deléage (voir mon compte-rendu ci-dessous), également dérivé d'un travail universitaire. La traduction du "Worster" (voir mon compte-rendu ci-dessous), la première monographie d'ensemble sur l'histoire des idées écologiques, est également disponible aujourd'hui. Cette conjonction tout à fait remarquable constitue un réel changement dans la vie culturelle francophone. Le premier livre constitutif de ce qu'on pourrait appeler l'école française dans ce nouveau domaine de l'historiographie, c'est le livre controversé de Pascal Acot, Histoire de l'écologie (Paris, PUF, 1988, 285 p.), dont j'ai fait une critique assez longue et plutôt sévère ("A propos de la naissance de l'écologie", La Bibliothèque naturaliste, 1990, 10, pp.5-12), dans laquelle je notais que "Si la science de l'écologie possède déjà une certaine maturité, il n'en va pas de même de son historiographie dont le caractère reste encore incertain". Je ne visais alors pas seulement le livre d'Acot (et son article "Comment est née l'écologie", La Recherche, novembre 1989), mais également toute une historiographie anglo-saxonne (dont le "Worster" qui date de 1977).
     Dans le monde francophone, au Québec, Camille Limoges, un ami de Michel Serres, auteur d'un livre remarquable sur la formation du concept de La sélection naturelle (Paris, PUF, 1970, 184 p.), fit oeuvre de pionnier, en 1977-78, en dirigeant un séminaire sur l'histoire de l'écologie à l'Institut d'histoire
et de sociopolitique des sciences de l'Université de Montréal. Pour ma part, grâce à Michel Serres, je lui dois une impulsion  décisive. Limoges a parfaitement bien souligné la signification théorique de la transition historique et épistémologique entre le paradigme classique (et théologique) de "l'économie de la nature" (voir son édition de Linné, L'équilibre de la nature, Paris, Vrin, 1972, 171 p.) et la révolution darwinienne qui marque l'émergence d'une autre conception de l'économie de la nature, non plus statique (et ordonnée une fois pour toute par la Providence divine) mais dynamique et proprement "naturaliste", qu'on appellera, à la suite de Haeckel, l'écologie.
     Contrairement à Pascal Acot qui semblait croire sérieusement que Darwin n'avait pas grand-chose à voir avec l'essor de l'écologie et que les naturalistes qui fondèrent l'écologie se moquèrent de l'oeuvre de Darwin, Drouin, sans critiquer ouvertement l'ami Acot, prolonge à vrai dire plutôt la thèse de Limoges et rappelle bien la place de la problématique biogéographique de Darwin (marquée par les travaux d'Alexandre de Humboldt, d'Alphonse de Candolle et de Charles Lyell) dans l'établissement, au siècle dernier, non seulement de l'évolutionnisme mais encore de l'écologie. Biogéographie, évolution et écologie sont inséparables, même si une certaine division  académique  du  travail scientifique donne parfois l'impression du contraire.
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     Dans la littérature américaine, largement dominante de nos jours, l'ouvrage de Donald Worster (dont il sera question dans le compte-rendu ci-dessous), immense fresque d'autant plus impressionnante qu'elle semble (mais c'est une illusion) faire la synthèse de tout ce qui a été écrit sur le sujet, constitue toujours une référence incontournable dans la mesure où, à sa parution en 1977, l'historiographie de l'écologie était pratiquement  inexistante,  malgré quelques articles de l'historien américain Frank Egerton (envers qui nous sommes tous très redevables) et de quelques autres encore peu connus. Le livre de Drouin se démarque très nettement de l'historiographie anglo-saxonne. Il rectifie plusieurs maladresses (pas toutes: la métaphore du vaisseau spatial Terre ne date pas de 1968 mais de 1965!) du livre d'Acot, incluant notamment la genèse de la notion de biosphère, trop souvent oubliée (notamment par Worster). Cela dit, la filiation entre Vernadsky (qui n'était pas que géologue!) et l'écologie écosystémique américaine, via G.E. Hutchinson et R. Lindeman, n'est mentionnée, à mon goût, que d'une manière très sommaire. L'oeuvre du professeur G. Evelyn Hutchinson (complètement manquée par Acot), constitutive de l'école de Yale (cf. les travaux des frères Odum), mériterait plus que quelques lignes, car tous les spécialistes (y compris Drouin) sont d'accord pour dire qu'il s'agit d'un tournant majeur dans le développement de l'écologie moderne, dans le passage de l'ancienne tradition "naturaliste" à la conception scientifique moderne. A mon sens (et celui d'Hutchinson!), c'est La Biosphère (Leningrad, 1926; Paris, 1929) du grand savant russe Vladimir Vernadsky  (1863-1945),  qui  se définissait  lui-même  comme  un "naturaliste", qui opère cette transition. Mais les Français connaissent encore mal l'oeuvre de Vernadsky et sa place dans l'histoire des sciences. Elle est dans la droite ligne de la tradition holistique de la "science humboldtienne", que les Français sont en train de redécouvrir. Alexandre de Humboldt est en effet, tout le monde le rappelle depuis le beau livre de Douglas Botting (Humboldt and the Cosmos, 1973, trad. fr. Paris, Belin, 1988), l'un des pères de notre vision écologique du monde. Son influence a souvent été mal appréciée.
     La sensibilité du livre de Drouin provient essentiellement de sa connaissance de première main des écrits des "naturalistes voyageurs". On perçoit aussi l'inspiration de "l'école de Serres", qui, bon gré mal gré, s'affirme de plus en plus, comme en témoigne l'ouvrage collectif  Eléments d'histoire des sciences, sous la direction de Michel Serres (Paris, Bordas, 1989, 576 p.). L'approche de Réinventer la nature est un peu celle d'un Bachelard réconcilié, d'un Lucrèce du XXe siècle. Ici le travail de l'intellect, de la raison, n'exclut pas celui du sens de la beauté, de la création, de la joie qui anime toute la Vie sur Terre. On retrouve Bergson. Jean-Marc Drouin partage avec Michel Serres la conviction tout à fait écologique de Humboldt (exprimée dans le 4e tome de son grand Cosmos): "nous sommes en contact avec la nature terrestre par tous les sens". Il y a dans Réinventer la nature une magnifique symbiose  entre  classicisme  et romantisme, raison et "sentiment de la nature".
 p.112

     La dernière partie intitulée "Débats", qui déborde l'histoire des sciences et entre dans le vif des controverses actuelles sur la crise de l'environnement et l'écologisme, revient sur le grand thème de l'équilibre et de l'autorégulation de la nature. On questionne ici le coeur de la théorie des écosystèmes (et de l'approche  cybernétique  toujours discutée) et sa version "Gaïa", dont les implications épistémologiques, métaphysiques et politiques restent encore assez nébuleuses, surtout en France. A propos de "l'hypothèse Gaïa", Drouin écrit que sa "nouveauté est seulement dans l'échelle planétaire de la théorie" (p.1 53). Cela me semble passer à côté, non seulement de l'histoire (avec les précédents du "système de la Terre" de James Hutton et de la conception planétaire de la Biosphère de Vernadsky) mais encore de la spécificité proprement interdisciplinaire et holistique des travaux conjoints de James Lovelock et Lynn Margulis. En fait, en matière d'écologie globale, l'information des Français me semble assez lacunaire: il faudrait au moins citer M.B. Rambler et al., eds., Global Ecology: Towards a Science of the Biosphere (Boston, Academic Press, 1989, 204 p.). Cette question d'échelle, du local et du global, est capitale. Serres et Drouin le soulignent parfaitement. Elle est encore loin d'être résolue. Un dernier mot pour dire ici que la contribution de Jean-Marc Drouin à la culture générale de notre temps, qui ne peut plus ignorer l'écologie, science de la nature par excellence, mais aussi conscience des limites et des incertitudes de la science, est précieuse et capitale.
Jacques Grinevald
Jean-Paul DELEAGE, Histoire de l'écologie: une science de l'homme et de la nature, Paris, La Découverte, 1991,330p.

     Venant juste après celle du livre de Jean-Marc Drouin, ma présentation de l'Histoire de l'écologie de mon ami Jean-Paul Deléage, pourra être plus brève, malgré le fait qu'il s'agit d'un ouvrage d'une ampleur et d'une ambition nettement plus vastes. La comparaison des index et des références bibliographiques est instructive à cet égard. La bibliographie du livre de Deléage couvre un domaine bien plus large et souvent aussi plus spécialisé. En fait, les deux livres ne sont guère comparables. Ils ne font pas double emploi (ni d'ailleurs avec le Acot ou le Worster); ils sont complémentaires. L'ensemble de cette littérature forme soudain un corpus impressionnant qui va sans doute transformer l'esprit de la francophonie en ce domaine. Je serais tenté de dire que l'ouvrage de Jean-Marc Drouin est un essai sur l'idée de nature à travers "l'écologie et son histoire", tandis que le livre de Jean-Paul Deléage (qui est déjà le co-auteur d'une magistrale histoire sociale de l'énergie - Les Servitudes de la puissance; Flammarion, 1986) est une véritable "histoire de l'écologie -". C'est incontestablement la plus complète à ce jour. 
C'est désormais la référence, à la fois pour le monde scientifique et universitaire,  pour  les militants écologistes et pour le grand public qui veut bien, pour mettre à jour sa culture générale, faire un petit effort intellectuel de formation ou de recyclage dans ce nouveau domaine de la science de l'écologie, de son histoire et de ses enjeux culturels, politiques et socio-économiques.

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     En tant que physicien, grand connaisseur du développement de la thermodynamique et de ses applications, familier de la biologie physique (l'oeuvre d'Alfred Lotka - notamment) et de l'écologie mathématique (l'écologie des populations surtout), Deléage, qui est un scientifique engagé, chargé de la formation chez les "Verts", fondateur et directeur de la revue Ecologie politique, est bien placé pour expliquer à ses lecteurs (qui seront nombreux j'en suis sûr...) les étroites relations, à la fois historiques et épistémologiques, entre l'énergie et l'écologie, sans oublier l'économie et ce qu'on appelle le développement. Voir notamment son chapitre 6: "Tout est énergie!", où se trouve ce qu'on a écrit de plus juste et de plus nuancé, en France, sur l'école de Yale, fondée par G.E. Hutchinson et Raymond Lindeman dans les années 1940. Cette école d'écologie scientifique s'est largement fait connaître, surtout à partir de 1971, par les traités et les manuels des frères Eugene Odum (Fundamentals of Ecology; Ecology; Basic Ecology) et Howard Odum (Environment, Power and Society; Energy Basis for Man and Nature; Systems Ecology), que Deléage fréquente depuis des années. Cela dit, les récentes nécrologies du professeur George Evelyn Hutchinson (1903-1991) devraient nous rappeler qu'on n'a pas encore apprécié à sa juste valeur, du moins au-delà des nombreuses disciplines (comme la limnologie, la zoologie, l'écologie des populations, la biogéochimie, etc.), tout ce que ce biologiste hors du commun maîtrisait et transformait. Il me semble difficile de comprendre l'évolution de la pensée scientifique du XXe siècle sans faire une place de choix à cette grande figure de l'écologie. Même l'ouvrage de Deléage, qui cite beaucoup G.E. Hutchinson, me semble encore assez loin du compte. En fait, il faudrait tout un livre pour parler de l'héritage intellectuel de G.E. Hutchinson (le chapitre que lui consacre l'excellente monographie de S.E. Kingsland, Modeling Nature: Episodes in the History of Population Ecology, est un bon point de départ).
     A partir de l'approche écosystémique (anticipée par l'écologie russe des années 20-30 et fondée par Hutchinson - Lindeman - Odum), que le paradigme thermodynamique (voire cybernétique) relie à toutes les autres sciences physicochimiques et mêmes aux sciences humaines et sociales (la littérature américaine dans ce domaine est encore mal explorée par les historiens des sciences), l'écologie a manifestement changé de statut, comme le soulignait et le regrettait Worster (une critique reprise d'une manière encore plus radicale par Edward Goldsmith, The Way: an Ecological World View, London, Rider, 1992, 442 p.). Selon Eugene Odum, cité par Deléage (p.140), "d'abord une branche des sciences biologiques, l'écologie s'est maintenant hissée au rang d'une importante science interdisciplinaire qui fait le lien entre les sciences biologiques, physiques et sociales".
     Comme l'indique bien Jean-Paul Deléage, ce systémisme essentiellement éco-énergétique, n'est pas toujours immunisé contre le scientisme et ses avatars technocratiques modernes. Deléage signale, à juste titre, les dangers du réductionnisme de cette analyse écoénergétique très à la mode depuis la "crise de l'énergie": "Mais, note-t-il (p.142), de nombreuses critiques, et en tout premier lieu celle de Nicholas Georgescu-Roegen, ont montré la vanité d'une théorie énergétique universelle. 
p.113

Les conceptions étroitement énergétistes perdent de vue le fait que la nature est une catégorie naturelle et sociale. Le métabolisme des échanges entre la société et la nature, le Stoffwechsel de Liebig et Marx, constitue littéralement les sociétés et les écosystèmes  dans  l'histoire. Ce métabolisme évolue historiquement. Il est donc lui aussi une catégorie sociale et naturelle." Deléage rappelle ici, on l'oublie trop souvent dans la littérature écologique, l'Essai sur l'histoire humaine de la nature publié en 1968 par Serge Moscovici.
     La composition du livre de Deléage est celle d'une oeuvre magistrale, directement dérivée de sa thèse de doctorat soutenue au Conservatoire national des arts et métiers à Paris en janvier 1991 (avec un jury particulièrement qualifié). Ce livre est parfaitement bien construit, presque comme un traité, en tout cas comme un excellent manuel universitaire (une introduction à...), et c'est déjà un classique. Première partie: de l'économie de la nature à l'écologie. Deuxième partie: la science des écosystèmes. Troisième partie: la nature et ses modèles. Quatrième partie:
L'Homme et la Biosphère. Comme tout bon manuel, il y a une bibliographie sélective somme toute très complète.
     Enfin, pour ma part, je suis heureux de pouvoir désormais indiquer une "lecture obligatoire" aux étudiants qui participent à mon séminaire "Ecologie globale: Biosphère et développement" à l'Institut universitaire d'études du développement, car Deléage montre bien que l'écologie est "la plus humaine des sciences de la nature" et que, comme on l'a souvent souligné, dès le début du siècle, l'écologie est destinée à réconcilier les sciences de l'homme et les sciences de la nature. L'Histoire de l'écologie de Jean-Paul Deléage est un manuel qu'on peut et doit mettre entre toutes les mains, non seulement dans les cours d'écologie des lycées et des collèges, des Facultés des sciences et des écoles polytechniques, mais encore de toutes les écoles où l'on forme les citoyens de demain. Planète oblige! Deléage est un très bon professeur, souhaitons-lui longue vie!
Jacques Grinevald
Donald WORSTER, Les pionniers de l'écologie: une histoire des idées écologiques, traduit de l'anglais par Jean-Pierre Denis, préface de Roger Dajoz, Paris, Editions Sang de la terre, 1992, 412 p.

     Chez les historiens de l'écologie, on l'appelle "le Worster". C'est un classique. Pour l'écologie, il y a avant et il y a après le Worster. Avant: l'écologie, quoique de plus en plus présente pour nos contemporains, n'a pas de passé. Après: l'écologie possède des racines dans toute l'histoire de la pensée moderne, bien au-delà de l'invention, en 1866, de son nom, et a fortiori de sa constitution officielle en tant que discipline scientifique. 

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Le Worster est un livre charnière, qui se lit comme un grand roman historique. Chez les historiens de l'écologie, tout le monde l'a lu, salué, commenté, critiqué, voire pillé avec plus ou moins de vigilance et de reconnaissance.
     Nature 's Economy: The Roots of Ecology (tel est le titre original) a été publié pour la première fois à San Francisco (Sierra Club Books), en 1977. Sa diffusion fut longtemps assez limitée. A cette époque, en Europe (et même en Angleterre), nous fûmes très peu d'intellectuels "écologistes" à le connaître, jusqu'à ce que les éditions Cambridge University Press en offrent une nouvelle édition en paperback sous le titre Nature's Economy. A History of Ecological Ideas. Il faut remercier les Editions Sang de la terre, dirigées par Dominique Bigourdan, d'avoir, sur notre conseil, et avec la collaboration de Roland de Miller, publié une édition française de cette première "histoire des idées écologiques". Pour ma part, je regrette l'abandon du titre original - "l'économie de la nature: les racines de l'écologie", car il exprime bien mieux le propos du livre, qui porte essentiellement sur cette métaphore économique et ses transformations avec la révolution industrielle, que Les pionniers de l'écologie, dont on ne trouve ici qu'une partie et essentiellement limitée au monde anglo-saxon.
     Dans l'importante introduction à cette deuxième édition, Donald Worster, professeur d'histoire, raconte qu'il se mit un jour dans l'idée "de replacer la science écologique dans son contexte historique et de définir ses rapports avec l'évolution de l'homme, de la société, de la culture et de l'économie". Ce faisant, il quitta le "petit monde parfois étouffant et étriqué de l'Histoire et des sciences humaines [...] avec l'impression de m'évader d'une prison pour entrer dans un univers tout nouveau." Tout en se libérant de l'étroitesse des sciences humaines qui avaient complètement oublié les rapports de l'homme avec la nature, Worster étudia l'évolution de la pensée écologique dans le cadre de l'histoire occidentale des sciences de la nature mais sans oublier d'élargir ce cadre pour lui donner sa véritable dimension historique et lui fournir ainsi un contexte socio-culturel généralement occulté par l'idéologie dominante de l'universalité, de la neutralité et de l'objectivité de la Science. Autrement dit, notre historien, assez proche en cela du mouvement de la "contre-culture" américaine si bien définie par Theodore Roszak, prit "le risque d'être accusé de mettre à mal l'Establishment scientifique".
     Bien plus qu'une vaste enquête sur les racines de l'écologie au sein de l'histoire des idées et des sciences en Occident, l'essai de Donald Worster est une profonde réflexion sur l'évolution des rapports de la science et des autres parties de la culture dans notre civilisation depuis trois siècles. 
p.114

En ce sens, il poursuit chronologiquement le projet du grand livre (non encore traduit en français) de Clarence J.Glacken, Traces on the Rhodian Shore: Nature and Culture in Western Thoughtfrom Ancient to the End of the Eighteenth Century (University of California Press, 1967, 764 p.). La réflexion philosophique et éthique sur notre civilisation rejoint même parfois les analyses pathétiques du Déclin de l'Occident de Spengler. On a critiqué Worster sur bien des points de détails, mais pour l'essentiel, on lui a surtout reproché de confondre l'histoire des sciences et l'histoire des idées et des mentalités. Tout en soulignant la tension qui existe, depuis la deuxième guerre mondiale surtout, entre la science écologique et l'écologisme ou l'ensemble des idées qui naviguent dans le sillage intellectuel de l'écologie, la thèse de Worster consiste précisément à refuser le découpage et le partage qu'il commence par établir entre une science organiciste et holistique qu'il appelle arcadienne et une autre, réductionniste et mécaniste, qu'il nomme impérialiste. Worster s'attaque à une tension dialectique qui traverse toute l'histoire des sciences du vivant et même de toute la pensée scientifique, mais qui a été, et est toujours, particulièrement forte et manifeste chez les écologistes qui tantôt se veulent de vrais scientifiques, durs et purs, tantôt veulent se démarquer, d'une manière critique, de la pratique et de l'idéologie dominantes du monde de la science construit autour de la physique classique, fondamentalement mécaniste, atomiste et, comme dit Georgescu-Roegen, arithmomorphique.
Jacques Grinevald
Frank De ROOSE et Philippe van PARUS, La pensée écologiste: essai d'inventaire à l'usage de ceux qui la pratiquent comme de ceux qui la craignent, Bruxelles, De Boeck Université, 1991, 203 p.

     Ceux qui pratiquent la pensée écologiste, surtout ceux qui la pratiquent depuis plus d'une vingtaine d'années, n'ont pas besoin de cet inventaire biobibliographique affreusement lacunaire et qui cherche à dénoncer des confusions alors que ce livre encyclopédique est lui-même un modèle dans le genre "magma confus"! Ceux qui craignent la pensée écologiste s'en feront ici une idée bizarre, assez fausse et totalement tronquée. Il suffit de consulter la grande "bibliographie intégrée" (pp.157-186) pour faire ce constat. Pour un travail universitaire collectif, mené par douze chercheurs de l'Université de Louvain (Belgique), et qui se veut critique, c'est un résultat pour le moins surprenant. Dès lors, à quoi bon énumérer dans le détail toutes les erreurs et oublis graves, comme Aldous Huxley, Fairfield Osborn, Edward Abbey, Nicholas Polunin, René Dubos, G.E. Hutchinson, Pierre Dansereau, Michel Jurdant, Edward Goldsmith, Robin Clarke, Armand Petitjean, Edouard Kressmann, Petra Kelly, etc., etc. Comment peut-on écrire que la thèse de Lynn White "est que  la crise  contemporaine  de l'environnement est le produit d'idées judéo-chrétiennes enracinées dans l'Antiquité" alors qu'il s'agit de l'attitude religieuse de l'Occident depuis le Moyen-Age! 

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Comment ignorer que Peccei, le fondateur du Club de Rome, est mort en 1984! Comment rédiger une note sur le mouvement anti-nucléaire sans faire le lien entre l'atome militaire de la guerre froide et le nucléaire civil! Comment prétendre que K. Boulding a - "bien avant" - Georgescu-Roegen "mis en avant les limites thermodynamiques de la croissance", alors que Georgescu-Roegen a parlé de la signification économique de la loi de l'entropie dès le début des années 60 et qu'il a relevé une grave erreur à propos du deuxième principe de la thermodynamique dans le fameux texte de 66 de Boulding! On pourrait continuer ainsi... je préfère arrêter là ma mise en garde. Il s'agit d'un ouvrage insuffisamment documenté dont la publication me paraît prematurée,  il ne va faire qu’àccroître la confusion  des esprits.
Jacques Grinevald
Ulrich DELIUS, SOS Moruroa, les esais nucléaires français dans le Pacifique, Editeur: Pazifik informationsstelle, Postfach 68, D-8806 Neuendettelsau (RFA), septembre 1992 (traduction et mise à jour par Georges Morier-Genoud du livre paru en 1990 en allemand sous le titre: SOS Moruroa, französische Atomtests im Pazifik), 94 p. L'édition française est disponible auprès du "Groupe de travail Pacifique-Sud", Rédaction de Terre Nouvelle, case postale 305, CH-1O0O-Lausanne 9.

     Ulrich Dehus aborde très brièvement la géographie et l'ethnographie de la Polynésie française: 117 petites îles d'origine volcanique, qui s'étendent sur une surface équivalente à celle de l'Europe; Tahiti, lieu de séjour de Gauguin, est la plus connue. Comme toujours, les colons et "les autorités françaises manifestèrent un mépris systématique pour les coutumes traditionnelles et les prescriptions juridiques des Maohis en menant une politique d'assimilation". Si, en 1945, les Maohis devinrent citoyens français, néanmoins leur riche culture vue de Paris n'a qu'un intérêt folklorique et touristique.
     Sitôt après la Guerre d'Algérie, en 1962, la France dut renoncer à poursuivre ses essais nucléaires dans le Sahara et choisit donc les deux atolls de Moruroa (signifiant en paumotu "île du secret", et écrit à tort Mururoa) et de Fangataufa. Entre 1966 et 1974 la France y a expérimenté 42 charges atomiques dans l'atmosphère (44 selon Greenpeace), et entre 1975 et le 8 avril 1992 - donc encore après la chute du Mur de Berlin et la dissolution de l'URSS - 132 charges explosives atomiques souterraines. En pp 86-89, sont mentionnées toutes les dates connues d'essais et les charges en Kt. estimées comme le sont les tremblements de terre, et fournies entre autres par l'institut international de recherche pour la paix de Stockholm, la Fondation contre les essais nucléaires de Copenhague et l'Aktionsbüro Atomtest-Stopp de Bonn; bien entendu la France maintient le secret le plus total, et les réseaux d'information ainsi que les media de l'Hexagone respectent un consensus du silence (à Tahiti, Robert Hersant contrôle tous les journaux quotidiens).

p.115

     Les conséquences des essais nucléaires sont à la fois sociales, économiques, géologiques, écologiques, médicales et politiques. Sociales d'abord. En effet, l'arrivée à Tahiti et dans l'atoll d'Hao, à 450 km de Moruroa, de 10.000 soldats et ingénieurs chargés de construire le centre de commandement et la base logistique des expériences (Centre d'Expérimentation du Pacifique, CEP) dans une région qui ne comptait que 85.000 habitants, bouleversa complètement les moeurs et le tissu social. Immense essor commercial d'abord, favorisant ensuite l'immigration en provenance d'autres îles, mais aussi la formation de bidonvilles, de bars nocturnes, de bordels, de bagarres, d'affrontements ethniques...
     Conséquences géologiques et médicales: si la stabilité géologique de Moruroa est menacée, c'est évidemment toute la chaîne alimentaire qui subit les conséquences de la radioactivité: "l'Institut national de mesure des radiations de Nouvelle-Zélande effectua des prélèvements dans les îles Samoa occidentales, à 3.700 km de Moruroa et constata que les sources avaient été contaminées par les retombées radioactives." (p.43) Sans aucun doute les essais nucléaires portent atteinte à la santé des Maohis; il est toutefois très difficile d'évaluer la situation car, depuis 1966, "plus aucune statistique sur l'état de santé de la population n'a été publiée"(p.50), et les services sanitaires sont souvent aux mains des médecins militaires
     "La France est la seule nation à avoir procédé pour le moment à des expériences atomiques dans l'hémisphère sud", l'hémisphère des pauvres. Aussi pour se disculper, pratique-t-elle (en accord avec les socialistes au pouvoir!) un véritable terrorisme d'Etat (p. 65), bien dans la tradition Louis quatorzième du "Masque dit de fer", et qui n'est pas sans rappeler les méthodes utilisées pour justifier le surgénérateur de Creys-Malville: désinformation, accidents cachés à la population, arraisonnement de voiliers étrangers, attaque du bateau Rainbow Warrior de Greenpeace, chantages politiques, etc. Seules quelques personnalités courageuses, parmi les Verts, Greenpeace, l'Association des médecins pour la prévention de la guerre nucléaire,
les Quakers, l'Eglise protestante, Mgr Jacques Gaillot, évêque de Dreux, les mouvements d'indépendance en Polynésie..., osent élever la voix.
     On le sait, en France, en matière nucléaire, la raison d'Etat prime toujours les Droits de l'homme; nous l'avons constaté à plusieurs reprises, notamment à propos de la thèse de plus de 700 pages d'Angelo Miatello, publiée avec l'appui de l'Université de Genève, L'arme nucléaire en droit international (Peter Lang, Bern, Frankfurt, New York, 1987). Dans son roman d'anticipation, Et Malville explosa (Favre, Lausanne, 1988), Jacques Neirynck, professeur à l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, fait dire à l'un de  ses  personnages:  "Faites-moi confiance, les assassins de Ben Barka, les plombiers du Canard enchaîné, les nageurs de combat qui ont coulé le Rainbow Warrior, aucun de tous ceux-là n'a jamais été jugé. Il y a un secret défense, il y a des juges d'instruction compréhensifs. Il y a une raison d'Etat en France, Dieu soit loué." Il faut remonter à l'ex-URSS pour rencontrer semblable "morale" politique!
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     Ce livre bref, cependant richement documenté (l'auteur mentionne notamment les ouvrages de Mary Davis, Guide de l'industrie nucléaire française, de la mine aux déchets, du réacteur a la bombe, L'Harmattan, Paris, 1988 [Cf. Stratégies énergétiques, Biosphère & Société, octobre 91], de Bengt et Marie-Thérèse Danielsson, Poisoned Reign, French Nuclear Colonialism in the Pacific, Penguin Books, 1977/1986, de Jean Chesnaux et Nic MacLellan, La France dans le Pacifique, de Bougainville à Moruroa, Editions La Découverte, Paris, 1992), prouve, si c'était encore nécessaire, que ce sont les mêmes gouvernements qui portent atteinte à la Biosphère, au nord comme au sud.
Joel Jakubec


Sten NILSSON et David PITT, Mountain Wor/d in Danger, Climate Change in the Forests and Mountains of Europe, Earthscan Publications Ltd, London, 1991,196 p.

     Ce livre, édité en collaboration avec l'International Institute for Applied Systems Analysis et Alp Action, traite principalement des changements climatiques et de l'effet de serre, ainsi que de leur impact sur les forêts et montagnes d'Europe.
     Le chapitre premier présente les différentes théories concernant cette problématique. Malgré le large consensus actuel en faveur du modèle IPCC (Intergovemmental Panel on Climate Change), prévoyant une élévation de la température, et qui emporte l'adhésion des auteurs, ces derniers signalent néanmoins d'autres hypothèses, parfois inverses (refroidissement de la planète). Il semble en effet maintenant reconnu que la déforestation, l'explosion démographique, la  surconsommation  d'énergie  et l'émission de gaz tels les C.F.C provoquent l'effet de serre, et pour les gaz, des pluies acides. A noter que ce chapitre cite deux articles parus dans le premier numéro de 1990 de Stratégies énergétiques, Biosphère & Société (René Strub, "La contribution du gaz carbonique au changement climatique" et Jacques Grinevald, "L'effet de serre de la Biosphère, de la révolution thermoindustrielle à l'écologie globale") ainsi qu'un entretien avec le professeur Ivo Rens.
     Le deuxième chapitre souligne l'importance des pôles et des montagnes dans le système climatique. Les auteurs mettent également en évidence l'importance des réserves hydrauliques alpines et des glaces polaires, et l'impact qu'aurait un réchauffement de la planète sur ces régions: fonte des glaces, élévation du niveau des eaux, provoquant d'autres perturbations climatiques. Les troisième et quatrième chapitres explicitent la nature de ces perturbations dans l'hypothèse où rien ne serait entrepris pour réduire l'effet de serre (business as usual). Une diminution des précipitations et une élévation de la température auraient des effets graves sur le niveau des cours d'eau (dont dépend l'énergie hydraulique), les écosystèmes alpins, riches mais pouvant disparaître faute de s'adapter, ainsi que sur l'industrie du tourisme.

p.116

     Le cinquième chapitre aborde ce qui peut être fait pour limiter l'ampleur des changements climatiques. A noter que les auteurs ne sont pas très optimistes! En effet, si les émissions de gaz provoquant l'effet de serre ne diminuent pas, elles auront doublé d'ici l'an 2025. Il est peu probable que les énergies alternatives puissent se substituer aux combustibles fossiles, alors que la demande énergétique va croissant. C'est pourquoi des mesures à l'échelle mondiale sont urgentes, mais l'absence de consensus retardera la conclusion de tout traité.
     Le dernier chapitre enfin discute des réponses  proposées  sur le plan international à ces problèmes. Force est de constater les nombreuses recherches dispersées, mais bien peu d'actions concertées. Une réglementation plus stricte et l'introduction du principe "pollueur-payeur" sont des réponses souvent avancées, mais les nations industrialisées s'opposent à tout article contraignant lors des conférences et des conventions internationales.
     Un consensus minimal devrait pourtant être atteint sur les points suivants: stabilisation des émissions gazeuses, réduction de la consommation d'énergie, fin de la déforestation, stabilisation de la population mondiale, promotion des technologies propres, protection et reforestation des montagnes, création d'un parc mondial en Antarctique sous administration mondiale et préservation de la biodiversité. Le secteur privé et les ONG (organisations non gouvernementales) ont un rôle à jouer; des conférences comme celle de Rio de Janeiro sont importantes.
     Le lecteur fera bien de consulter les documents en appendice, car ils sont indispensables à une bonne compréhension de l'ouvrage. Ils sont constitués pour la plupart de conclusions, propositions, extraits de conférences, de conventions, ou encore proviennent de groupes de travail. Cette étude, qui n'hésite pas à aller à l'essentiel ni à prendre parti, tout en traitant le problème des changements climatiques dans sa globalité, ne propose toutefois pas de réponse au problème le plus crucial qu'elle soulève au fil des pages: comment peut-on changer la nature humaine?
Frédéric de Diego
Jaro STVAN éd., Les Alpes apprivoisées, impact des infrastructures techniques sur l'environnement alpin suisse Institut Ecoplan et SGI, Genève, 1991, 338p.

     Ce livre répond à un appel de la Fondation de Bellerive (créée en 1977 par le prince Sadruddin Aga Khan) à contribuer à son programme Alp Action. Son objectif est de permettre une meilleure compréhension de l'état actuel de l'espace alpin suisse par le biais d'un inventaire descriptif et analytique de ses infra-structures techniques, de leur évolution et de leur impact sur l'environnement. L'accent est mis sur l'antagonisme existant entre notre civilisation technique, promotrice de croissance, de mobilité et de loisirs, et l'espace alpin, "apprivoise pour devenir rentable et productif. Il en résulte une inversion du rapport homme - montagne; celle-ci, de menaçante, devenant menacée.

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     La première partie de l'ouvrage, divisée en dix chapitres thématiques, traite des différentes installations techniques alpines:
stations touristiques, barrages et lacs d'accumulation, installations et complexes industriels, ensembles agricoles et économie forestière, champs d'aviation et héliports, remontées mécaniques et pistes de ski, routes, autoroutes et ouvrages d'art, chemins de fer, lignes à haute tension et autres installations électriques. Le dixième chapitre regroupe d'autres infrastructures: digues, gazoducs, gravières, décharges, campings et places d'armes.
     Dans de nombreux cas, les auteurs soulignent le développement désordonné dont a été victime l'environnement alpin, obligeant le législateur à intervenir. A cet égard, l'exemple du tourisme est significatif puisqu'il a fallu attendre les années 70 pour qu'un frein soit mis au déclassement des terrains agricoles au profit des zones à bâtir. Cela n'a cependant pas ralenti le déséquilibre croissant entre le nombre d'autochtones et de touristes, provoquant une transformation radicale du style de vie des premiers.
     De manière plus générale, le livre montre que toute l'intrastructure en milieu alpin entre en conflit avec le paysage, au plan esthétique et écologique. C'est le cas aussi bien des barrages (impact sur la faune aquatique), des industries (pollution
de l'alr et des eaux, déchets), des champs d'aviation (nuisances sonores), des routes (trafic polluant et bruyant) et des lignes à haute tension (charge visuelle importante). De plus les remontées mécaniques et leur infrastructure importante portent atteinte à l'environnement autant lors de leur construction que durant la saison hivernale, en particulier avec l'usage des canons à neige. Quant aux exploitations agricoles et à l'économie forestière, les auteurs les considèrent plutôt comme des victimes des nuisances exposées ci-dessus que comme des sources de pollutions supplémentaires.
     La seconde partie de l'ouvrage présente cinq études de cas illustrant en détail les problèmes qui peuvent se poser dans des situations particulières: le système hydroélectrique du Grimsel, les domaines skiables de la Tête de Balme, le système route-rail de Vernayaz, la station touristique de Verbier et la ligne à haute tension St-Triphon-Chamoson.
     En conclusion, les auteurs soulignent le degré inquiétant d"'apprivoisement" des Alpes, et constatent l'unicité et la cohérence de cet écosystème ainsi que sa fonction de "château d'eau" de l'Europe. Enfin le tourisme de masse comme le transit font des Alpes un enjeu international. Il devient donc urgent de définir un"ensemble alpin essentiel", territoire protégé aux limites définies. Cette protection dépend toutefois d'une nouvelle politique de développement et d'une évaluation systématique des nouvelles infrastructures par des études d'impact.
     Cet ouvrage est un outil précieux pour qui désire s'informer sur les déséquilibres écologiques dans les Alpes dus aux infrastructures techniques. Le chercheur appréciera le caractère exhaustif et systématique de l'étude, parfois cependant un peu ardue, particulièrement dans les aspects juridiques. On peut également se demander s'il était bien nécessaire de présenter autant d'exemples si détaillés dans la première partie, puisque cinq analyses de cas figurent en seconde partie. Remarquons encore les excellentes photographies illustrant le texte de la façon la plus parlante; de nombreux ouvrages auraient tout à gagner à imiter ce procédé.
Frédéric de Diego
p.117

Analyses d'importants écrits environnementaux