L'EXPLOSION DEMOGRAPHIQUE CONTRE LE DEVELOPPEMENT DURABLE

STRATEGIES ENERGETIQUES,
BIOSPHERE & SOCIETE (SEBES)
1994

LITTERATURE
Lu pour vous jadis
Gaston BOUTHOUL, La surpopulation dans le monde, Payot, Paris, 1958, 269 p.

     Sociologue non conventionnel, auteur d'une vingtaine d'ouvrages et d'innombrables articles, Gaston Bouthoul a entrepris au lendemain de la deuxième guerre mondiale de fonder la "polémologie" - c'est-à-dire l'étude interdisciplinaire du phénomène guerrier - sur la démographie, comme le signale la différence entre le titre du livre qu'il publia en 1935 sur La population dans le monde et celui qu'il consacra en 1958 à La surpopulation dans le monde. Dans le premier, il se fonde essentiellement sur l'analyse de l'évolution démographique de quelques Etats européens et dénonce les thèses popu­lationnistes comme enracinées dans une mentalité archaïque, alors que dans le deuxième il procède à une analyse principalement mondiale pour discerner la mutation démographique induite par la révolution industrielle, étudier les équilibres démo-économiques et dénoncer les dangers inhérents à l'ère de la surpopulation dans laquelle s'est d'ores et déjà engagée l'espèce humaine. C'est ce deuxième ouvrage qui explicite peut-être le mieux sa doctrine non seulement sociologique ou démographique mais aussi anthropologique et même politique que nous résumons ci-après.
     Pour Gaston Bouthoul, l'espèce humaine se distingue de toutes les autres notamment par le fait que les mutations qui s'y produisent ne sont pas biologiques mais sociales et structurelles. "Par conséquent leur moteur réside dans l'invention. Chaque invention importante équivaut biologiquement à la création de nouveaux organes. Depuis un siècle l'animal humain a acquis les jambes de l'automobile, les ailes de l'avion, les yeux du microscope, les oreilles du téléphone, la voix de la radio. Mais il a aussi acquis la capacité destructive des missiles et de la bombe atomique." (p. 13) Parallèlement à ces mutations de plus en plus rapides qui, parties de l'Occident, se propagent avec des vitesses variables à travers le monde, la croissance de l'espèce humaine a connu un essor sans précédent à l'échelle planétaire, mais surtout dans les pays sous-développés: "En combinant la natalité, autrefois à peu près générale, de 45 p. 1.000 (aujourd'hui cette natalité est même dépassée, en Algérie par exemple), avec les taux de mortalité des nations civilisées, on parvient à des progressions dépassant le maximum indiqué par Malthus, c'est-à-dire la progression géométrique. Autrement dit, Mlîthus dont on trouvait les prévisions excessives a péché par timidité." (p 16) 

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     L'une des originalités de Gaston Bouthoul fut de poser l'hypothèse que, par delà les prétextes des guerres civiles ou internationales, le moyen propre à l'espèce humaine pour tenter de remédier aux tensions inhérentes à la surpopulation est le recours à la guerre, qu'elle soit civile ou internationale. Autrement dit, la guerre a une fonction inconsciente de régulation démographique. "Les prétextes ne manquent jamais. L'histoire est un réservoir de motifs de guerre toujours prêts et disponibles." (p.186)
     Certes, à première vue du moins, toute surpopulation ne conduit pas nécessairement à la guerre. Elle doit être précédée par l'apparition d'une "structure explosive" dont l'une des composantes majeures est "l'existence d'un surplus d'hommes jeunes non indispensables aux tâches économiques principales", une autre étant constituée par l'importance du secteur de la population active voué à préparer la destruction, secteur que Bouthoul a proposé d'appeler "secteur quaternaire". (p. 116)
     Certes encore, "la structure explosive ne conduit pas nécessairement à la guerre. Elle provoque simplement à l'intérieur du groupe ou de la nation considérée une sorte de force centrifuge. Au point de vue psychologique elle se manifeste par l'instabilité mentale, l'esprit de revendication, la reviviscence des griefs et des motifs de querelles. Ces expressions psychologiques de la structure explosive appellent le recours aux institutions destructrices propres à assurer la relaxation démographique." (p. 185)
     La vraie fonction de la guerre serait donc d'opérer une telle "relaxation démographique". Cette expression clinique comporte assurément une connotation d'inhumanité bien faite pour choquer ses lecteurs. Mais Gaston Bouthoul n'en avait cure persuadé qu'il était que notre époque, "remarquable par son indigence en tout ce qui concerne les humanités, le droit, la philosophie et la morale [...] peut s'enorgueillir cependant d'un concept politique nouveau: le génocide. Peut-être le génocide est-t-il le fruit le plus direct de la surpopulation." (p. 33)
     Si le diagnostic est sévère, il se veut surtout sans complaisance. Mais Gaston Bouthoul n'est pas pour autant fataliste, bien au contraire: "Car ce qui se passe aujourd'hui dans les pays sous-développés montre que l'on peut accorder tous les droits que l'on voudra à l'homme et à la femme hormis celui de procréer à leur fantaisie ou au hasard." (p.100) 
 p.125

Pour lui, on l'aura compris, à notre époque et au regard des conséquences qui ne peuvent manquer d'en résulter pour l'espèce humaine à l'échelle planétaire, toute politique nataliste est non seulement irresponsable mais encore criminelle. "On ne peut concevoir d'harmonie entre les nations si leur expansion biologique, principale source d'agressivité, n'est pas équilibrée. Autrement dit, pas d'organisation internationale viable sans une réglementation mondiale de la population. Enfin l'on ne pourra pas davantage songer sérieusement au désarmement sans le désarmement démographique." (p. 100) Toutefois, son livre se termine sur un constat plutôt pessimiste: "Nous sommes arrivés au point où il faut faire quelque chose. Mais hélas, l'expérience montre qu'il est plus facile aux peuples de mourir que de réfléchir." (p. 267)
     Les thèses de Gaston Bouthoul se heurtèrent, bien sûr, à l'hostilité des natalistes, très puissants en France, au scepticisme de nombreux représentants des sciences sociales en France où l'on n'appréciait guère un contestataire étranger au marxisme, à l'indifférence de leurs homologues anglo-saxons et scandinaves où les spécialistes de la "Peace Research" tenaient en suspicion notamment son aversion à la non-violence, et à l'indifférence quasiment générale des milieux politiques tant en France qu'à l'étranger. Ces circonstances expliquent le durcissement du ton de Gaston Bouthoul dans quelques-uns de ses derniers livres, L'infanticide différé (1971) et Lettre ouverte aux pacifistes (1972). Peut-être ont-elles contribué à dissuader Gaston Bouthoul de chercher des appuis tant du côté du philosophe français François Meyer, dont L'accélération évolutive est parue en 1947 et La problématique de l'évolution en 1954, que du côté des écologistes et démographes américains, comme Paul Ehrlich, dont La Bombe P date de 1968, qui l'un et l'autre auraient pu offrir à ses thèses démographiques un socle épistémologique autrement solide. 
Lynn WHITE, "The Historical Roots of our Ecological Crisis", in Science,10 mars 1967, vol. 155, no3767, pp 1203-1207. (Traduction française, Jacques Grinevald, Lynn White jr et les racines historiques de notre crise écologique, Editions du Sang de la Terre, Paris, à paraître.)

     Pour comprendre correctement ce qu'on appelle la thèse de Lynn White, selon laquelle la tradition judéo-chrétienne occidentale de l'Europe latine médiévale porte une importante part de responsabilité dans la dynamique techno-scientifique de l'actuelle société industrielle, il est nécessaire au préalable de présenter ce professeur américain peu connu du grand public, surtout dans le monde francophone, et de rappeler le contexte socio­politique des Etats-Unis des années 60. Lynn White junior n'est pas un écologiste mais un historien, spécialisé dans l'histoire des techniques du moyen âge, et un théologien protestant (fils du Révérend Lynn White, professeur d' éthique chrétienne). Il s'intéresse en particulier aux relations entre évolution technique et société médiévale, soulignant les liens entre l'essor technique préindustriel occidental, fondé sur la force hydraulique et le bois, et la culture religieuse de l'Europe latine au cours de cette longue période appelée le Moyen âge.

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     La fameuse thèse de Lynn White, explicitée lors d'une conférence prononcée à Washington en décembre 1966 et publiée en 1967, eut un retentissement considérable en Californie, haut lieu de la contre-culture. Elle rejoignait à bien des égards la contestation des beatniks et des hippies, sans toutefois partager leur fascination pour les mystiques orientales. Elle répondait notamment à leur critique du matérialisme, de la technocratie et du scientisme, ces derniers pouvant certes conduire sur la Lune, mais en même temps dégradant et polluant l'environnement.
     Après avoir rappelé que l'Occident prit le leadership mondial en matière de science et de technique à la suite de la «renaissance médiévale», surpassant les civilisations prestigieuses de Byzance, de l'Islam, de la Chine et de l'Inde, bien avant le XVe siècle qui vit la suprématie navale et militaire de l'Europe conquérante du globe, Lynn White examine, dans une perspective socio-historique, les présupposés fondamentaux et les développements de l'Occident médiéval pour comprendre leur nature et leur signification quant aux rapports entre l'homme et la nature. Il observe qu'au moyen âge, avec l'apparition de charrues techniquement plus perfectionnées mais nécessitant plus de boeufs tracteurs, les paysans durent mettre en commun leurs bêtes pour travailler la terre. Ce faisant, ce ne sont plus les besoins de la famille qui servent de mesure à la répartition des terres, mais plutôt la capacité d'une machine motrice de labourer la terre. La relation de l'homme au sol en est ainsi profondément transformée. En effet, auparavant l'homme faisait partie de la nature, à présent, il en est l'exploiteur. L'homme et la nature sont désormais séparés, et l'homme en est le maître. Selon Lynn White, ces innovations techniques semblent correspondre à des catégories intellectuelles plus générales. En effet, dit-il, ce que les hommes font de leur milieu naturel dépend de ce qu'ils pensent de leurs relations avec le monde qui les entoure. L'écologie humaine est donc profondément conditionnée par les représentations sociales et les croyances religieuses: ceci est valable pour nous-mêmes et nos ancêtres de l'époque médiévale comme pour les autres peuples.
     Lynn White souligne par ailleurs que la victoire du christianisme sur le paganisme fut la plus grande révolution psychologique dans l'histoire de notre culture. En effet, même s'il est courant aujourd'hui de dire que nous vivons à l'âge post-chrétien et même si les formes de notre pensée et de notre langage ont certainement cessé d'être chrétiennes, nous demeurons souvent étonnamment attachés à une tradition culturelle fortement marquée par le christianisme médiéval. Nos actions quotidiennes sont dominées par une foi implicite dans le progrès illimité, foi inconnue aussi bien de l'antiquité gréco-romaine que de l'Orient, et qui puise ses racines dans la théologie de la chrétienté latine. Nous continuons donc à vivre aujourd'hui, selon Lynn White, comme nous le faisons depuis la révolution technique médiévale, très largement dans un contexte d'axiomes chrétiens.
p.126

      Tandis que durant l'antiquité, chaque arbre, chaque source, chaque colline avait son propre genlus loci, son gardien spirituel, protection divine contre les excès des humains, le christianisme, en détruisant l'animisme païen, va désacraliser le monde et permettre l'exploitation de la nature dans un climat d'indifférence spirituelle à l'égard de la sensibilité des objets naturels. Lynn White remarque toutefois que le christianisme est une foi complexe et que ses conséquences varient selon les différents contextes socio-culturels. Ainsi, l'Orient grec et chrétien, lui, ne semble pas avoir produit d'innovations techniques notables après le VIIe siècle. Seul l'Occident s'est lancé dans un progrès technique illimité!
     Lynn White observe que Dieu a donné à l'homme la Bible, le livre des Ecritures, et puisque c'est Dieu qui a créé la nature, la nature par conséquent doit aussi révéler la sagesse divine. Ainsi, la théologie "naturelle" participe d'une meilleure compréhension de la pensée de Dieu, le grand architecte-ingénieur selon une métaphore médiévale allant de pair avec celle de l'horloger du monde. Tandis que dans l'Eglise primitive ou dans l'Orient grec, la nature fut conçue comme un système symbolique par lequel Dieu s'adresse aux hommes, dans l'Occident latin des XII-­XIIIes siècles, la théologie prit une orientation très différente. Elle cessa d'être le décodage des symboles physiques de la communication de Dieu avec l'homme pour devenir l'effort de compréhension de l'Esprit divin à travers la découverte des mécanismes de sa création. Ainsi, dans l'Europe médiévale et jusqu'à Leibniz et Newton compris, les savants expliquèrent leurs motivations en termes religieux et ce ne fut qu'à la fin du XVIIIe siècle, avec Laplace, que l'hypothèse de Dieu devint inutile à la plupart des chercheurs. Néanmoins la science galiléenne, cartésienne, baconienne et newtonienne était fondée et poursuivait sa trajectoire!
     Lynn White conclut sa démonstration en affirmant que si les motivations des hommes de science occidentaux étaient bien d'ordre religieux, la science occidentale moderne évolua dans la matrice de la théologie chrétienne. Le dynamisme de la dévotion religieuse, inspiré par la vision judéo-chrétienne de la Création, lui a donné son impulsion initiale. En bref, selon le point de vue historique de Lynn White, la science moderne serait une extrapolation de la théologie naturelle médiévale et la technologie moderne pourrait en partie s'expliquer comme une réalisation volontariste occidentale de la pensée chrétienne, privilégiant l'homme par rapport au reste de la création. Ainsi l'actuel déséquilibre croissant de l'environnement serait le produit du dynamisme technologique et scientifique issu, à l'origine, de la culture médiévale occidentale. Lynn White conclut que davantage de science et davantage de technique ne viendront pas à bout de l'actuelle crise écologique tant que nous n'aurons pas une nouvelle conscience religieuse ou repensé nos sources. 
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     Autrement dit, dès lors que les racines du malaise écologique actuel sont en grande partie religieuses, le remède, lui aussi, doit être d'abord d'inspiration religieuse. Nous devons donc modifier nos croyances, nos idées et nos sentiments quant à notre place dans la nature et notre destinée. Pour Lynn White, la solution à notre crise écologique pourrait venir de l'exemple du plus grand "révolutionnaire" de l'histoire chrétienne: saint François d'Assise. Pour Lynn White, c'est un hérétique, un dissident par rapport à la tradition anthropocentrique de l'Occident. Saint François avait une foi particulière dans la vertu de l'humilité, non seulement de l'individu, mais encore de l'homme en tant qu'espèce. C'est ainsi que saint François tenta de destituer l'homme de son rang de roi de la création et d'instaurer une "démocratie" de toutes les créatures de Dieu. Il proposa ainsi une vision chrétienne alternative de la nature et de la relation de l'homme avec elle, essayant, sans y parvenir, de substituer l'idée de l'égalité de toutes les créatures, à l'idée de la domination illimitée de l'homme. Lynn White concluait sa conférence en proposant François d'Assise comme saint patron des écologistes. On sait que le Vatican a repris l'idée en 1979, mais sans pour autant faire du moine d'Assise un hérétique, comme le prétendait Lynn White! La controverse provoquée par la thèse de Lynn White n'a jamais cessé depuis le début des années 70 et "la révolution de l'environnement", le livre que prépare Jacques Grinevald, sur ce sujet, est attendu avec impatience.
Olivier Baldin

René DUBOS, Les dieux de L'écologie (Original anglais: A God within), Fayard, Paris, 1973, 238 p.

     Avant de présenter la pensée de René Dubos, il est nécessaire de préciser que l'auteur est un scientifique franco-américain, spécialiste en micro-biologie ayant fait une carrière de chercheur aux Etats­Unis. En outre, il faut souligner que ce livre paraît en 1973, année du choc pétrolier, tandis que l'opinion publique mondiale a depuis peu pris conscience de la crise écologique, ainsi que des limites et des dangers de la science et de la technique.
     Le livre de René Dubos foisonne d'exemples et de citations parfois des plus insolites. L'auteur est en effet très érudit dans son argumentation qui mêle des notions d'histoire, de littérature, de philosophie ou encore des concepts scientifiques. Mais l'intérêt réside avant tout dans la réponse qu'il adresse à la thèse de l'historien américain Lynn White, selon laquelle la tradition judéo-chrétienne serait responsable de la profanation de la nature dans le monde occidental.
     Selon René Dubos, cette thèse est au mieux une demi-vérité historique: "Tout commença il y a environ dix mille ans, bien avant que la Bible eût été écrite." En fait, René Dubos n'entre pas en matière à propos des racines religieuses de la crise écologique. 

p.127

Il ne voit pas le lien qu'il y a entre ce que l'homme fait de son environnement et ce qu'il pense de sa relation à la nature. En effet il ne comprend pas la dimension psychologique, sociologique et culturelle du judéo-christianisme qui, en faisant de l'homme le souverain de la nature, a contribué à l'avènement de la science et de la technique occidentales et à leur utilisation massive à des fins dominatrices et destructrices du milieu naturel. Bien au contraire, René Dubos développe une argumentation déculpabilisant la science et la technique modernes de leurs effets pervers, notamment en faisant remonter la domination de l'homme sur la nature à la préhistoire avec l'évolution des outils.
     René Dubos ne répond donc jamais à Lynn White. Il essaie en revanche de justifier les bienfaits de la science et de la technique modernes et se fait l'avocat de cette cause. Sa plaidoirie nous semble peu convaincante et très simplificatrice. En effet, après avoir fait remonter la domination de l'homme sur la nature à la préhistoire, l'argumentation consiste ensuite à citer des peuples à tradition non judéo-chrétienne ayant aussi nui à la nature et  à dire qu'en fin de compte l'Occident n'est guère plus coupable: "c'est sans doute l'érosion due aux activités humaines qui a causé la perte de la civilisation de Teotihualcan, dans l'ancien Mexique. Les premiers hommes - et la chèvre méditerranéenne, le plus utile et le plus nuisible de tous les animaux, les a particulièrement aidés - sont probablement responsables de plus de déboisements et d'érosion que tous les bulldozers du monde judéo­chrétien."
     On peut ajouter par ailleurs que la plaidoirie de René Dubos en faveur de la science et de la technique atteint un certain cynisme de mauvais goût, lorsqu'il cite l'exemple des atolls de "Bikini" et "d'Eniwetok" dans le Pacifique, pulvérisés par de multiples explosions nucléaires de 1946 à 1958 et qui sont revenus à un "état presque normal en 1964, malgré la destruction de tout leur sol superficiel". Ainsi, une fois de plus, la capacité de résistance de la terre entraîne René Dubos à penser que la science est presque inoffensive pour la nature.
     Comment l'homme peut-il retrouver une harmonie dans ses rapports avec l'environnement? Comment sortir de la crise écologique?
     René Dubos prétend qu'il faut pratiquer une "religion de la nature". Pourtant sa "religion de la nature" n'est pas celle de Lynn White. Selon Dubos, c'est la connaissance scientifîque qui doit créer l'harmonie avec la nature dans le cadre d'une théologie scientifique de la terre: "Lorsque l'homme entrera vraiment dans l'âge de la science, [...] il apprendra à s'intégrer dans l'environnement de telle manière que ses modes de vie et ses technologies le remet­tent en harmonie avec la nature."
     En fait, René Dubos trahit son enthousiasme de scientifique et encourage les manipulations de la nature qui peuvent, selon lui, enrichir "les qualités humaines". Il pense en effet que l'on peut manipuler la terre si on l'aime, et prêche en faveur d'un "anthropocentrisme éclairé": "Un anthropocentrisme éclairé reconnaît qu'à long terme l'intérêt du monde coïncide toujours avec celui, bien compris, de l'homme. L'homme ne peut manipuler la nature au mieux de ses intérêts que s'il l'aime d'abord pour elle-même." 
suite:
     En conclusion, notons que René Dubos exprime son désaccord avec l'idée d'égalité parmi tous les êtres de la création et légitime la volonté de domination: "Lynn White Jr fait valoir que l'exemple de saint François pourrait aider l'humanité à réaliser un équilibre harmonieux avec le reste de la création, comme si les animaux, les plantes, et même les objets inanimés étaient réellement nos frères et soeurs. Cette doctrine ne me convient pas tout à fait, parce que j'aime dessiner des jardins, des paysages, et que j'ai donc tendance à imposer aux processus naturels ma propre conception de l'ordre." Ainsi René Dubos ne partage-t-il pas la pensée de saint François et propose saint Benoît de Nurcie "comme le patron de ceux qui pensent qu'une véritable conservation consiste non seulement à protéger la nature contre les atteintes de l'homme, mais aussi à développer les activités humaines qui favorisent des rapports créateurs, harmonieux, entre l'homme et la nature." René Dubos est très élogieux à l'égard des moines bénédictins. En effet c'est à eux que l'on doit "le développement de la science et de la technologie européennes" issu de leur gestion du milieu naturel qui était par ailleurs "compatible avec le maintien de la qualité de l'environnement". René Dubos conclut: "Dans cette mesure, saint Benoît est beaucoup plus proche que saint François de la vie de l'homme dans le monde moderne, et de la condition humaine en général".
Olivier Baldin

Georg PICHT, Réflexions au bord du gouffre, Laffont, Paris, 1970, réédition 1974, 202p. (édition originale allemande, 1969)

     On doit à l'auteur plusieurs études invitant le lecteur à une réflexion à la fois théologique, philosophique, historique et sociale, Kants Religionsphilosophie, Theologie und Kirche im 20 Jahrhundert; Wahrheit Vernunft Verantwortung, notamment. Réflexions au bord du gouffre est la version française d'un ouvrage intitulé Der Mut zur Utopie (titre fort différent et qu'on pourrait traduire par: oser l'utopie) paru en 1969 à Munich chez R. Piper Verlag.
     Jusque récemment encore, la connaissance du futur et l'objectivité scientifique s'excluaient l'une l'autre. La science sondait les objets de la création, laissant l'avenir aux religions, aux idéologues et aux poètes. Véritable révolution épistémologique et méthodologique, les sciences font aujourd'hui une entorse à une règle fondamentale, la vérification expérimentale, et soumettent l'avenir à l'investigation critique. L'énorme pouvoir de transformation et de destruction des diverses techniques, militaires, biogénétiques, etc. en a fait une urgente nécessité. Un nouveau domaine de recherche s'est imposé, la "futurologie", terme introduit par Ossip K. Flechtheim. A juste titre, en 1945 déjà, J.-P. Sartre pouvait écrire dans le premier numéro des Temps modernes : "L'humanité tout entière, si elle continue de vivre, ce ne sera pas simplement parce qu'elle est née, mais parce qu'elle aura décidé de prolonger sa vie. [...] Voilà ce que nous éprouvons aujourd'hui, dans l'angoisse."

p.128

      Le professeur Picht évoquait en 1969 les dangers menaçant la survie de l'humanité: l'explosion démographique (pp 59-74), la famine, le manque d'eau, la pénurie énergétique et enfin la guerre. Cependant, la cause première de tous ces maux, analy­sait-il, demeure l'irrationalité du monde politique. "La révolution scientifique a été faite par les hommes, mais elle est traitée par la théorie politique comme un phénomène naturel. C'est pourquoi nous sommes incapables de contrôler intellectuellement ou politiquement cette nouvelle puissance mondiale. [...] Le problème de la rationalisation ne peut être résolu que si la raison politique et la rationalité technico-scientifique s'interpénètrent." (p. 81)
     L'auteur souhaitait alors davantage de concertation au niveau planétaire et une délégation de compétences à des institutions supranationales. (p. 83) Sans aller jusqu'à prôner un gouvernement mondial, il nous semble avoir alors fait grand cas d'une mondialisation des questions économiques, écologiques, énergétiques, voire pédagogiques. Dans le contexte politique de l'époque, l'établissement d'un dialogue entre les USA et l'URSS pouvait sembler prioritaire. Aussi Picht ignore-t-il parfaitement l'existence d'autres nations, d'autres peuples, d'autres civilisations, et semble naïvement se satisfaire de cette simplification. Au vu des rivalités et aspirations contraires auxquelles nous assistons aujourd'hui après la chute du Mur de Berlin - et que des historiens perspicaces pouvaient prévoir - son étude, sur ce point, paraît bien surannée. On a parfois l'impression de relire d'anciennes anticipations,de Huxley, de Wells ou d'Orwell, sans oublier Capek, le créateur - à partir du vocabulaire tchèque - du mot "robot".
     Plus intéressante, par contre, est son approche de l'utopie. Une discussion à la fois théologique et philosophique serait bienvenue, mais hélas impossible dans le cadre d'une recension. Picht rappelle que toute civilisation, en définitive, est artificielle: le produit de l'habileté manuelle de l'artisan, de l'artiste, voire sa conception de l'oeuvre, comme le raisonnement du savant, en bref, tout ce que l'homme a inventé pour compenser les insuffisances de sa constitution, est compris dans le mot grec tecnh d'où est issu le vocable qui a conquis tous les idiomes: technique. (p. 30) 
suite:
Cependant "les fondations du monde technique ne sont pas techniques, mais politiques et sociales". (p. 37) Par conséquent "le monde artificiel que nous devons bâtir pour assurer à l'humanité future ses bases d'existence doit être esquissé dans ses grandes lignes dès maintenant". (p. 111) C'est ce que Picht appelle "l'utopie raisonnée". (p. 112)
     Enfin une utopie raisonnée fait appel à la "notion de responsabilité", notion eschatologique et religieuse (p. 181), révélée même. L'homme ne pourra survivre que grâce à son humanité. Mais où donc se cache cette qualité humaine? L'auteur lance ce cri lucide:" On peut se demander, avec Adorno (Neher et d'autres, ajoutons-nous), si nous ne sommes pas dupes de nous-mêmes en nous imaginant que nous avons survécu, en tant qu'hommes, aux chambres à gaz, aux bombes et à l'oeuvre de destruction des systèmes terroristes". (pp 195-196)
     Sans aucun doute Picht, en 1969, a perçu bien des menaces écologiques qui déjà pointaient à l'horizon, en particulier l'explosion démographique, alors que nous n'étions que 3,5.109 sur cette Terre. S'il est attentif au danger nucléaire (nous lisons toutefois en page 35: "Tous nos espoirs reposent sur l'énergie atomique"), il demeure, nous semble-t-il, profondément anthropocentrique et confiant dans la croissance économique susceptible d'apporter une réponse au sous-développement. Cependant il ne s'agit plus, aujourd'hui, de construire une "utopie raisonnée", un "monde artificiel", même  à l'échelle humaine et pour sa survie, échelle de toute façon démesurée pour la santé de la Biosphère, mais bien plutôt de réintégrer l'homme dans son cadre, celui du Vivant. Georg Picht n'accomplit pas encore cette conversion à nos yeux indispensable dans ses Réflexions au bord du gouffre . Il faut le dire, car aujourd'hui son étude pourrait sembler toujours d'avant-garde - à bien des égards à juste titre - et séduire par son aspect rationnel et son appel à la responsabilité.
Joel Jakubec
p.129

Ouvrage récents
Jean-Claude DELEIR, J.-P. DELEAGE et Daniel HEMERY, Les servitudes de la puissance, une histoire de l'énergie, Flammarion, Nouvelle bibliothèque scientifique, Paris, 1986, 432p.

     Ouvrage publié avec le concours de l'Université Paris VII et de l'Association E.D.E.N. (Ecologie, Développement et Energétique). Oeuvre scientifique sans doute, néanmoins somme culturelle également, véritable parcours de l'histoire des idées, sociales, politiques, économiques... depuis la plus haute antiquité jusqu'à nos jours, sans omettre les hypothèses relatives à la période acheuléenne. L'énumération de quelques collaborateurs en témoigne: Françoise Grenot, diplômée de chinois de l'Université Paris VII, Robert Philippe, professeur d'histoire du moyen-âge, Université du Maine, etc. Les auteurs nous proposent une histoire de l'humanité interprétée à travers la grille de la problématique énergétique (ressources, répartition, technologies, etc.) en vue d'une action future cohérente. L'exergue du livre, de Xun Quang, IIIe siècle avant J.-C., atteste la hauteur de leur vue: "Le Ciel a ses raisons, la Terre a ses ressources, l'Homme a son ordre politique, formant ainsi avec les deux premiers une triade. Mais il fait erreur s'il ne respecte pas les fondements de cette triade en empiétant sur les deux autres ."
     En avant-propos, les auteurs nous invitent à une réflexion fondamentale avec un remarquable esprit pédagogique et synthétique: "Chocs pétroliers" et "dépression économique internationale" sont contemporains. Pourtant "ce synchronisme doit être pensé non à la manière d'un schéma explicatif, mais comme un tournant historique de première importance. [...] La crise énergétique n'a rien de passage [...] A vrai dire, plus que d'une crise, il s'agit d'une détérioration à long terme des fondements énergétiques de l'économie mondiale, dont la crise pétrolière de la décennie 1970-1980 n'aura été que le prologue." (pp 9-10) La question énergétique pèsera toujours davantage dans les options technologiques, politiques et sociales, tant au Nord industrialisé qu'au Sud, malgré "la foi naïve dans les miracles de la science".
     Jusqu'alors  l'énergie, considérée comme pure réalité physique inépuisable, demeure un "impensé historique"; seuls les agents de sa maîtrise - technologies, capitaux, organisation du travail, économie - sont pris en compte. De son côté, si Marx pose "les prémisses d'une réflexion sur les échanges entre l'homme et la nature" médiatisés par l'énergie et remarque combien le mode de production capitaliste est destructeur de l'environnement, s'il affirme à la fois "la nature énergétique de l'acte productif" et l'interdépendance du couple société/nature, hélas, il renonce très vite à cette approche, "si stimulante", notent les auteurs, pour privilégier l'analyse des deux autres éléments du processus de production, à savoir le capital et le travail.
     Les disciples de Marx ont encore accentué cette tendance, abandonnant "la piste qu'ouvrait le concept de totalité société/nature, celle d'une réflexion féconde sur l'emboîtement des rapports sociaux de production et de la biosphère, sur le jeu réciproque des déterminants naturels et des déterminants sociaux". (p. 12) Dès lors la relation société/nature fut considérée du seul ressort de l'économie, avec "la conviction irraisonnée de l'abolition prochaine des contraintes naturelles": c'est le scientisme des XIXe et XXe siècles, idéologie des sociétés industrialisées où "le rendement est pour l'instant délibérément sacrifié à la puissance".
     A l'opposé, et relativement récemment, de nombreux écologistes développent le "concept d'énergie"; "la thermo­dynamique remplace la mécanique comme fondement d'une nouvelle vision du monde". Cependant les auteurs demeurent critiques. 

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Certes "l'analyse énergétique (telle que la pratiquent Howard T. Odum et, à sa suite, de nombreux écologistes, biologistes et thermo­dynamiciens) est un outil irremplaçable pour une bonne gestion des resssources naturelles". Cependant, on ne fait que substituer au "matérialisme économiste" construit sur le modèle de la mécanique rationnelle, un "matérialisme énergétique". Les alternatives énergétiques tiennent lieu d'alternatives sociales; "la société fondée sur l'éco-énergétique devient une simple ingénierie de l'environnement". (p.41) Mais les réalités sociales, politiques et historiques, sont autant contraignantes que les lois de la physique. Aussi les auteurs se proposent de "dépasser les limites actuelles des différentes approches de la crise de l'énergie", pour parvenir à une vision globale d'un "nouveau système énergétique".
     Pour ce faire, ils explicitent les relations entre les sociétés humaines et la biosphère. L'activité économique de l'homme (production, échange, consommation) constitue une ''premiere sphère'', elle-même incluse dans la "sphère sociale" (l'Etat, les idéologies), cette dernière intégrée à la sphère du vivant et des ressources naturelles. Par conséquent, soumettre cet ensemble aux seules lois particulières de l'économie va à l'encontre de toute logique. Tant que l'intervention humaine est demeurée modeste, la biosphère en éliminait les nuisances, quoiqu'encore le surpâturage des steppes de l'Asie centrale fût peut-être "l'un des facteurs d'un désastre écologique qui expliquerait, au moins partiellement, les phénomènes migratoires séculaires vers l'Europe" (p. 18).
      L'énergie exige un "convertisseur" en vue d'une utilisation précise: une centrale thermique transforme l'énergie chimique contenue dans le charbon en électricité, un moteur convertit cette électricité en force mécanique; le rendement d'un convertisseur est le rapport entre énergies finale et initiale, toujours inférieur à 1, résultat formulé par Carnot en 1824, et aujourd'hui référence fondamentale de l'écologie scientifique.
     Le rendement du convertisseur humain est d'environ 20%; en effet, des 2500 à 3000 kcal, sous forme d'aliments, consommées quotidiennement par l'homme, 500 à 600 pourront être réinvesties dans ses activités sociales. Sans organes exosomatiques (les outils), la machine humaine est donc bien limitée, toutefois supérieure au cheval dont le rendement est de 10%; celui du boeuf est encore inférieur. Les auteurs peuvent donc écrire sans cynisme: "Dans des conditions historiques de faible développement des organes exosomatiques, le système esclavagiste est un système énergétique d'une rationalité supérieure". (p. 22) Les exemples de recours à ce "système énergétique d'une rationalité supérieure" ne manquent point, et les auteurs de rappeler l'Egypte des pharaons, les transferts  d'esclaves  africains  en Amérique, l'Allemagne de Hitler des années de guerre au cours desquelles le déficit énergétique devenait de plus en plus inquiétant, et dernièrement les grands chantiers staliniens.
     "De l'hominisation proprement dite aux premiers temps historiques, nos ancêtres en viennent à remanier complètement leur environnement du fait qu'ils détournent à leur profit exclusif une part grandissante de la productivité de la biosphère." (p. 37) Depuis les premières traces d'utilisation du feu, facteur d'homi­nisation et de socialisation, qui remontent à la glaciation de Mindel (soit un peu plus d'un demi-million d'années), jusqu'à l'Empire  romain,  en  passant  par Babylone, la Phénicie, la Grèce... les auteurs font l'inventaire des systèmes énergétiques en mentionnant entre autres la classification des instruments de Caius Terentius Varro, ami de Cicéron, dans son De re rustica: "Les outils sont doués de parole, semi-parlants ou muets. A la catégorie douée de la parole appartiennent les esclaves, à la semi-parlante les boeufs, à la muette les charrettes." (p. 69)
p.130

     Une part de l'ouvrage est consacrée à l'histoire de l'énergie en Chine, au "primat des énergies biologiques" (p. 77), à la culture des rizières, modifiée par la démographie, aux convertisseurs éoliens, à ses voies navigables systématiquement exploitées, moyen de transport le plus économique jusqu'à l'invention du chemin de fer... Enfin les caractéristiques de l'Occident médiéval sont décryptées à l'aide de la loupe énergétique, par exemple les "coûts énergétiques trop élevés des transports, sans doute l'une des clés du cloisonnement de la société féodale". (p. 133)
     Le capital modifie profondément le paysage énergétique européen; "avec lui cesse le primat des énergies biologiques et s'instaure celui des énergies fossiles", non renouvelables. (p. 143) au lieu de leur utilisation. Ainsi se créent des réseaux, le système est élastique; mais surtout, caractéristique d'une société de gaspillage: l'offre d'énergie "tend à précéder la demande" (p. 175), induisant une surconsommation, illustrée entre autres par deux exemples. Le premier est la voiture privée, au rendement médiocre, agent non seulement gravement polluant, mais encore aux coûts élevés en vies humaines et en infrastructures. Le second est la préoccupation constante d'E.D.F. (Electricité de France) de susciter des besoins "pour gagner une nouvelle clientèle et construire le consensus social autour de la société tout électrique". (p. 356) Cependant le système aborde ses limites: d'une part, outre les pollutions qu'il favorise, et dont les coûts sociaux sont de plus en plus démesurés, il y a crise des ressources; et d'autre part "l'industrialisation a engendré un mode de vie à très forte intensité énergétique qui n'est pas extensible à l'ensemble de l'humanité". (p. 226)
     MM. Debeir, Deléage et Hémery, tout naturellement, traitent également du nucléaire, pour constater qu'avec cette dernière filière, "la fragilisation de l'écosystème prend des formes inédites". (p. 261) Quant à nous, nous sommes particulièrement sensible au fait qu'avec le convertisseur nucléaire, "l'appropriation sociale de l'énergie atteint son degré de concentration et d'étatisation maximal" (p. 261), avec le risque d'établissement d'une société policière. Dans Le Livre jaune sur la société du plutonium, publié aux éditions de la Baconnière, à Neuchâtel, en 1981, par l'Association pour l'Appel de Genève, le professeur Ivo Rens remarquait déjà que le nucléaire contribue à "la mise en place effective d'un type de société incompatible avec les valeurs dont se réclament encore nos démocraties pluralistes". L'engouement, du moins  à Genève, des libéraux et néo-libéraux - par ailleurs si désireux de "dérèglementation"- pour l'électronucléaire n'est donc pas le moindre des paradoxes! Enfin, chacun le savait déjà, mais ce n'est pas sans Schadenfreude que nous relisons cette citation du général Thiry: "La France sait faire des armes atomiques de tous modèles et de toutes puissances. Elle pourra, pour des coûts relativement faibles, en fabriquer de grandes quantités dès que les surgénérateurs lui fourniront en abondance le plutonium nécessaire." (p. 287; à ce sujet, on lira avec profit, d'Angelo Miatello, La non-prolifération des armes nucléaires et l'ambiguïté de la filière surgénératrice nucléaire européenne , Peter Lang, Berne, Frankfurt, New York, 1986.)
suite:
      Avec une bibliographie abondante (comme les auteurs, on regrettera qu'ils n'aient disposé de davantage d'informations quant à l'Europe de l'Est; en 1986, le Mur de Berlin n'était pas tombé!), un glossaire des termes scientifiquess, des statistiques et de nombreuses cartes, graphiques et organigrammes, cette Histoire de l'énergie est une oeuvre que tout politique et décideur devraient lire avant de s'engager dans un projet énergétique, avant d'engager la société. Si MM. Debeir, Deléage et Hémery n'hésitent pas à faire appel à l'histoire et à la culture, c'est, nous le croyons, afin d'éviter tout dogmatisme stérilisant et d'inciter les responsables du destin de l'humanité à considérer, enfin, le long terme et la biosphère dans sa totalité, car "la crise actuelle appelle l'invention d'une socialisation capable de respecter à la fois la diversité des écosystèmes, celle des capacités et des besoins humains". (p. 377) Il faut remercier les directeurs de la collection, MM. Georges Duby, Jean-­Claude Pecker et Michel Serres de mettre à notre disposition un tel outil de travail. Par ailleurs la couverture du livre, un moulin à vent sur fond de centrale nucléaire, est suggestive.
Joel Jakubec 
François RAMADE, Les catastrophes écologiques, McGraw-Hill, Paris, 1987, 300p.

   Ingénieur-agronome de formation, professeur d'écologie et de zoologie à l'université de Paris-Sud, François Ramade consacre une partie de ses activités scientifiques à l'étude de l'écologie appliquée à la protection des ressources naturelles. Son analyse établit une corrélation entre les diverses catastrophes dans la mesure où elles présentent toutes la caractéristique commune de posséder une dimension  écologique importante. L'approche de Ramade vise à mettre en évidence les mécanismes qui provoquent les catastrophes et les perturbations écologiques qui en découlent.
     Pour cet auteur, la catastrophe écologique majeure du XXe siècle est l'explosion démographique, c'est-à-dire la reproduction anarchique de la population avec pour conséquence un accroissement exponentiel du nombre d'individus. Dénommée "bombe P" (Paul R. Ehrlich), l'explosion démographique compromet toute possibilité de développement dans le Tiers monde. A plus long terme, on peut prévoir que cette pression humaine déjà considérable sur les ressources naturelles indispensables à notre espèce provoquera une détérioration irréversible des processus écologiques. Pis encore, l'impact de l'ensemble des effets nocifs de cette surpopulation humaine sur les systèmes écologiques globaux prend une telle ampleur qu'il menace dans un avenir lointain l'existence même de la biosphère.

p.131

     A notre époque et en quelques décennies, notre espèce a commencé à dépasser les limites homéostasiques, c'est-à-dire d'autorestauration de la totalité des écosystèmes du globe: océans, zones humides, formations herbacées, cultures et forêts. L'humanité est en train de consommer à une vitesse accélérée non seulement les matières premières minérales, correspondant à un stock fossile, mais aussi les ressources naturelles renouvelables, de sorte qu'elle dilapide son capital biologique.
     Dans ces conditions, on ne peut être que consterné lorsque l'on constate avec quelle complaisance certains économistes (à l'instar de Julian L. Simon, auteur en 1981 de The Ultimate Ressource), méconnaissant les contraintes écologiques déjà en oeuvre, répandent l'opinion selon laquelle il n'y aurait aucune menace de surpopulation globale, car les problèmes de stabilisation démographique de l'humanité seraient dès à présent en grande partie réglés, et de toute façon la modernisation de l'agriculture dans le Tiers monde serait capable de répondre à l'accroissement de la population. Cette approche optimiste et temporisatrice des problèmes de surpopulation est non seulement erronée mais lourde de conséquences pour l'avenir. Si tant est qu'elle devait inciter à l'attentisme les gouvernements concernés. L'arrêt de la croissance démographique représente aujourd'hui un impératif catégorique pour la survie de l'humanité. Il est regrettable que les prévisions, y compris celles des Nations Unies, soient réalisées par les seuls démographes. En effet, si elles étaient l'oeuvre d'équipes pluridisciplinaires comprenant notamment des agronomes et des écologistes, elles seraient certainement plus réalistes car elles intégreraient la croissance démographique dans le cadre des contraintes provenant de la capacité limite des écosystèmes aux niveaux locaux et globaux. La relation population-ressources relevée par Malthus dans son Essai sur le principe de population - il a même sous-estimé la réalité - reste d'une actualité inquiétante.
     François Ramade analyse également d'autres types de catastrophes, notamment les catastrophes géophysiques (tremblements de terre, éruptions volcaniques, raz de marée...), la déforestation, la désertification, les pluies acides, et surtout la menace nucléaire considérée comme l'ultime catastrophe. En effet le développement des usages pacifiques de l'énergie nucléaire soulève un certain nombre de questions. Connaît-on avec certitude les conséquences biologiques à long terme des irradiations ionisantes? Estime-t-on à leur dimension réelle les risques écologiques inhérents au problème des déchets? La "sûreté" des réactions est-elle satisfaisante? 
     La catastrophe de Tchernobyl (avril 1986), par le nombre de victimes, et par les dommages économiques consécutifs à la contamination radioactive des zones de culture, a donné une illustration concrète des dimensions réelles du risque nucléaire. De cette catastrophe on tire un enseignement édifiant en ce qui concerne ce qu'il pourrait advenir en cas de conflit nucléaire. 
suite:
Bien que cette catastrophe ait présenté des conséquences infimes par rapport à celles qui découleraient d'une guerre atomique, elle a mis en évidence les difficultés considérables pour un pays développé de répondre de façon rapide et organisée aux problèmes médicaux et à ceux de radioprotection soulevés par l'exposition de la population à l'irradiation. On peut alors affirmer qu'aucun pays, quel que soit son régime politique, ne pourrait prendre en charge les dimensions humaines et médicales, à tout point de vue apocalyptiques, qui résulteraient d'un conflit nucléaire généralisé.
     Par ailleurs une guerre nucléaire, même "limitée", serait susceptible de bouleverser le climat global (hiver nucléaire) et de perturber l'équilibre de l'ensemble de la biosphère au point de compromettre la survie de l'espèce humaine et la pérennité des principaux écosystèmes terrestres et aquatiques.
Franck Nseka 
Paul R. et Anne H. EHRLICH, The Population Explosion , Touchstone, New York, 1991,320 p.

     Sur le plan mondial, probablement pas plus d'une personne sur mille ne se soucie de la surpopulation. La famine a reculé; dans les pays développés on mange trop; il existe une surabondance de produits alimentaires. L'industrie numéro un en France est l'agro-alimentaire. Qu'est-ce qui ne va pas?
     Pendant le dernier quart de siècle, les événements potentiellement cataclysmiques suivants ont été reconnus: diminution de l'ozone stratosphérique; accentuation des pluies acides; destruction accrue des forêts; extinction de nombreuses espèces; pollution de l'atmosphère, de l'océan et du sol; dégradation, souvent anthropogénique, de l'environnement global par érosion et désertification; tarissement de l'eau douce; enfin développement de la pandémie du Sida. Tous (sauf le dernier?) sont indirectement des produits de la société industrielle moderne. Tous sont aggravés par la taille de la population humaine et rendus plus dangereux par sa croissance rapide actuelle.
     L'important, saisi par les Ehrlich et par Al Gore (voir notre article ci-dessus), c'est qu'une partie des humains détermine le destin et la stratégie de notre espèce. La civilisation moderne est l'oeuvre d'une minorité qui ne s'intéresse pas à l'état de santé à long terme de l'Homme ni de la Biosphère. L'optique des auteurs est que la Planète entière est déjà surpeuplée parce que sa capacité de charge est en train de se dégrader (p. 39). De plus, une population de plus de 10 milliards est prévue d'ici un demi-siècles si la natalité ne baisse pas (p. 61).
     Qui (ou quoi) est coupable et responsable de la situation actuelle? Les Ehrlich répondent que chaque nation lutte pour les ressources qui diminuent constamment et en gaspille même une partie dans la course aux armements. On sait que le budget annuel de l'OMS est l'équivalent de 3 heures de l'argent dépensé pour les armes (British Medical Journal, 18 sept. 1993, p. 693). 

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En même temps, beaucoup de pays subventionnent la croissance démographique en favorisant les familles nombreuses. Ils profitent de l'excès actuel mais temporaire et local de nourriture dont on sait qu'elle est contrôlée par des compagnies multinationales. Cependant la production de nourriture en Afrique, au sud du Sahara, où habitent un demi-milliard de personnes, a baissé de 20 % depuis 1968 (p. 81). Si cette dérive continue, la seule solution sera de laisser périr de faim les pauvres, et non seulement en Afrique.
     Il est peut-être regrettable que P. Ehrlich ait déjà écrit un livre (The Population Bomb, 1968) avec la même optique, qui l'a quelque peu discrédité en raison de ses prévisions trop alarmistes. Néanmoins il est évident que les auteurs ont fait dans le présent volume un grand effort d'approfondissement et d'exactitude. Peut-être les Ehrlich sont-ils trop impliqués; ils aiment les humains et la Terre, aussi leur vision est-elle colorée et respire-t-elle l'angoisse. Une  telle démarche peut provoquer des contre-réactions. Exemple paradoxal: la politique de l'Église catholique semble générer des taux de naissance d'autant plus bas que le pays concerné est proche du Vatican! Ainsi, l'Italie a un taux annuel de natalité de 1,0 % seulement, loin derrière la France ou les USA, pour ne pas parler de l'Irlande ni de la Pologne (voir New Scientist 3 avril 1993, p. 4; Newsweek , 5 juillet 1993, p. 3; Quid 1992, p. 98).
     P. et A. Ehrlich affirment que seul un mouvement de masse peut résoudre la crise démographique. Mais leur livre ne développe pas une stratégie à cet effet. La perspective est très limitée dans la partie "What can you do?" (Que pouvez-vous faire?); aucun programme global n'est proposé; les exemples d'actions efficaces sont pour la plupart des copies de lettres écrites aux politiques et à d'autres responsables. Bien sûr, ils évoquent à maintes reprises leur équation I = PAT (Impact = Population x Affluence x Technology, Impact = Population x Opulence x Technologie). Cela semble assez irréaliste, voire naïf. En fait un individu ne peut rien faire seul. Ainsi la promesse faite dans la préface (que ce livre concernera ce que nous pouvons faire pour assurer un meilleur avenir) n'est-elle pas vraiment satisfaite.
     Enfin, sans le développer, les auteurs avancent l'esquisse d'un programme pour éviter une catastrophe mondiale (p. 180):
     1.   Arrêter la croissance démographique et entamer une réduction de la population jusqu'à une taille compatible avec la capacité de charge de la Terre.
     2.   Convertir le système économique en un système de permanence et d'équilibre en lieu et place de la croissance.
     3.   Quand cela est possible, remplacer les technologies  actuelles par des démarches qui ne dégradent pas l'environnement.
     Toutefois, les Ehrlich ont raison sur un point essentiel: la vitesse de l'explosion démographique est affolante, presque 100 millions de nouveaux humains s'ajoutant chaque année à notre masse (admise dans la déclaration opulation Growth, Resource Consumption, and a Sustainable World" par Michael Atiyah, président de la Royal Society of London, et Frank Press, président de 1' U.S. National Academy of Sciences, 1992).
suite:
La grande balançoire, croissance démographique contre chômage, joue de plus en plus lourdement. Mais si mouvement de masse il doit y avoir, dans quel sens peut-il intervenir?
     Je ferme ce livre avec la conviction que les bons sentiments et l'information ne suffisent pas. Une volonté forte chez les responsables est la qualité nécessaire pour stabiliser la population à un niveau compatible avec la capacité de la planète. Pourtant, j'hésite à recommander un programme suffisamment fort pour être efficace, parce qu'il amènerait inévitablement trop de discorde et de souffrance.
     Une seule démarche, non suggérée par les auteurs, sera envisagée ici: un programme mondial, limité dans le temps, d'un enfant par famille. Ce programme a déjà été essayé pendant les années 1970-1980 par la Chine (voir pp 205-210 et A.J. Coale et al., Science no 251, 1991, pp 389-393, et ici-même ci-dessous p,135, l'analyse du livre de Jean-Christophe RUFIN, L'empire et les nouveaux barbares, rupture Nord-Sud). La première chose à faire, c'est de discréditer les politiques natalistes.
     A part l'idée qu'il faut des jeunes pour payer la retraite des vieux, les deux principaux arguments avancés par les natalistes sont de nature économique et militaire: le marché international exige incessamment plus de nouveaux consommateurs et la sécurité d'une nation exige un grand nombre de citoyens pour maintenir sa puissance militaire. Ce n'est pas le lieu de contester en profondeur ces deux arguments, mais des réponses peuvent être mentionnées: la régulation du marché international, à commencer par le marché des armements, est nécessaire; la logique devrait être: survie et équilibre en fonction de la capacité planétaire. Quant au besoin de chair à canon, les Ehrlich montrent (p. 170) l'illogisme de cette proposition. Arrêtons le rêve statistique et fataliste d'une population de plus de 10 milliards au XXIe siècle: un nouveau doublement du nombre des humains n'aura pas lieu!
Richard Grantham 
Georges-Yves KERVERN et Patrick RUBISE, L'archipel du danger, introduction aux cindyniques, Economica, Paris, 1991, 444p.

     De naissance récente (1987), les cindyniques ou les sciences du danger s'appuient sur des disciplines déjà existantes comme les mathématiques, les statistiques, la physique, la chimie, les sciences du comportement, la psychologie... Dans cet ouvrage, les auteurs exposent non seulement les concepts de base de cette nouvelle discipline (le danger, le risque, la défaillance, la fiabilité, la sûreté, la sécurité...), mais aussi les méthodes générales d'études et de calcul du danger (théorie des graphes, arbre de défaillance, théorie des catastrophes...) et également les instruments de mesure (échelle Richter, échelle internationale des événements nucléaires...) ainsi que les lois de cette nouvelle branche du savoir (par exemple la loi de l'accoutumance au danger).
     L'ouvrage procède à un examen de quelques catastrophes technologiques récentes: Bhopal en 1984, Tchernobyl en 1986, le naufrage du pétrolier Exxon Valdez en 1989...

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     L'un des mérites du livre consiste dans la tentative des auteurs de faire un historique des attitudes de l'homme face au danger. Au cours des siècles, cette attitude s'est considérablement modifiée. Du fatalisme résigné, l'homme est passé à un volontarisme moderne qui a pour ambition la maîtrise du danger.
     Le Discours de la méthode de Descartes, en 1637, marque la naissance de cet homme volontariste. Ainsi, en Europe, le XVIIe siècle connaît une accélération des découvertes dans diverses disciplines: 1602, Galilée en Italie énonce les lois sur la chute des corps; 1639, Pascal en France fabrique la première machine à calculer; 1643, Torricelli en Italie construit un baromètre à mercure; 1686, Newton en Grande-Bretagne énonce les lois de l'attraction universelle. Ce mouvement de recherches et de découvertes dans tous les domaines va s'accélérer au XVIIIe siècle. Pourtant, c'est à cette époque qu'un terrible tremblement de terre secoue Lisbonne en 1755, faisant plus de cent mille victimes en quelques secondes et déclenchant un débat philosophique sur les places respectives de la nature, de l'homme et de Dieu.
     Si Voltaire rend responsable la nature, Rousseau, avec qui il entretient sur le sujet une abondante correspondance, rend les hommes responsables: il fallait construire la ville autrement ou ailleurs. Au XIXe siècle, avec la naissance des grandes industries apparaît le risque technologique. Avec l'ère industrielle, les dangers se multiplient et les accidents augmentent dans les usines, les mines, sur les voies ferrées...
     Au delà du diagnostic antifataliste de Rousseau sur le tremblement de terre de Lisbonne, c'est l'ère industrielle qui va amener progressivement l'art de l'ingénieur à développer l'ambition de la maîtrise technologique. Les auteurs relèvent ainsi que notre civilisation et nos sociétés ont développé une culture d'infaillibilité et de succès techniques. Si autrefois, tout était ramené à Dieu et à la Providence, aujourd'hui on voue un culte à la technique et au progrès. Remontant à Platon, les auteurs montrent comment, dans une intuition prophétique, le philosophe athénien des Ve et IVe siècles avant Jésus-Christ aborda cette problématique pour nous donner sous la forme du célèbre Mythe de la caverne, la clé du risque d'hallucination qui découle du caractère artificiel des images fournies par les techniques avancées (La République). A vingt-quatre siècles de distance, la même menace pèse sur l'homme en situation d'esclave des symboles projetés sur un écran.
     Aujourd'hui, par l'intervention des multiples techniques pas toujours totalement maîtrisées, l'homme a décuplé les sources des dangers, mais parallèlement, il met des garde-fous pour en réduire les conséquences. Protection et prévention sont les maîtres mots de la lutte au quotidien contre les dangers car chaque innovation technique est synonyme d'un danger nouveau. Il faut donc cerner le danger, l'identifier, en connaître les causes pour pouvoir espérer en diminuer les conséquences négatives.
     Le livre déplore cependant que le thème de "catastrophe industrielle" n'ait véritablement émergé que depuis une vingtaine d'années: ni le premier Rapport au club de Rome, ni Bertrand Gilles (Histoire des techniques) ne consacre un chapitre à ce thème dans les années 1970.
suite:
     Les auteurs relèvent également la responsabilité des groupes de technocrates qui en général décident de la mise en oeuvre rapide des techniques de pointe et en font subir les conséquences à l'ensemble de la collectivité.
     Outre la catastrophe nucléaire dont on peut difficilement connaître avec exactitude les conséquences à long terme pour la santé des populations, les auteurs analysent également une autre catastrophe importante, à savoir l'explosion démographique. Ils relèvent que trois séries de phénomènes se combinent et se renforcent pour accroître les dangers qui menacent la population mondiale: la dégradation des sols, la déforestation, le réchauffement global de la planète dû à (l'augmentation de) l'effet de serre. La principale conséquence serait la montée du niveau des eaux du fait de la fonte des glaces. Certains pays, comme le Bangladesh, seraient inondés sur des surfaces considérables. Ils rappellent que le système climatique est basé sur un équilibre fragile entre l'atmosphère, la terre, les océans, les glaces... et que toute modification d'un de ces éléments peut faire "basculer" le système. Cette hypothèse serait-elle en train de se réaliser en cette fin du XXe siècle?
     Cet ouvrage remarquable se termine par une note d'optimisme, à la manière de René Dubos (Les dieux de l'écologie), en postulant que le mot accident pourrait disparaître de notre dictionnaire si toutes les mesures de prévention étaient appliquées. Cet optimisme me parait excessif compte tenu de la caractéristique de l"'insécabilité" des techniques (Jacques Ellul): il est illusoire de chercher à séparer les bonnes et les mauvaises techniques.
Franck Nseka 
Jean-Christophe RUFIN, L'empire et les nouveaux barbares, rupture Nord-Sud, Editions Hachette/Pluriel, Paris, 1992, 256p.

     L'auteur est un connaisseur des relations Nord-Sud puisqu'il a participé à la coopération en Amérique latine, en Afrique et en Asie. Il est actuellement maître de conférence à l'Institut d'études politiques de Paris. On lui doit déjà L'évolution fixe, Presses universitaires de France, Paris, 1984, et Le piège humanitaire, Editions Jean-Claude Lattès, Paris, 1986.
     Jean-Claude Rufin analyse les urgences contemporaines non seulement avec perspicacité, mais encore à partir d'une vaste connaissance historique et classique. Aussi n'hésite-t-il pas à citer Tacite,  Kipling,  Pascal,  Bossuet, Machiavel, Barthes, l'empereur Marc Aurèle, etc. Non point certes pour faire étalage de culture, mais parce que ces hommes furent profondément aux prises avec les problèmes politiques et idéologiques de leur époque.
     Dès les premières pages, le ton de l'ouvrage est donné. Avec lucidité, non sans un humour grinçant, Rufin colle à la réalité du jour: "Nous avons eu très peur. La défaillance de l'ennemi soviétique sur lequel nous comptions depuis quarante-cinq ans pour nous terroriser avait plongé les démocraties dans une grande mélancolie. Que sera Rome sans ses ennemis? ironisait Caton après la destruction de Carthage."

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     Comment dès lors justifier les crédits militaires et les bénéfices des fabriquants d'armes?, ajoutons-nous. Mais heureusement, continue ironiquement Rufin, ce n'est pas encore la fin des misères, "la menace, la guerre, la vie en somme, allaient bientôt nous être rendus". (p. 9)
     En quelques pages remarquables l'auteur définit la problématique actuelle, la situant dans un cadre historique général. Il établit un parallèle entre la destruction de Carthage et la chute du Mur de Berlin et cite ces mots du vainqueur de l'antiquité, le Romain Scipion, à son ami Polybe: "C'est un beau jour Polybe, mais j'éprouve, je ne sais pourquoi, quelque inquiétude et j'appréhende le moment à venir où un autre pourrait nous adresser pareil avertissement au sujet de notre propre patrie."
     Carthage éliminée, Rome est la seule gardienne du droit, l'héritière de l'universalisme grec. Mais bientôt, succédant à un ennemi ponctuel et connu, se lèvent aux confins de l'Empire, des peuples hétéroclites, aux langues et religions diverses, menaçants, et auxquels les Romains donneront le nom de Barbares, c'est-à-dire les "Etrangers".
     Si la chute du Mur de Berlin fut d'abord considérée comme la victoire de la démocratie et de l'universalisme des Droits de l'homme, il fallut aussi bien vite reconnaître qu'il n'en est rien, et que l'Occident se retrouve seul, et pétri de doutes, face à lui-même et à l'inquiétante nébuleuse des pays du Tiers monde, les "nouveaux Barbares". Le terme de "barbare" n'étant ici bien évidemment pas à prendre dans son sens trivial de sauvagerie, précise l'auteur.
     L'axe Est-Ouest était un axe de confrontation idéologique: les valeurs dites occidentales face au marxisme d'Etat. Paradoxalement il "installait un équilibre de paix". (p. 22) L'axe Nord-Sud, lui, "contient le déséquilibre et l'affrontement", tant les peuples du Sud sont divers quant à leurs aspirations, leurs régimes politiques et leur développenient. Ce sont ces dangereuses oppositions Nord-Sud, ces théâtre de drames, présents ou potentiels, que Jean-Christophe Rufin se propose d'inventorier puis d'analyser, dans le monde arabe, en Asie, en Méditerranée, en Amérique du Sud. En postface de cette édition, il relève l'influence de son ouvrage auprès de responsables politiques, notamment aux Nations Unies à Genève.
     Les pages 47-63 de l'étude concernent particulièrement le présent volume de Stratégies énergétiques, Biosphère & Société, puisqu'elles abordent la question démographique. L'auteur y expose deux thèses en présence. La première, celle des néo-malthusiens, pour qui "la croissance démographique du Tiers monde est un frein au développement". Et la seconde, celle dite de "la transition démographique". A ce sujet, on lira également avec intérêt l'article de Jean-Marie POURSIN intitulé "La population mondiale en 2150", dans Le Débat (Editions Gallimard, Paris, no 75 mai-août 1993, 192 p.)
suite:
En un premier temps, Jean-Marie Poursin y explicite la théorie de la transition démographique. Enoncée il y a plus de cinquante ans par un Français, A. Landry, elle est "la traduction dans le champ de la démographie de l'immense bouleversement apporté par le raz de marée de la modernisation". On crut en effet longtemps que la Révolution industrielle déterminerait un équilibre entre fécondité et mortalité; "le meilleur contraceptif, c'est le développement", tel était le credo des années 70-80.
     Les deux auteurs en montrent les limites. Jean-Christophe Rufin parle des "blocages" de la transition. En effet, la réussite économique de l'Inde devient "un exemple gênant" car "la fécondité n'a pas fléchi". (p. 54) Le dispositif de contrôle des naissances "a sombré dans la corruption"; les certificats de stérilisation sont l'objet d'un commerce, et pour profiter de l'indemnité qui s'ensuit, on a vu des femmes y recourir "après la ménopause".
     Par ailleurs les exhortations aboutissent parfois à l'effet opposé; ainsi "plus le Nord a expliqué que l'accroissement démographique était un drame, plus le Sud a compris qu'il pouvait être une arme". (p. 55) D'autres paramètres interviennent encore, notanunent les pratiques religieuses. Le fondamentalisme musulman est peu favorable à la contraception; l'Iran, en quinze ans, et malgré une guerre longue et meurtrière, est passé de 33 à 56 millions  d'habitants.  (Curieusement l'auteur ne parle pas des interdictions du Vatican.) Les rivalités claniques également modifient les données, en Ethiopie, en Inde, etc... en accentuant la pression démographique car "masse et pouvoir sont liés". Enfin Rufin explicite les options politiques qui se cachent derrière ces différentes approches.
     L'auteur termine ce chapitre par une nouvelle comparaison avec l'antiquité romaine: "Le Sud retrouve, dans notre imaginaire, le caractère fondamental qui distinguait les barbares à l'âge antique: la capacité de déferlement, de migration, de débordement. [...] La capacité de déferlement ne vient pas seulement du nombre mais d'une certaine aptitude au mouvement qui oppose les barbares aux peuples sédentaires, stables et prospères de l'Empire." (p. 63) Les nomades d'autrefois sont les déracinés d'aujourd'hui.
     Devant tous ces facteurs qui influent les uns sur les autres, ce règne de l'exponentiel, le scepticisme quant à l'utilité des mesures à prendre pourrait s'instafler, se traduisant, soit par le renoncement à toute action, soit par le choix arbitraire d'une méthode coercitive de contraception (comme en Chine). Il reste une troisième voie, celle d'une radicale et humble solidarité.
Alain Perrot
p.135

The    World Uranium Hearing Society ed., Poison Fire Sacred Earth, Testimonies, Lectures,  Conclusions,München (Schwanthalerstrasse 88), 1992, 322 p. format A4.

     The World Uranium Hearing Society a été fondé en 1987 à Munich (avec des correspondants à Salzbourg, New York et Montréal) par Claus Biegert, et participe dès lors à de nombreuses rencontres: International Uranium Mining Conference à Saskatoon (Canada), Green Energy Conference à Montréal, Global Forum of Parliamentary and Spiritual Leaders à Moscou, dernièrement le Sommet de Rio...
     Les textes des conférences du congrès que le World Uranium Hearing a organisé à Salzbourg en septembre de l'an dernier, prononcées en allemand, anglais, russe, espagnol et français, nous sont livrés en anglais uniquement, sous le titre mentionné ci-dessus. La session (parrainée entre autres par la Ville de Mozart; le WuppertallInstitut für Klima, Umwelt und Energie; Brot für die Welt, Stuttgart; l'Association internationale des médecins pour la prévention de la guerre nucléaire IPPNW, section allemande...) évoque quelque peu les assises d'un tribunal (hearing) avec ses témoins (witnesses), ses auditeurs (listeners), ses observateurs (observers).
     Quatre thèmes furent abordés, soit quatre journées qui correspondent à quatre chapitres de quelque 60 pages cha­cun du livre: les Montagnes, les Forêts, les Déserts, enfin les Eaux, toujours considérés sous l'angle des nuisances dues  à l'industrie nucléaire. Nous n'allons pas résumer les contributions venues de spécialistes des cinq continents - il y en a une centaine - nous contentant de nommer quelques participants parrni les plus significatifs: Alice Stewart, médecin, professeur et titulaire du prix Nobel alternatif, Vladimir Chernousenko, physicien à Tchernobyl ("He has lived through the whole nightmare, he is definitely a victim", selon les termes du modérateur de la jour­née), le professeur Ernst-Ulrich von Weizsäcker, biologiste, Bill Keepin, médecin, consultant de Energy and Enviro­nment, Nouveau Mexique, le docteur Roger Belbéoch, de France, collaborateur de Stratégies énergétiques, Biosphère & Société et membre du GSIEN, Martine Deguillaume, médecin, membre du CRII-Rad (Commission de recherche et d'information indépendante sur la radioactivité), Rosalie Bertell, également titulaire du prix Nobel alternatif, Robert Jungk... Et avec eux plusieurs autochtones, entre autres quelques chefs indiens venus d'Amérique pour témoigner des méfaits de l'emprise du nucléaire sur leurs territoires; ce sont les Witnesses.
     Les sujets traités vont de l'extraction de l'uranium, au stockage des déchets radioactifs, en passant par les niveaux d'irradiations que les gouvernements, en dépit des mises en garde des biologistes, considèrent comme acceptables, les statistiques des cancers, la mer d'Irlande polluée par les rejets de plutonium de l'usine de Sellafield, etc. Les problèmes juridiques y ont également leur place. En fin de volume, on trouve in extenso la déclaration finale du congrès. Elle est à la fois d'ordre scientifique et éthique: appel à renoncer à une industrie délétère pour l'homme et les écosystèmes, appel à une conception globale de la biosphère.

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     En fait, ces quelque trois cents pages avec graphiques, statistiques et photos ne nous apprennent rien de nouveau sur le nucléaire en tant que tel. Leur incontestable utilité réside dans la mise en regard et la comparaison ainsi possible de données souvent éparses, objets de citations éventuelles pour de nombreux travaux et articles. Le lecteur prend également connaissance d'un nombre impressionnant de correspondants et d'instituts, tous préoccupés par les dangers de l'industrie électronucléaire. Ce volume est un véritable Who 's Who de la contestation écologique. Enfin, la couverture est ornée d'une reproduction d'un serpent gravé sur une roche de la tribu Njamal en Australie. Selon la mythologie des Aborigènes, il dort dans la terre et ne doit pas être réveillé, sinon il sème la mort. Quelle vision prophétique, et combien les symboles se ressemblent!
Joel Jakubec 
Commission économique pour l'Europe, Genève, Efficacité énergétique Est-Ouest, politiques et programmes tech­niques et répertoire des participants et experts, Série CEE sur l'énergie no 10, Nations Unies, New York, 1992, 304p.

     Cet ouvrage, format A4, comme beaucoup de publications des Nations Unies, a la sécheresse des tableaux, des bilans et des statistiques. Il a été élaboré dans le contexte du projet "Efficacité énergétique 2000" adopté par les conseillers des gouvernements des pays de la CEE pour l'énergie en vue de favoriser la coopération en ce domaine. Il s'agit de l'énumération des mesures prises par les différents Etats du continent, tant en Europe occidentale, qu'en Europe centrale et orientale, en vue d'une utilisation rationnelle de l'énergie; le but final déclaré étant bien entendu l'économie d'énergie, l'une des conditions de la sauvegarde de l'environnement. Nous nous demandons néanmoins si  l'aspect financier et commercial n'est pas par trop privilégié.
     A côté des mesures d'ordre technologique, par exemple les rendements énergétiques, le chauffage urbain ou les isolations thermiques, l'étude aborde les diverses législations en vigueur, les incitations financières, la spécification des rendements... Enfin l'ouvrage fournit la liste des participants au projet, institutions, distributeurs d'énergie, etc, tous concernés par le secteur énergétique.
     Cet ouvrage, par l'étendue des informations qu'il explicite, est destiné à renforcer les contacts entre responsables du domaine énergétique, tant au niveau administratif et commercial, qu'au niveau des ingénieurs. Par ailleurs ces pages, lues dans une perspective hic et nunc, permettent des comparaisons, et, à qui le veut, de vérifier ce qui est faisable, ce que les autres font déjà ou ne font pas encore, ou encore ce qu'il est possible d'améliorer dans l'immédiat.

Joel Jakubec
 p.136

G. Baer, S. Hammacher, A. Seiler-­Baldinger, éd., Die Neue Welt 1492-1992, Indianer zwischen Unterdrückung und Widerstand, Birkhäuser Verlag, Basel, Boston, Berlin, 1992, 156p.

     Cet ouvrage est le fruit du travail d'une équipe d'ethnologues, professeurs aux universités de Bâle, Zürich, Budapest, Freiburg i. Br., Marbourg, Berne, de conservateurs de musées d'ethnographie suisses, ou encore de chercheurs sur le terrain, au Brésil et au Mexique. Comme tout recueil de ce type, il présente des reproductions d'anciennes gravures: cartes de géographie des lieux de l'invasion espagnole, indigènes massacrés ou se donnant volontairement la mort, missionnaires imposant sans vergogne la croix de leur Christ, végétation tropicale, etc., sans oublier divers objets utilitaires. Signalons encore des photos réalistes, entre autres du cinéaste Volkmar Ziegler.
     Si chacun des articles mériterait, dans la recension d'une revue d'ethnographie ou d'histoire, une mention, deux contributions nous semblent entrer très spécifiquement dans les préoccupations de Stratégies énergétiques, Biosphère & Société, forum précisément interdisciplinaire. La première est celle de madame Pierrette Birraux, ethnologue et géographe "de terrain" au Vénézuéla et au Brésil. Avec elle, l'ethnographie quitte le musée, et de science souvent orientée vers la description des moeurs et le passé, avec un goût prononcé pour les collections d'objets, entre de plain-pied dans la problématique écologique contemporaine (pp 131-139).
     L'auteur part du constat que la forêt du littoral brésilien, cinq siècles après l'arrivée des Européens, est à 95 % détruite, et que la forêt amazonienne risque d'encourir le même sort. Si nombre de scientifiques sont conscients de la catastrophe qui menace et tentent d'y remédier, on constate hélas que leur méthode n'est pas toujours adéquate au but recherché. Maints écologistes conservateurs (bei konservativen Umweltschützern, p. 133), imbus d'une conception occidentale de la nature, entrevoient une solution dans la création de vastes parcs réservés, privant ainsi les autochtones de leurs ressources, sans pour autant parvenir à éloigner les aventuriers et autres chercheurs d'or, tant il faudrait de gardiens armés pour ce faire. Enfin, et surtout, les biologistes commencent à percevoir que la protection des écosystèmes tropicaux doit tenir compte des cultures des peuples en interaction avec eux depuis des millénaires. Par ailleurs les conditions juridiques ne sont pas toujours favorables au maintien de la forêt. L'un des moteurs de la colonisation foncière au Brésil découle d'une loi qui attribue à quiconque "met en valeur" une terre inhabitée, sa possession. Or, mettre en valeur signifie souvent dans la pratique défricher! (Cette situation fut évoquée - nous l'avons constaté de visu - par le Groupe de travail sur les populations autochtones, en juillet 1993, aux Nations Unies, à Genève.)
     Madame Birraux relève l'apport des indigènes (ici les Yanomami chez qui elle a vécu et travaillé), riches d'un savoir holistique, à la santé des écosystèmes. Par leur mode d'agriculture sur brûlis et leurs déplacements, ils défrichent chaque année une modeste portion de forêt qui se régénère, de même que le gibier et la cueillette; l'épuisement des sols trop acides et pauvres en sels minéraux est ainsi évité, avec pour conséquence la conservation de la biodiversité. Aussi les contacts entre indigènes et associations de protection de  l'environnement se multiplient.

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Il n'est pas sans intérêt de constater que dans les pays industrialisés d'Europe, l'agriculteur, en cette fin de siècle, est confronté à un enjeu - mutatis mutandis - parallèle: est-il un producteur-prédateur uniquement ou peut-il contribuer à la préservation des écosystèmes?
     Peter R. Gerber, directeur du musée d'ethnographie de Zürich et conservateur au département américaniste, dévoile un conflit fréquent à propos des ressources énergétiques (pp 145-151). A l'occasion des jeux olympiques d'hiver au Canada en 1988, le Glenbow-Museum organisa une rétrospective sur les premiers habitants du pays, et demanda à divers musées des objets en prêt à exposer. La communauté indienne du lac Lubicon, au nord de l'Alberta, engagea les prêteurs à refuser, car des 2,6 millions de Ca-$ nécessaires à la manifestation, la moitié provenait d'un don de Shell-Canada, qui, dans la région du lac Lubicon précisément, prélève quotidiennement pour 1 million de Ca-$ de pétrole, non sans détruire l'environnement, indispensable pour la vie économique des indigènes, comme pour la conservation de la biodiversité. L'auteur précise que les grands musées d'Europe du Nord renoncèrent à prêter leurs collections. Quant aux musées suisses, certains acceptèrent, à condition que figurât sur le catalogue de l'exposition la mention de leur souci écologique. Les responsables du Glenbow-Museum acquiescèrent, mais le texte n'apparut jamais, le catalogue étant déjà imprimé: c'était un coup monté (ein abgekartetes Spiel, p. 148) ajoute Peter Gerber!
     Ces deux exemples tirés d'une "ethnologie engagée" montrent que les démarches  indigéniste  et  écologique aujourd'hui peuvent se rejoindre; il y a là une solidarité possible, déjà entrevue au Sommet de Rio, à poursuivre avec attention (cf. la recension dans ce même volume de SEBES de Poison Fire Sacred Earth). Avec le Working Group on Indigenous Populations des Nations Unies, nous avons remarqué combien la revendication écologique est primordiale chez les Amérindiens, alors que dans les pays industrialisés, elle demeure trop souvent un luxe, vite jugé secondaire, pour la gauche comme pour la droite politique, en cas de récession économique, prouvant ainsi combien le rapport de l'Occidental à la Biosphère est perverti.
Joel Jakubec 
Bella et Roger BELBEOCH, Tchernobyl une catastrophe, quelques éléments pour un bilan, Editions Allia, Paris, 1993, 220 p.

     Deux physiciens font le bilan de la catastrophe de Tchernobyl sept ans après l'événement. Le lecteur pourrait, dans un premier temps, craindre de se trouver immergé dans une marée de données techniques qu'il aurait de la peine à maîtriser. Il n'en est rien. L'ouvrage se lit comme un roman policier.
     Du roman policier, l'histoire de Tchernobyl en a bien des éléments. Mais c'est un mauvais roman. Un roman sordi­e. Contrairement à la règle établie, les grands coupables courent toujours, protégés par leurs alliés et leurs complices qui  occupent d'importants postes dans la politique et l'économie. Quelques petits poissons sont condamnés symboliquement. Les victimes attendent toujours.

p.137

     Hiroshima avait été salué unanimement par la presse comme un triomphe du génie humain. L'humanité était promise à un avenir radieux - pour reprendre le titre volontairement ironique d'un ouvrage de l'ex-Soviétique Alexandre Zinoviev! Les morts comptaient peu. C'était l'ouverture vers la modernité. Tchernobyl est un désastre, et met définitivement un terme aux vains espoirs. Le nucléaire a failli à toutes ses promesses. Et, curieusement, c'est au moment où les scientifiques nucléaires n'ont plus rien à promettre que leur pouvoir s'installe le plus inéluctablement et le plus dangereusement.
     En fait tous les experts nucléaires du monde, théoriquement responsables de la protection des populations, sont au service de l'industrie atomique et de sa promotion. Dès lors, il était logique que, dans les suites de la catastrophe de Tchernobyl, la priorité fût donnée à la manière de gérer les conséquences médiatiques de l'événement et non aux secours urgents à apporter aux populations en danger. La gravité de la situation sanitaire dans les régions contaminées devait être minimisée. Il fallait mentir, il en allait de l'intérêt vital de l'industrie nucléaire mondiale. Prendre les mesures nécessaires pour secourir la population, c'eût été avouer la gravité du désastre, et par conséquent compromettre l'avenir du business nucléaire. C'est ainsi que les experts ont transformé une catastrophe en un crime! Officiellement ils prétendent mentir pour ne pas affoler les populations. Pour expliquer les troubles multiples dont souffrent les gens, les "experts" médicaux ont inventé une nouvelle maladie: la radiophobie. Selon eux cette maladie, purement du domaine de la psychiatrie, sera d'autant mieux prévenue qu'on évitera d'alarmer la population avec d'inutiles informations.
     Un tel réseau de mensonges n'a pu être mis sur pied que grâce à une vaste solidarité internationale de la nucléocratie, constituant un véritable complot. Le bruit médiatique autour de Tchernobyl risquait de contaminer le nucléaire occidental. La France l'a particulièrement bien compris, dépêchant immédiatement ses spécialistes en URSS pour aider à camoufler l'ampleur du désastre. Des médecins ont prêté leur concours à ce jeu! Le professeur Pelletier, responsable français en matière de radioprotection, s'est distingué par des propositions particulièrement méprisantes à l'égard de la santé. Pour résoudre le problème de l'évacuation des habitants sinistrés, les "respectables" experts proposèrent par exemple aux Soviétiques de modifier les normes de radioprotection dans le sens d'une plus grande tolérance.
     Le rapport de l'AIEA (Agence Internationale de l'Energie Atomique à Vienne) de 1991 estime que les mesures prises par les Soviétiques contre les effets à long terme ont été "excessives". Le rapport donne ainsi une bonne idée de la gestion des experts occidentaux en cas de catastrophe nucléaire dans leur propre pays
     Le lecteur découvrira avec beaucoup d'intérêt comment le drame s'inscrit dans une sorte de logique historique du nucléaire. Il trouvera aussi, au milieu de l'étude, des chapitres davantage scientifiques sur la situation dosimétrique et sanitaire en Ukraine, en Biélorussie et en Russie !
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Même dans cette partie plus technique le langage demeure facilement accessible, et pour ceux qui le désirent, un glossaire donne les explications nécessaires. Des notes documentaires et bibliographiques très complètes témoignent du sérieux de l'ouvrage.
Jacques Moser 
Fabrizio CARLEVARO et Franco ROMERIO, Gestion du risque et systèmes énergétiques, Université de Genève, Série de publications du Centre universitaire d'étude des problèmes de l'énergie No 52, Case postale 81, CH-1231 Conches-Genève, 1993, 240 p.

     Il s'agit des Actes de la quatrième Journée du Centre universitaire d'étude des problèmes de l'énergie (CUEPE) qui eut lieu le 13 octobre 1992, et donc de la publication, avec la collaboration de l'Office fédéral de l'énergie, des diverses contributions présentées ce jour-là. Ce cahier pluridisciplinaire aborde la problématique du risque sous plusieurs angles et se termine par un débat général.
     "Une société n'est jamais à l'abri du risque", écrit le professeur Carlevaro (directeur du CUEPE) en avant-propos. Et chacun se souvient de Three Mile Island (1979), Mexico (1984), Bhopal (1984), Tchernobyl (1986), Sandoz-Bâle (1986), Shell-Lyon (1987), Exxon Valdez (1989), et bien d'autres catastrophes dont il est question dans ce volume. Sujet par conséquent d'une brûlante (!) actualité, et l'apanage consécutif de quasi toutes les stratégies  énergétiques  développées aujourd'hui.
     Le professeur Carlevaro met le doigt sur une question primordiale, celle de la "pertinence pratique" de la mesure du risque exprimée en terme d'espérance mathématique: "un événement provoquant le décès de 1'000 personnes et ayant une probabilité de se réaliser de 1/100'000, a une espérance mathématique de 1/100 de décès". Le risque R est donc le produit de la probabilité P d'occurrence et de l'ampleur A d'un accident (R = P x A). On lira en regard ce qu'écrit le professeur Lucien Borel, de l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, dans le même volume (pp 195-205) et sur le même sujet. Il introduit la "notion d'ampleur maximale acceptable pour les citoyens et tolérable pour la biosphère, cela indépendamment de la probabilité d'occurrence de l'accident", tout en convenant qu'une ampleur maximale est certes difficile à chiffrer.
     Tableaux, graphiques et équations ne se résument pas, aussi nous contentons-nous de donner un aperçu succinct et quelque peu commenté de la table des matières. Ono Giarini, de l'Association internationale pour l'étude de l'économie de l'assurance à Genève et membre du Club de Rome, introduit la première partie, intitulée "Problématiques du risque", et relève que "la nature systémique de l'économie moderne et le degré croissant de complexité technologique demandent une compréhension et un contrôle de la vulnérabilité de ces systèmes sans cesse accrus". (p. 7) Exigence que partageront, chacun dans son domaine, plusieurs conférenciers de cette Journée!

p.138

     Dans cette même section, Thierry Schneider, du Centre d'étude sur l'évaluation de la protection dans le domaine nucléaire, de Fontenay aux Roses, en France, traite la dimension probabiliste du risque dans le cadre de la filière nucléaire. On ne sait s'il s'agit de complaisance ou de crainte face à ses employeurs, de naïveté, d'absence d'informations ou encore de malhonnêteté intellectuelle. Toujours est-il que pour lui Tchernobyl se résume à...31 victimes! (p. 29) Par conséquent, on ne s'étonnera guère de ne point trouver, dans sa bibliographie pourtant abondante, l'expertise des professeurs Jochen Benecke et Michael Reimann, de Münich, commanditée par l'Association pour l'Appel de Genève, et abordant précisément la Critique de la recherche sur la sûreté et de l'estimation du risque que présente la Centrale nucléaire Superphénix de Creys-Malville. (Cf. dans ce cahier-ci de Stratégies énergétiques, Biosphère & Société les recensions des ouvrages de B. et R. Belbéoch et de A. Yarochinskaya qui explicitent la politique française à ce sujet.)
     Christine Mironesco, du Département de Science politique de l'Université de Genève, introduit la deuxième partie de l'ouvrage, intitulée "Outils d'analyse et d'évaluation du risque", par une comparaison de l'évaluation du risque nucléaire en Europe et aux USA. Suivent des études d'Henri Loubergé   (Département d'Economie politique, Université de Genève), de Matteo Ferrari (Istituto Ricerche Economiche, Bellinzona) et d'Eduard Kofler (Institut für Empirische Wirtschaftsforschung, Universität Zürich) ainsi que de Paolo F. Ricci et Anthony L. Cox jr (University of San Francisco, Berkeley) qui abordent entre autres les risques d'atteinte à la santé.
     Les troisième et quatrième parties des Actes - "Risques dans les sociétés industrielles" et "Risques des filières énergétiques" - traitent plus particulièrement des dommages à l'environnement. En ce qui concerne les grandes catastrophes industrielles de ces dernières années, "il est important d'en dégager les enseignements afin de mettre en oeuvre ce que l'on pour­rait appeler une gestion des risques industriels majeurs, gestion qui inclut les préoccupations relatives à la protection de l'environnement", écrit Jean-Baptiste Lesourd, du Groupe de Recherche en économie quantitative et en économétrie de l'Ecole des Hautes études en sciences sociales de Marseille. (p. 125) Deux praticiens, Michel Giannoni et Klaus Yvon envisagent deux cas très concrets, l'un, le stockage du gaz propane, et l'autre, de l'hydrogène.
     Enfin la dernière section accorde une place à l'éthique (Joel Jakubec, de l'Association pour l'Appel de Genève) et au "consensus politico-social en matière de risques technologiques". En effet, la promiscuité et l'organisation de la société contemporaine obligent les décideurs, industriels et politiques, à tenir compte des paramètres éthiques et sociaux dans leurs choix énergétiques et technologiques, surtout - et c'est de plus en plus le cas - lorsque ces derniers sont susceptibles de mettre en cause les générations futures. 
suite:
     Ici le professeur Lucien Borel affirme: "Nous sommes dans une situation de fuite en avant et de pédagogie des catastrophes. [...] Maintenant ce qui nous est demandé est un effort d'anticipation." (p. 223) Cette dernière remarque résume notre fréquent malaise à l'audition, puis à la lecture de ces diverses contributions - malaise déja ressenti à la lecture des études de Patrick Lagadec sur les mêmes sujets. En effet, nous avons l'impression que les risques d'accidents écologiques majeurs sont souvent considérés comme faisant inéluctablement partie du paysage industriel, économique et social, voire mental, de cette fin de siècle, et que leurs gestions - apprendre à "vivre avec", et au besoin porter remède à l'environnement mutilé comme aux populations victimes - préoccupe davantage que leurs préventions.
     Par ailleurs Lucien Borel met en garde, et l'histoire lui donne raison, contre le totalitarisme qu amène insensiblement un scientisme dogmatique et refusant la contestation. La science, comme la religion, a ses inquisiteurs et ses bourreaux. 
Jean-Guy RENS, L'empire invisible, histoire des télécommunications au Canada de 1846 à nos jours, Presses de l'Université du Québec, Sainte-Foy (Québec), Canada, 1993, 2 volumes, 1200 p.

     L'auteur, né à Montréal, a étudié à l'Université de Genève. Il domine particulièrement la matière qu'il présente aujourd'hui puisqu'il est consultant en télécommunications et a travaillé durant neuf ans auprès de Bell Canada, la grande compagnie des téléphones. Son étude que nous présentons ici fera date en matière d'historiographie de la technologie.
     Le sous-titre des 2 volumes - histoire des télécommunications au Canada - laisserait entendre qu'il s'agit exclusivement, d'une part d'un ouvrage couvrant un domaine très spécialisé, accessible et intéressant un nombre très restreint de lecteurs, principalement des professionnels de la branche, et d'autre part d'une enquête limitée à un seul pays. Il n'en est rien. Jean-Guy Rens invite ses lecteurs à une vaste investigation à la fois historique - l'ère des pionniers, du temps de l'administration napoléonienne déjà! - et technologique, mais également sociale et politique. Enfin, nous connaissons le rôle international et mondial de son immense pays, sa participation aux événements majeurs de l'époque moderne, aussi ne sommes-nous pas étonnés d'élargir notre horizon au delà du seul Canada, et vivement intéressés, par exemple de suivre son armée lors de la Grande Guerre (1914-1918) jusque sur les champs de bataille européens. "Le Signal Corps, écrit l'auteur, qui avait abordé la guerre avec moins de 300 hommes surtout confinés dans les communications optiques, la terminait avec plus de 1000 spécialistes dans tous les domaines. La Grande Guerre mit en évidence le rôle stratégique joué par les communications et, en particulier, la technologie." (p. 304)

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     Il  est impossible, et ce n 'est pas le lieu ici, de résumer 1200 pages très denses d'une étude encyclopédique, qu'on lit parfois comme un roman. L'auteur rappelle les débuts du télégraphe, le télégraphe optique de Chappe, puis le télégraphe électrique, ainsi que les artisans du câble transatlantique avant d'aborder téléphone puis radio. Par ailleurs il ne craint pas l'anecdote, très souvent reflet des enjeux et des mentalités. En 1877 par exemple, le professeur Alexander Melville Bell, titulaire de 75% des droits canadiens sur le brevet du téléphone, conctacte le pasteur Thomas Henderson qui lui avait conseillé de venir au Canada. A eux deux, le professeur et le pasteur "organisèrent une tournée de conférences dans tout l'Est canadien afin d'expliquer ce qu'était le téléphone et de le vendre". (p. 105) Puis Jean-Guy Rens résume et compare divers procédés de téléphonie (pp 201-240) sans omettre quelques aspects, secondaires peut-être, mais néanmoins révélateurs de multiples réalités, par exemple la numérotation téléphonique et les commutateurs.
     Le volume II aborde les aspects les plus actuels de la télécommunication; en ce domaine le Canada est à l'avant-garde. "Quand le fameux <bip-bip> du premier Spoutnik retentit dans l'espace, le Canada était prêt. En quelques heures, le Defence Research Telecommunications Establishment avait capté et enregistré les émissions spatiales. En effet, la situation  géographique  particulière  du Canada avait de longue date éveillé la curiosité des chercheurs pour les aurores boréales et les fluctuations du champ magnétique terrestre, autant de manifestations qui perturbaient les communications radio. Les recherches qui avaient commencé dans les années 30 furent mises au service de l'effort de guerre dans les années 40, entre autres pour la détection des sous-marins allemands." (p. 338) A l'aide d'équations, cartes, tableaux, photos, le lecteur apprend comment la parole est transmise par satellite autour du globe.
     "L'air que nous respirons est balayé par des ondes électromagnétiques, les rues que nous parcourons sont irriguées de câbles souterrains en cuivre ou en fibre optique. Le réseau de télécommunications est partout, mais demeure le plus souvent invisible. Pourtant, cette technologie imprègne notre façon de travailler, de nous divertir, bref, de vivre. Elle exerce à proprement parler un empire invisible sur la société de l'information." Ces mots en introduction, d'une poétique évoquant un futur partiellement déjà présent, non sans rappeler l'univers effrayant d'Orwell, annoncent l'un des aspects les plus importants de l'ouvrage, à savoir l'impact profond et irréversible de la technologie des télécommunications sur la société canadienne et d'ailleurs
     En effet, le Canada a conquis son identité nationale autour d'infrastructures est-ouest, et les télécommunications en constituent l'une des principales. Et J.-G. Rens précise: "Quand nous disons d'une évolution historique qu'elle est guidée par la technologie, cela n'implique pas l'acceptation d'un déterminisme mécaniste. Cela renvoie très explicitement à une série de libres choix." Une telle affirmation prête à discussion; J.-G. Rens le sait bien, qui ajoute:
suite:
 " L'empire invisible s'efforce d'avancer sur la mince cordelette du cours du temps à la manière d'un équilibriste tour à tour sollicité par la tentation de la pure liberté créatrice et la fatalité du déterminisme technologique."
     On le voit, par delà l'énumération des événements historiques et la description des diverses acquisitions technologiques, l'auteur invite son lecteur à une réflexion fondamentale sur les stratégies de télécommunications, voire informatiques. Il le fait au travers de faits concrets: rivalité entre compagnies au sujet des monopoles (rivalité qu'il nomme balkanisation de la téléphonie au Canada!), opposition linguistique entre provinces (Québec et Ontario), problèmes syndicaux, travail féminin, pénétration à travers d'infinis territoires dans le microcosme des localités, de l'Atlantique à l'Océan Pacifique, sans oublier le Grand Nord... Les télécommunications  remettent  en  question l'ensemble de la société en créant une nouvelle toile d'araignée de relations financières, industilelles et de service.
     On pourrait reprocher à Jean-Guy Rens - et c'était notre intention première - quelques longueurs ou détails inutiles qui parsement ces 1200 pages. A la réflexion nous y renonçons: il faut lui être reconnaissant d'avoir poursuivi son enquête jusque dans ses ultimes conséquences. L'inventaire est à ce jour heureusement achevé, il n'est plus à faire. Ajoutons que la facture des deux volumes et la succession logique des chapitres et sections permettent heureusement une lecture parcellaire selon les besoins; deux index et une bibliographie, que nous pensons quasi exhaustive, une table des matières détaillée, la liste des accords internationaux, plusieurs bilans mondiaux, etc. faci­litent la consultation occasionnelle de l'ouvrage et le rendent indispensable à plus d'un point de vue. Enfin une belle iconographie, ancienne et actuelle, agrémente le tout.
Joel Jakubec

René LONGET, Au delà des apparences, textes politiques,  Georg éditeur, Genève, 1992, 200p.

     L'auteur - faisant le bilan de son engagement politique, notamment en tant que parlementaire fédéral helvétique - nous livre une soixantaine de textes, publiés en leur temps dans la presse politique, sociale, financière, écologique, d'information, voire religieuse, ou encore prononcés au Conseil National. Le tout pourrait paraître disparate, mais un enchaînement logique des matières en facilite la lecture.
     Longet, en début d'ouvrage, médite sur l'identité et la fonction de la politique. Il s'y révèle un véritable "classique" au sens noble du terme, non loin des considérations austères, responsables et édifiantes d'un philosophe de l'antiquité greco-romaine! En quelques points, il résume et définit sa Weltanschauung: "La politique doit être guidée par une morale, exprimer une volonté dépassant la juxtaposition des corporatismes, viser le bien commun, affirmer une perspective à long terme. Son essence est l'explicitation des valeurs au nom desquelles on agit." Enfin "transparence" et "information" sont inséparables de la démocratie. (pp. 11 et 12)

p.140

     Puis Longet passe en revue les grandes préoccupations de la Suisse contemporaine, qui sont en définitives, celles, sinon de la planète, en tous cas des pays voisins: justice sociale, Europe, Droits de l'Homme, santé, science et culture, environnement, etc. Dans chacun de ces vastes domaines, sujets à controverses, voire à d'acerbes polémiques, Longet est en quête d'un dénominateur commun, pas toujours facile à discerner, mais qui pourrait être l'adéquation de l'homme, et par extension de la société, à son milieu naturel, le Vivant pris dans son ensemble. Cette adéquation figure en quelque sorte l'épine dorsale d'une échelle des valeurs tant individuelle que sociale. La santé, écrit-il par exemple, dépend à la fois "des conditions de travail et d'environnement". (p. 85) Les questions agricoles également, autre exemple, retiennent naturellement son attention: "Une bonne partie du monde paysan lui-même, les paysans de la montagne et les petites exploitations, sont des victimes de la politique agricole. [...] La politique des prix en vigueur encourage la surproduction au détriment de la qualité, du respect de l'environnement et du maintien des petites exploitations." (pp. 87 et 88)
     René Longet a participé aux débats parlementaires (il y participe encore indirectement en tant que directeur romand de la Société suisse pour la protection de l'environnement); il s'est penché sur les problèmes les plus concrets et en donne un écho dans son livre: caisses de retraite, travail à temps partiel, logements, investissements, gestion, etc. Néanmoins il se situe avec bonheur dans une perspective mondiale (relations Nord-Sud), historique et éthique - on aimerait que tous les députés en fussent capables - lorsqu'il écrit: "On peut comprendre l'histoire de l'humanité comme l'histoire d'une course de vitesse entre démographie, production alimentaire, et capacité du milieu, course conditionnée par l'état des techniques. [...] Tant que l'on concevra le progrès technique non comme une création libre de l'esprit humain, mais comme une sorte de fatali­é, l'homme ne sera pas vraiment maître de son destin, alors même qu'il est bien le véhicule des changements qui se déploient sous nos yeux!" (pp. 92 et 93)
     Les pages consacrées à l'environnement proprement dit (117-157) nous paraissent des plus perspicaces. En introduction René Longet se fait théologien lorsqu'il s'adonne à l'exégèse du premier chapitre de La Genèse avec le mythe de la Création et la fameuse citation: Soyez féconds et prolifiques, remplissez la terre et dominez-la". Ce n'est pas le lieu ici d'ouvrir un débat! Constatons seulement que, contrairement à bien des historiens contemporains (en particulier Lynn White, in "The Historical Roots of our Ecologic Crisis", Science Review, no 155, 1967, etc.), Longet se garde d'accuser le christianisme d'anthropocentrisme impérialiste et destructeur et préfère lire ce chapitre dans le contexte d'une "humanité peu nombreuse, disséminée et fragile, pour laquelle la nature constituait une réelle menace".
     Il mentionne l'une des étymologies latines de religion, à savoir  "relier",  c'est-à-dire  relier "l'homme à la Création".
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Aussi peut-il écrire: "Un christianisme qui admettrait le non-respect, voire la destruction de la Création, se renierait en tant que religion. On voit donc qu'en plus du contexte temporel qui nous fait comprendre le sens véritable de la citation, son contexte spirituel, en tant qu'il s'agit d'un texte religieux, nous montre l'impossibilité de l'interpréter contre la Création: l'appel à l'action que contient La Genèse, c'est dans le respect de la Création que l'homme doit le réaliser." Par ailleurs, ajoute-t-il avec lucidité, l'obscurantisme n'est plus à rechercher dans la religion exclusivement - comme le croient maints naïfs! - mais dans le scientisme doctrinaire. Kant rappelait: "Science et religion ont chacune leur place dans le champ de la connaissance". Puis l'auteur énumère et commente les questions actuelles concernant l'environnement: couche d'ozone, effet de serre, nucléaire, recyclage des déchets... et résume les trois dimensions de la crise écologique: rupture du cycle des ressources, rupture du cycle de dégradation des déchets, atteinte à la biodiversité.
     L'ancien parlementaire sait que le fanatisme écologique est inutile et va à fin contraire; on ne peut évacuer les réalités économiques et sociales. En effet, il affirme: "Ce n'est évidemment pas la croissance économique qui pose problème à l'environnement, mais les modalités de celle-ci". (p.132) Nous faisons nôtre son exhortation: "Il faut bien réaliser que l'écologie signifie un changement en profondeur de règles ancrées dans nos société. C'est l'exigence de donner leur juste place à des biens collectifs jusque-là considérés comme illimités et gratuits: les éléments de la nature. [...] Il faut être infiniment pédagogue et clairement répéter pourquoi et comment opérer de tels changements, qui font peur, [...] démontrer concrètement qu'ils sont stimulants, prometteurs, que le véritable danger pour notre survie et notre qualité de vie est bien l'inaction. Ce sont des enjeux de survie qu'on ne doit pas, par un comportement politique inapproprié, agaçant ou provocateur, laisser se marginaliser!"
Joel Jakubec

Jean-Bernard RACINE, La ville entre Dieu et les hommes,  Presses bibliques universitaires et Anthropos-Economica, Genève et Paris, 1993,356 p.

     Professeur à l'Université de Lausanne et directeur de l'Institut de géographie, Jean-Bernard Racine enseigne sa discipline et ses méthodes de recherche à la Faculté des lettres et à l'Ecole des hautes études commerciales. Son dernier ouvrage est une véritable mine d'or, tant par la bibliographie riche de quelque trois cents études, que par les diverses perspectives adoptées. En effet l'auteur est tantôt archéologue, tantôt historien et sociologue, urbaniste et économiste, tantôt théologien; le thème de la ville est le prétexte à un vaste et passionnant survol de l'histoire des idées depuis l'aube de la fondation des villes jusqu'à l'approche de quelques pistes futures. Survol parfois ardu, car "il s'agit de parler ici, en tant que scientifique, de quelque chose qui ne l'est pas forcément". (p. 5)

p.141

     Quelle est l'origine des villes? Quand, et sur quels critères, l'archéologue peut-il parler d'une ville pour décrire l'agglomération qu'il explore? Possibilité d'un surplus alimentaire grâce à une agriculture prospère, migrations de masses, conflits militaires, commerce, etc. Mais le véritable élément moteur dans l'apparition du paysage citadin ne serait-il pas d'ordre religieux? "Très souvent situé sur des lieux réputés pour avoir été l'objet d'une hiéro ou théophanie, le centre urbain primitif apparaît souvent davantage comme un lieu de culte que comme un foyer économique ou politique." (p. 27) La religion, explication de la naissance urbaine, c'est l'hypothèse de Fustel de Coulanges en 1864, hypothèse abandonnée au profit de thèses matérialistes, "mais qui revient depuis une vingtaine d'années au centre des préoccupations". (p. 31) La ville est un lieu de passage, entre le divin et l'homme,  une  échelle  de  Jacob; Babylone, c'est Babilani, c'est-à-dire la porte des dieux. Ainsi le professeur de géographie énumère les grandes cités de l'antiquité assyro-chaldéenne: Assur, Ninive, Ur, Eridu... sans oublier la première de toutes, Hénoch, bâtie par Cain selon le livre de La Genèse au chapitre 4.
     Ensuite Racine relève ces mots, à méditer aujourd'hui tout particulièrement, de Pierre Chaunu (in Trois millions d'années, quatre-vingts milliards de destins, Laffont, Paris, 1990): "L'Empire romain ne s'est pas effondré sous les coups des barbares, mais sous le coût de son excès de taille. Un tel système ne peut trouver son point d'équilibre, il passe sans transition de l'explosion à l'implosion." (p. 61) Après avoir brièvement envisagé l'influence de l'Eglise chrétienne puis de la sécularisation progressive dans le façonnement des cités européennes durant et après le moyen âge, l'auteur aborde les "ordre et désordre métropolitains" contemporains.
     "Je ne connais rien de plus imposant que le spectacle offert par la Tamise lorsqu'on remonte le fleuve depuis la mer jusqu'au London Bridge. Tout cela est si grandiose, si énorme qu'on est abasourdi et qu'on reste stupéfait de la grandeur de l'Angleterre avant même de poser le pied sur son sol." Ainsi s'exprimait Engels en 1845 dans La situation de la classe laborieuse en Angleterre. Que dirait-il aujourd'hui des villes du Tiers monde, des 12 millions d'habitants du Caire (mille personnes y naissent chaque jour), de la démographie galopante à Bombay, à Calcutta, des favelas du Brésil? Des 2,6 milliards d'individus qui verront le jour dans les vingt ans à venir, 88% seront des citadins! Quelle serait donc la ville idéale? De Babel aux planifications démentes de Ceaucescu en passant par Thomas Morus, Le Corbusier... nombreuses furent les utopies, villes ou sociétés tantôt radieuses, tantôt disciplinaires.
      L'écologie, littéralement "science de la demeure", intervient naturellement dans le débat. "Le troisième millénaire ne sera pas forcément religieux, comme l'avait prophétisé Malraux, mais réellement écologique; c'est une nouvelle génération de projets humains qui est  à élaborer, dont l'adéquation écologique sera garantie par des qualités primordiales telles que la fiabilité et la durabilité." (Pierre Hainard, professeur de géo­botanique à l'Université de Lausanne, cité par Racine)
suite:
     L'auteur approfondit deux aspects essentiels dans la problématique contemporaine. D'une part l'écologie rappelle "le principe de l'unité de l'homme et de la nature", principe "parfaitement biblique en tant qu'expression de l'unité d'un même acte créateur" (le professeur Racine s'oppose ainsi aux penseurs accusant la foi judéo-chrétienne d'anthropocentrisme  prédateur).  Et d'autre part, "le thème de la justice sociale est maintenant recoupé par celui de la justice environnementale". Aussi Racine se méfie-t-il de ce qu'il nomme ''un écologisme, ambigu sinon mystificateur, dans le cadre d'une idéologie présentée comme un projet socio-politique où l'homme est de plus en plus perçu comme un perturbateur, voire un destructeur pur et simple de la nature''. Les ''mauvaises relations" que l'homme entretient avec la biosphère sont d'abord le reflet de déséquilibres politiques, sociaux et culturels, par conséquent le "discours écologiste", bien qu'introduisant sans doute des réformes utiles, "risque de se tromper de cible". (pp 206-222)
     "Comment conclure en définitive?", se demande l'auteur. Il ne prétend pas résoudre les problèmes, ni architecturaux, ni d'aménagement du territoire; tout au plus propose-t-il une approche. Ce ne sont pas les "manipulations spatiales" seules qui sauront introduire la convivialité et la civilité, ni respecter l'environnement dans l'agglomération humaine (en un mot, redonner son plein sens au vocable "urbanité"). Il s'agit d'abord de réfléchir sur les conditions d'apparition de relations sociales nouvelles, c'est-à-dire partir "du social pour aller au spatial, et non l'inverse". Poursuivant son exégèse de la Bible, livre plus que jamais contemporain du vécu de la société, qui "nous conduit d'un jardin pour nous amener, au terme d'un long voyage, dans une ville [la Jérusalem céleste]" (p. 258), Racine sait le retour aux origines illusoire. Par ailleurs cette "progression" n'est pas sans "cassure" ni "discontinuité": la ville idéale suppose un autre homme, un homme nouveau au sens biblique du terme. (pp 320-324) Ici le géographe confesse sa foi en la transcendance.
     Si le professeur Racine n'envisage guère les questions pratiques liées aux thèmes abordés, la lecture de son ouvrage n'en demeure pas moins précieuse pour l'urbaniste, le démographe, le politique... Elle apporte hauteur de vue à ceux qui risqueraient de corrompre leurs décisions et actions par ignorance ou connaissance trop partielle de leurs sujets. Aussi ne sommes-nous point étonnés de voir cités, à côté des auteurs indispensables dans leur domaine (Botta, Mumford, Raffestin...), les noms et études de théologiens, philosophes, historiens, romanciers (Bonhoeffer, Bourdieu, Chouraki, Casalis, Duby, Eliade, Ellul, Jung, Ramuz, Serres...). Un regret: l'absence d'index; et surtout une typogra­hie médiocre, nous attendions plus de soins des imprimeurs.
Doris et Joel Jakubec
p.142

Alla YAROCHINSKAYA, Tchernobyl, vérité interdite, édition originale en russe, 1991; traduction française en co-édition: Artel, pour la Belgique et le Canada; Editions de l'Aube, pour la France et la Suisse, 1993, 144p.

     Alla Yarochinskaya a vécu jusqu'à la fin de 1991 à Jitomir, ville d'Ukraine déjà dévastée durant la dernière guerre mondiale, dans une région qui a directement souffert de la catastrophe de Tchernobyl. Ex-députée du Soviet suprême, elle est maintenant conseillère politique du président Boris Eltsine. Son livre sortira cette année en Allemagne, au Japon et dans les pays anglophones; il est publié avec l'aide du Groupe Vert au Parlement européen et a valu à son auteur le prix Nobel alternatif.
     Si quelques chiffres, exprimés en curies au km2 et en roentgens concernant les niveaux de radioactivité et les doses reçues dans les zones contaminées, divers  radionucléides  et  quelques atteintes à la santé des habitants (maladies des organes respiratoires, de la peau, dystonie neurocirculatoire, hypertension, hyperplasie de la thyroïde...) sont mentionnés, l'ouvrage n'est guère scientifique - on regrettera entre autres l'absence de carte de géographie qui eût rendu la localisation des nombreuses bourgades et villages nommés plus concrète. C'est davantage le climat politique et les initiatives des décideurs chargés de gérer la crise qui retiennent l'attention de l'auteur.
terme", ajoute-t-elle. (pp 73 et 75) Néanmoins les autorités politiques de l'Union soviétique d'alors se réfugièrent dans le mensonge. D'abord vis-à-vis de la population directement concernée. Les habitants des villages aux alentours de la centrale accidentée ne purent obtenir des indications exactes quant aux niveaux de radioactivité; ils ne comprirent pas pourquoi certaines localités furent évacuées, alors que d'autres, voisines, ne le furent pas; des enfants étaient emmenés en observation à l'hôpital sans que les parents aient eu connaissance des conclusions médicales; de la nourriture dite non contaminée fut distribuée de façon arbitraire. La tromperie la plus machiavélique (au sens premier de l'adjectif, à savoir la justification par la raison d'Etat) fut probablement l'élévation progressive de la dose d'irradiation "temporairement admissible". Grâce à ce subterfuge, le professeur Bourlakova, haut fonctionnaire, pouvait déclarer non sans cynisme: "l'Etat a économisé 1,7 milliard de roubles". (p. 133) Par ailleurs "l'information" a consisté davantage à rassurer la population qu'à dire la vérité: "Nous sommes en présence d'une catastrophe globale", écrit madame Yarochinskaya, et "d'une certaine façon, c'est le monde entier qui fait partie de la zone de Tchernobyl; on se souvient qu'à pareille époque en France, sans doute sous la pression des pronucléaires, on assurait que les vents radioactifs venus de l'Est ne pouvaient franchir le Rhin!

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En effet, le communiqué de presse du 6 mai 1986 du Ministère de l'Agriculture affirmait: "Le territoire français, en raison de son éloignement, a été totalement épargné par les retombées de radionucléides consécutives à l'accident de Tchernobyl".
     Enfin mensonge également à l'égard de l'Agence internationale de l'énergie atomique (A.I.E.A.) à Vienne. En aucun cas l'accident ne devait être attribué à une erreur de conception de la science soviétique, seule "une conjonction invraisemblable de non observation du réglement" en était responsable. (p.97) Puis l'Agence se fit complice. Alexandre Lioutsko,  professeur  de  physique nucléaire à l'Université de Biélorussie déclara: "Le directeur du laboratoire, Roberto Danesi, avait l'air fort mal à l'aise, lorsqu'il m'a annoncé que l'A.I.E.A. me priait instamment de ne pas exiger les résultats des analyses des échantillons de sols". (p. 103)
     L'auteur nous livre les soucis dérisoires des autorités contemporaines de la catastrophe: "Aucun des dirigeants de la république n'a fait la moindre allusion à Tchernobyl lors du premier Congrès des députés du peuple. Tout les préoccupait: les insignes que portaient sur leur vestons les députés des pays baltes, une construction en Yakoutie, l'organisation des milices en Géorgie, les tracts de soutien à deux délégués ouzbèques glissés sous les portes des chambres d'hôtel. Il n'y avait, semble-t-il, que dans notre république que l'on n'avait pas trouvé de problèmes dignes d'attention." (p. 124) Avec un humour slave désespéré, elle évoque des propos entendus sur les lieux de la catastrophe. Les habitants nomment "allocation cercueil" le complément de salaire représentant en quelque sorte une indemnité. "On raconte cela comme une blague en Ukraine: le district de Naroditchi, le plus contaminé, a remporté la compétition sociale pour le premier semestre 1989! Il a livré l'an passé mille tonnes de viande de plus qu'il y a deux ans." (p. 85) Relevons que cette production fut exportée dans toutes les régions de l'ex-URSS (excepté Moscou): Moldavie, Transcaucasie, pays baltes, Kazakhstan...
     Cette relation des conséquences de la catastrophe de Tchernobyl n'est pas un ouvrage historique; elle appartient encore au domaine du témoignage existentiel et quotidien, d'où les nombreuses imprécisions, l'absence de vision d'ensemble, des citations souvent confuses, la traduction peut-être (?) hâtive; l'histoire devra sans doute opérer des choix. (A ce propos, on s'étonne quelque peu du titre de l'un  des  chapitres,  Les  quarante Protocoles secrets des sages du Kremlin (p. 127), qui évoque par trop un faux célèbre, Les Protocoles des Sages de Sion.)
p.143

     L'étude n'en est pas moins utile dans la mesure où elle met en évidence les conflits d'intérêts, tantôt financiers, le plus souvent politiques. Son mérite est d'engager à demeurer lucide et surtout méfiant quant aux déclarations péremptoires des autorités et transmises sans discernement par des média serviles et ignorants! Nous ne pouvons nous empêcher d'établir un parallèle avec Creys­Malville, notamment avec la prétention prudente et légitime sans cesse renouvelée des villes (Genève, Lausanne, La Chaux-de-Fonds...) et des associations de protection de la nature (l'Association pour l'Appel de Genève, le WWF, les Médecins en faveur de l'environnement, Contratom...) de participer pleinement et  démocratiquement  à  l'enquête publique sur le redémarrage de la centrale Superphénix, et restée jusqu'à ce jour insatisfaite. Comme le rappelle madame Yarochinskaya, les Gorgones mythiques font périr les mortels.
Joel Jakubec 
François VATIN, Le travail, économie et physique,  1780-1830,  Collection Philosophies, PUF, Paris, 1993, 127 p.

    On a trop souvent tendance à croire que les sciences sociales empruntent beaucoup plus aux sciences naturelles que ces dernières aux premières. Le mérite de ce petit ouvrage, tout en nuances, est de démontrer que, pour la notion mécanique de travail, et celle qui lui est liée de rendement, toutes deux centrales en thermodynamique, les ingénieurs qui les fondèrent entre 1780 et 1830, à savoir Coulomb dans son Mémoire sur la force des hommes de 1798, Navier dans ses Notes sur Bélidor de 1819 et Coriolis dans Du calcul de l'effet des machines de 1829, suivis par les physiciens Ampère et Poncelet, sont tributaires des économistes et en particulier de Adam Smith et Jean-Baptiste Say.On relèvera que, pratiquant une manière d'épistémologie historique à la façon de Gaston Bachelard, l'auteur s'inspire explicitement des prémisses épistémologiques de Nicholas Georgescu-Roegen, René Passet et Jacques Grinevald que nos lecteurs connaissent bien. 

Brigitte Zweifel

Luc FERRY, Le nouvel ordre écologique, Grasset, Paris, 1992, 275 p.

     Le philosophe français Luc Ferry critique, avec une plume alerte et pas désagréable à lire, tous ceux qui sapent les fondements de notre modernité démocratique occidentale ou ne partagent pas le dogme humaniste de notre culture judéo­chrétienne. Avec le succès médiatique que l'on sait, il vient de frapper un grand coup sur l'avant-scène du théâtre des opinions publiques et de lancer sur le forum un "J'accuse" retentissant en direction des vrais responsables de notre malaise écologique: les écologistes!

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Comme les écologistes dérangent tout le monde, tout le monde a dit bravo et a applaudi. Luc Ferry a reçu tous les honneurs, y compris le prix Médicis de l'essai. Dans la foulée, le jury du prix Jean-Jacques Rousseau de la Ville de Genève l'a plébiscité avec une étonnante unanimité. 
     Pourtant, la première des choses à dire, c'est bien que la cible des attaques de Luc Ferry semble à géométrie variable. Il critique pêle-mêle "l'écologie anglo-saxonne", les "idéologies politiques catastrophistes et catastrophiques", "l'idéologie dominante des mouvements alternatifs en Allemagne et aux Etats-Unis", "l'écologie américaine", les "versions américaine, allemande et française de l'écologie profonde", "l'écologie fondamentale", "le fond idéologique d'une organisation telle que Greenpeace", "l'écologisme radical", "l'écologie profonde", "l'écologie contemporaine", "l'écologie nazie" et en fin de compte, pour faire bonne mesure, "l'écologie" tout court! On se demande vraiment si l'auteur de ce pamphlet, nullement isolé en France (cf. La Peste verte de Gérard Bramoullé, L'imposture écologiste de Philippe Pelletier, etc...), sait de quoi il parle (la critique pourrait se demander depuis quand et pourquoi Luc Ferry s'intéresse à l'écologie). Son silence sur l'écologie scientifique, sur les véritables périls écologiques (comme la crise de la biodiversité déclenchée par la destruction systématique des forêts tropicales), sur "la thèse de Lynn White" et sa filiation avec les théoriciens de la Deep Ecology, son ironie vis-à-vis de Michel Serres ou de Hans Jonas ("en qui certains voient un philosophe authentique"), son chapitre sur "l'écologie nazie ou son incompréhension de "l'écoféminisme" lui réservent sans doute une place privilégiée au panthéon des précieuses ridicules et des nouveaux «télé-m'as-tu-vu». On pourrait faire un livre autrement plus instructif avec les nombreux articles sérieux qui ont démontré, point par point, l'extrême faiblesse intellectuelle de ce coup médiatique, et idéologique, de la nouvelle rhétorique philosophique typiquement parisienne qui s'en tient au slogan de Glucksmann: "Descartes, c'est la France"! Autrement dit, la philosophie indépassable de l'Hexagone! Pour ma part, j'ai assez dit ailleurs ce que je pensais de ce procédé qui n'est qu'un procès d'intention. 
Jacques Grinevald 
Lester R. BROWN, éditeur, L'état de la Planète 1992 (traduit de l'américain State of the World 1992 par Denis Guyseley), Economica, Paris, 1992, 319 p.

     L'état de la Planète est l'une des meilleures publications faisant le point annuellement sur les grands problèmes écologiques mondiaux, proposant des solutions logiques et impartiales, et évaluant l'évolution des progrès et des reculs en cours. Sous l'impulsion de Lester R. Brown, il est publié régulièrement depuis 1983 par le Worldwatch Institute aux éditions Economica.

p.144

Traduit en plus de vingt langues, diffusé et enseigné dans le monde entier, il bénéficie d'une solide réputation de sérieux. Chaque édition comprend une dizaine de chapitres abordant chacun un problème spécifique traité par un spécia­liste reconnu. Nous présentons brièvement les éditions 1992 et 1993 afin de don­ner l'envie d'en savoir plus. 
     Chapitre 1: "L'aveuglement de la décade décisive" par Sandra POSTEL. 
     La dernière décennie de ce siècle sera cruciale pour l'avenir, et l'attitude adoptée  déterminera si l'humanité choisit la voie d'un suicide collectif ou celle d'un changement radical. Malheureusement, la myopie des dirigeants et de l'économie, le poids de l'habitude et du confort matériel acquis par les pays industrialisés, empêchent une vision globale de la situation. Pourtant, sans changements radicaux, les effets de l'activité humaine sur l'environnement se révéleront rapidement irréver­ibles. Il faut impérativement tirer parti de la fin de la guerre froide pour élaborer une nouvelle coopération internationale (difficile au vu du conflit Nord-Sud au sujet de l'environnement). Deux pour cent des dépenses militaires mondiales, devenues inutiles, suffiraient pour assurer à tous les habitants de la planète, nourriture, éducation, eau potable et système de santé. Les économies d'énergie peuvent aussi libérer des sommes considérables, tout en réduisant l'accroissement de la pollution (les USA, pourtant les plus gros gaspilleurs d'énergie de la planète, ont "économisé" environ 160 milliards de dollars par ce moyen entre 1973 et 1990).

     Chapitre 2: "Préserver la diversité biologique" par John C. RYAN.
     La diversité biologique a non seulement une valeur morale, économique, scientifique, mais aussi pour notre survie. John C. Ryan dresse un catalogue, pays par pays, des extinctions d'espèces dues à la déforestation et à la destruction d'écosystèmes terrestres et marins. Les causes économiques sont évidentes, et à moyen terme l'économie en souffrira. Les coupes de bois en Malaisie n'ont de loin pas compensé la perte de plus de 50% des poissons de rivière, l'utilisation des lacs et mers intérieures  de  l'ex-URSS  comme décharges de polluants à fait périr 90% des poissons et ruiné une importante industrie de pêche, l'élevage de grenouilles en Inde destinées à l'exportation n'a pas couvert les coûts engendrés par l'augmentation de la malaria dans les zones d'élevage. On peut multiplier les exemples à l'infini et démontrer qu'une surexploitation commerciale des écosystèmes ruine l'économie. Seules les populations indigènes ont su exploiter leurs ressources naturelles d'une façon durable et nous ferions bien de nous inspirer de leur expérience. 

     Chapitre 3: "Se diriger vers une énergie durable" par Christopher FLAVIN.
     Il est temps d'entrer dans une nouvelle ère énergétique, car la nôtre, basée sur les combustibles fossiles n'est pas durable (stocks finis, changement du climat, pollution atmosphérique). Le nucléaire n'est pas une solution car les stocks d'uranium sont également finis et le problème des déchets n'est pas résolu, sans compter les risques de commerce illégal de matières fissiles. La nouvelle ère énergétique utilisera quasi exclusivement l'énergie solaire et ses dérivés renouvelables (éolienne, hydraulique, biomasse, différences de température de l'océan), éventuellement couplés aux techniques de l'hydrogène.

suite:
Il faudra donc dépasser la seule amélioration des rendements énergétiques des combustibles fossiles. Les possibilités de l'énergie solaire et de ses dérivés sont immenses et encore largement inexplorées. Les USA pourraient produire environ 25% de leur électricité en couvrant seulement le 8% de leurs terrains militaires de cellules photovoltaïques. 
     Chapitre 4: "Confrontés aux déchets nucléaires" par Nicholas LENSSEN. 
     Depuis décembre 1942, date des premiers essais nucléaires par Enrico Fermi dans un laboratoire militaire de Chicago, 80'000 tonnes de déchets radioactifs ont été produits, dont 95% par les réacteurs civils (le reste venant du secteur militaire, médical, etc.). En 1992 les 413 réacteurs du monde ont produit 5% de l'énergie mondiale et environ 9'500 tonnes de déchets, soit 30 fois plus qu'en 1970 et encore 3 fois plus qu'en 1980. Les coûts de démantèlement des centrales existantes ne sont pas pris en considération et sont évalués en 1992 entre 200 millions et 1 milliard par centrale. Les radiations peuvent provoquer cancers, maladies génétiques, mutations et déficiences immunitaires. Des études japonaises réalisées entre 1986 et 1989 sur les effets des bombes de Hiroshima et Nagasaki ont révélé une augmentation de 3 à 4 fois du nombre de cancers, conduisant à une réévaluation à la baisse des doses limites acceptables. Dans le Tiers monde, des contaminations ont lieu avec du matériel usagé, rayons-X, télévisions, matériel médical ou militaire, de même que dans tous les gisements d'uranium. Ce sombre tableau ne dépeint que les aspects civils du nucléaire, le côté militaire est encore plus sombre car il engendre  de  nombreux  problèmes connexes (trafic, secret, raison d'Etat). 

     Chapitre 5: "Réformer la politique de l'élevage" par Alan Thein DURNINO et Holly B. BROUGH. 
     La croissance de l'industrie de l'élevage a pour corollaire l'augmentation de la nourriture industrielle (fourrage) et des engrais artificiels pour la produire. Une bonne partie de l'humanité souffre de sous-alimentation, une autre, celle des pays industrialisés, de maladies cardio-vasculaires dues à un excès de graisses animales. Dans le monde, 38% des céréales sont exclusivement destinées à l'élevage (Inde 2%, mais USA 70%!) et 50% des prairies sont occupées par des ruminants. Il faut environ 7 Kg de fourrage et 3'000 litres d'eau pour produire 1 kg de viande; on se rend compte de l'énorme voracité de l'élevage et d'une alimentation carnivore. Les engrais artificiels sont, par leur sur-emploi, responsables d'accumulations importantes d'azote et de phosphore dans les sols et nappes phréatiques. Les subsides des gouvernements encouragent ces pratiques; la seule banque mondiale a prêté 340 millions de dollars par année entre 1974 et 1979 aux pays du Tiers monde afin de subventionner engrais et céréales. De plus, les animaux produisent des quantités importantes de méthane, évaluées à 80 millions de tonnes par annee pour les ruminants et 35 pour la volaille, dont une bonne part se disperse dans l'atmosphère et participe à l'accroissement de l'effet de serre. L'élevage contribue au déséquilibre Nord-Sud: les pays du Tiers monde sont devenu importateurs de céréales dont 75% sont uniquement destinés à l'élevage. Cette situation est particulièrement alarmante car la croissance démographique dépasse la croissance de production de céréales dans le monde depuis 1984.

p.145

     Chapitre 6: "Améliorer la maternité" par Jodi J. JACOBSON.
     On estime que les problèmes liés à la maternité causent un million de mortes et 100 millions d'infirmes par année, principalement dans le Tiers monde: 20 à 40% des décès des femmes en âge de procréer et jusqu'à 50% pour les femmes entre 15 et 49 ans. Pour les accouchements, dont environ 1/3 seulement sont assistés en Afrique et en Asie, les risques de mortalité sont de 1/21 en Afrique, 1/38 en Asie et 1/73 en Amérique latine; ils causent au moins 500'000 morts par an selon l'OMS (dont 99% dans le Tiers monde). Sans oublier les nombreuses maladies, anémie, gonorrhée... Il suffirait de réorienter une faible fraction des ressources dans l'éducation, l'hygiène, la santé et le planning familial pour obtenir de notables résultats qui seraient encore renforcés par un meilleur contrôle des naissances et de la démographie.

     Chapitre 7: "Exploiter la Terre" par John E. YOUNG.
     Les minerais constituent traditionnellement une mesure de la prospérité des peuples (âge du fer, du bronze, du charbon, du pétrole, du nucléaire), mais ils polluent l'environnement et les ressources sont limitées. S'ils sont surtout localisés dans le Tiers monde (et de plus en plus, car les gisements des pays industriels s'épuisent), ils sont en majeure partie exploités par les pays industrialisés qui consommaient en 1988 plus du 60% de la production mondiale d'aluminium, de cuivre, de plomb, de fer, de zinc, d'étain et d'acier.
     L'extraction mondiale progresse à une vitesse d'un multiple de la croissance démographique depuis le XVIIIe siècle. Un gisement produit 1/3 de déchets par unité de minerai raffiné (90% de déchets pour les métaux) provoquant de graves pollutions des eaux et des sols. Pour extraire l'or amazonien, les prospecteurs déversent environ 100 tonnes de mercure par an dans les cours d'eau. Ainsi, la production mondiale des minerais, estimée à 23 milliards de tonnes par an, produit 30 milliards de tonnes de déchets, soit plus du double de l'érosion naturelle des rivières.
     De plus, le raffinage des métaux est particulièrement énergivore: le traitement électrique de l'aluminium contribue pour 1% des dépenses énergétiques mondiales. Certains pays, tels le Brésil et le Canada, offrent aux exploitants de gisements l'électricité à un prix réduit. Les prix des minerais n'ont pas cessé de chuter depuis 1973, car ils sont largement subventionnés par les gouvernements qui les considèrent comme réserves stratégiques. Les USA ont ainsi subventionné les mines pour un total de 5 milliards de dollars ces dix dernières années. Le Tiers monde fortement dépendant des minerais est au bord de la faillite.
     Chapitre 8: "Le développement des villes" par Marcia D. LOWE.
     Si en 1900 seulement 1/10e de la population mondiale résidait dans les villes, cette proportion passera à 1/5e en l'an 2000. Dans le Tiers monde, les villes doublent leur population tous les 10 à 15 ans et l'on parle depuis 1964 de "mégalopoles" incontrôlables. D'où des problèmes insurmontables de surpopulation, de pollution, d'hygiène, de salubrité et de circulation. Les bidonvilles représentent de 30 à 60% de la population urbaine et les nouveaux arrivants s'installent illégalement en tant que squatters (70 à 95% des nouveaux arrivants en 1990). 

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     Dans les pays industrialisés, de nombreux progrès peuvent être réalisés: si la population de New York a augmenté de 5% entre 1985 et 1990, sa surface a progressé de 61%. Par la création de zones mixtes (habitations, commerces, industries, ceinture verte) on peut écourter les trajets entre résidence et lieu de travail, créer des emplois et rendre la ville plus habi­able.
     On peut aussi favoriser les transports publics; ainsi Portland aux USA a vu ses emplois augmenter de 50% entre 1970 et 1992 sans pour autant augmenter son parc automobile. Il faut jouer sur l'aménagement du territoire, les transports, la fiscalité pour améliorer le bien-être des villes. Malheureusement de tels plans semblent impossibles dans les mégalopoles du Tiers monde, car les investissements nécessaires sont insuffisants.

Chapitre 9: "Créer des emplois durables dans les pays industrialisés" par Michael RENNER.
     Dans les pays industrialisés, on croit souvent que la protection de l'environnement est incompatible avec la création d'emplois, car on pense qu'elle coûte cher. Michael Renner démontre la fausseté de ce mythe. On se rend compte que la croissance économique est à elle seule insuffisante pour créer des emplois, fait confirmé par l'OCDE durant ces quarante dernières années: malgré un quintuplement de l'économie mondiale et seulement un doublement de la population depuis 1945, le chômage a progressé. L'idée est de restructurer l'économie qui doit éliminer les emplois "malsains" pour les remplacer par des emplois favorables à l'environnement. Par exemple, les pays de l'OCDE dépensent actuellement plus de 200 milliards de dollars par an pour lutter contre la pollution (dont 75 à 80% pour le retraitement des déchets), suscitant environ 5 millions d'emplois. Ainsi des études montrent que les dépenses pour la préservation de l'environnement créent davantage d'emplois que de nombreux secteurs polluants (comme l'industrie militaire, l'extraction minière, les énergies fossiles, etc.). De plus, les investissements dans la préservation de l'environnement, notamment dans l'efficience énergétique, sont rapidement rentabilisés. Loin d'être coûteuse, la préservation de l'environnement peut donc être rentable, même parfois à court terme. Il existe un potentiel extraordinaire de nouveaux métiers; ils possèdent l'avantage d'être hautement qualifiés, interdisciplinaires et à long terme (ce qui n'est pas toujours le cas pour certaines occupations malsaines disparaissant petit à petit grâce aux gains de productivité techniques).

     Chapitre 10: "Renforcer la maîtrise d'un environnement global" par Hilary F. FRENCH
     En 1992, 152 traités internationaux visant à protéger l'environnement existent dans le monde. Pourtant, le système des Nations Unies est fondé sur la notion de souveraineté nationale et il est difficile de la limiter. Les lois sur la mer (1982), le Protocole de Montréal sur l'ozone stratosphérique (1987 et 1990) et le Traité sur l'Antarctique (interdiction d'exploitation commerciale) sont les exemples les plus marquants de limitation de souveraineté. 

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Trois problèmes retardent l'entrée en vigueur de tels traités:

     1 Le temps long s'écoulant entre les négociations et la ratification au niveau national;
     2 La limitation dramatique des ressources financières;
     3 Le système des Nations Unies ne prévoit aucune instance de contrôle ni de sanctions.
     Hilary F. French propose certaines solutions à ces problèmes, comme de négocier des traités minimaux, mais évolutifs en fonction par exemple de nouvelles données scientifiques. Le rôle des opinions publiques nationales sera prépondérant dans la ratification et le contrôle des traités.

     Chapitre 11: "Lancer la révolution environnementale" par Lester R. BROWN.
     Pour réaliser la révolution environnementale, aucune expérience passée ne peut apporter le moindre élément de décision, mais elle devra se concentrer sur trois points:

     1 Réformer radicalement l'économie mondiale;
     2 Contrôler la démographie;
     3 Changer le style de vie.

     Cependant, la révolution environnementale ne pourra s'imposer si elle ne s'attaque pas simultanément à la pauvreté et à la définition de la sécurité (qui n'est de loin plus seulement militaire) et du progrès (l'espérance de vie est en 1992 plus élevée de deux ans au Costa-Rica qu'aux USA!). Les médias doivent mieux traiter les problèmes écologiques globaux qu'ils ne le font actuellement. Les obstacles sont si nombreux et importants que la réussite de la révolution environnementale dépend du soutien de tous, des gouvernements, des média et des 202 milliardaires de la planète.

Christian Marti 
Lester R. BROWN, éditeur, L'état de la Planète 1993 (traduit de l'américain State of the World 1993 par Ph. de Lavergne et G. Sudrie), Economica, Paris, 1993,322 p.

     Chapitre 1: "Vers une ère nouvelle" par Lester R. BROWN.
     Malgré l'état alarmant de la planète, la Conférence de Rio n'a apporté aucune réponse claire et aucun calendrier pour améliorer la situation, même si 178 pays ont signé le traité sur le climat. Rien non plus pour réformer l'économie. Depuis 20 ans, la population mondiale s'est accrue de 1,6 milliard de personnes. Dans ce même temps, 500 milliards de tonnes de terres arables ont été perdues par l'érosion, la concentration de gaz carbonique dans l'atmosphère a augmenté de 9%, le capital naturel, même renouvelable, diminue constamment. Actuellement, la désertification mondiale coûte environ 42 milliards de dollars par an, ce qui correspond à la production annuelle de céréales des USA; la CEE perd 30,4 milliards de dollars par an de revenus forestiers à cause des émissions de SOx
     Le Canada a déjà 14'000 lacs acidifiés n'abritant plus de poissons comestibles. Si le taux de gaz carbonique doublait, les USA perdraient environ 58 milliards de dollars par année; les soins médicaux engendrés par la pollution atmosphérique leur coûntte 40 milliards de dollars par année et la dépollution de leurs décharges coûtera environ 750 milliards de dollars, soit 75% de leur PNB de 1990;

suite:
il faudra ajouter 200 milliards de doflars pour dépolluer les décharges nucléaires! La production mondiale de céréales par habitant à décru de 6% entre 1984 et 1992. La consommation d'eau a été multipliée par 3 entre 1950 et 1990. Ces faits conduisent inexorablement à l'auto-destruction du système économique actuel, et peut-être avec lui de l'humanité entière. Pourtant de nombreux remèdes sont connus, mais pas ou peu appliqués; nous savons pertinemment ce que nous devons faire pour sortir de ce cercle vicieux (efficience énergétique, agricole, gestion intergénérationnelle des flux renouvelables et des stocks finis, énergies renouvelables), mais les "lois" économiques nous en empêchent.

     Chapitre 2: "Faire face à la rareté de l'eau" par Sandra POSTEL.
     Si la consommation mondiale a triplé depuis 1950, la consommation par habitant a augmenté de 50%. Ainsi, la consommation d'eau augmente plus vite que la démographie. La demande humaine entre en conflit avec les besoins de la vie animale: aux USA, 364 espèces de poissons d'eau douce sont menacées d'extinction à court terme. La production alimentaire demande aussi de l'eau: l'agriculture absorbe les 2/3 de l'eau douce disponible, bien que des économies d'irrigation de l'ordre de 10 à 50% soient possible. En effet, certaines techniques simples d'irrigation, par exemple le système du goutte à goutte, permettent des gains importants (jusqu'à 95%) et sont généralement amortis très rapidement. Les pays les plus avancés en ce domaine le sont souvent poussés par un manque chronique d'eau, comme Israël, Chypre, la Jordanie. Des économies sont possibles par le simple fait de réparer les canalisations qui fuient (parfois entraînant des pertes de plus de 50% à Mexico, Lima, Djakarta et au Caire), de redéfinir les réseaux d'irrigation (Inde, Bangladesh) ou d'utiliser les eaux usées des villes pour l'irrigation. Cela nécessite cependant une séparation préalable des eaux industrielles et domestiques, un filtrage biologique de ces dernières et la cuisson des aliments pour qu'ils répondent aux normes de l'OMS. En règle générale, les petits projets sont préférables au gigantisme qui peut avoir des effets écologiques et sociaux désastreux. Il faudrait aussi supprimer les subsides étatiques qui n'incitent personne, ni les paysans, ni les habitants, ni les fonctionnaires des services d'irrigation à économiser l'eau. L'industrie qui utilise 1/4 de l'eau disponible doit aussi pouvoir faire des économies d'eau considérables en l'utilisant en circuit semi-fermé, par exemple pour le refroidissement. Actuellement, il faut environ 700 tonnes d'eau pour fabriquer une tonne de papier et 280 pour une tonne d'acier. C'est dans ce domaine que les gains sont les plus importants, surtout dans les pays industrialisés qui contribuent pour 70 à 80% de la demande industrielle. Aux USA, au Japon ou en ex-RDA, on parvient à fabriquer une tonne d'acier avec seulement 14 tonnes d'eau "neuve" et 260 tonnes d'eau réutilisée, les résultats sont encore meilleurs pour l'industrie du papier qui peut réutiliser jusqu'à 99% de son eau. La consommation industrielle d'eau pourrait donc chuter de 40 à 90% selon les industries. L'usage domestique enfin ne repré­ente environ que 10% de la consommation mondiale totale! Les gains sont possibles par l'introduction de nouvelles normes (robinets mélangeant l'eau et l'air, toilettes plus petites), de compteurs individuels, de prix plus justes non subventionnés (donc plus élevés), etc.

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     Chapitre 3: "Revivifier les récifs coraliens" par Peter WEBER. 
     Dès 1987, on assista dans le monde à un blanchissement généralisé des récifs coraliens du monde, sorte de maladie du corail qui le détruit. Les causes n'en sont pas encore claires, mais la pollution (marée noire, rejets des mines), l'eutrophisation et le réchauffement des mers semblent les principaux responsables. 
     Les coraux ne constituent que 0,17% des fonds marins et ne se développent que dans les eaux peu profondes, pourtant ils abritent une diversité biologique extraordinaire puisque 25% de toutes les espèces marines connues y vivent. Leur utilité s'étend dans les domaines de la protection des côtes contre l'érosion marine, de la pêche (10% des poissons pêchés mondialement le sont dans les récifs coraliens), du tourisme et même de la médecine (greffes d'os, certains médicaments).  Totalement  autonomes, puisque dépendant uniquement de l'eau et des rayons solaires pour la photosynthèse, ils constituent les plus vieux écosystèmes connus. 
     Peter Weber dresse un sombre tableau et il en conclut qu'au rythme actuel 60% des récifs coraliens auront disparu dans les 20 à 40 années à venir, entraînant des conséquences économiques et sociales immenses. Les solutions sont l'arrêt de la pollution marine, de l'eutrophisation, des rejets des mines, la création de réserve et la cogestion des récifs par les populations indigènes. 

     Chapitre 4: "Eliminer les disparités entre les sexes dans le développement" par Jodi L. JACOBSON. 
     Dans le Tiers monde, les femmes effectuent souvent la plus grande part du travail, mais celui-ci, généralement domestique, n'est ni reconnu, ni rémunéré. Cette discrimination engendre une augmentation de la pauvreté, une baisse du niveau d'instruction ainsi qu'une hausse de la croissance démographique. Les femmes du Tiers monde travaillent entre 12 et 18 heures par jour, tandis que les hommes entre 8 et 12 heures. Ainsi, si les hypothèses de développement ne prennent pas en compte le rôle prépondérant des femmes, on aboutit souvent à ce que l'on nomme le "maldéveloppement". Les femmes, s'occupant du combustible, de la nourriture et de l'eau sont, dans les communautés rurales, les principales responsables de la gestion des ressources naturelles. Conséquemment, les femmes sont les premières victimes des problèmes écologiques, puisqu'une raréfaction des ressources les condamnent à un surcroît de travail (si le bois et l'eau se font rares, elles doivent parcourir de plus longues distances pour s'en procurer). 

     Chapitre 5: "Soutenir les populations indigènes" par Alan Thein DURNINO. 
     Les peuples indigènes, ou autochtones, existent sur toute la planète et sont les habitants ancestraux d'un lieu ou d'une région. On dénombre dans le monde environ 6'000 langues différentes, au moins autant de cultures. Ces peuples sont le plus souvent animistes et fortement attachés à la Terre.

suite:
      Ceux qui ont pu survivre et préserver leurs traditions jusqu'à aujourd'hui sont les seuls à posséder une économie et une gestion des ressources naturelles durables. Souvent chassés des meilleures terres, ils ont émigré dans des régions hostiles et isolées où ils vivent reclus, mais en accord avec l'environnement. Cependant, la mondialisation de la civilisation occidentale et de l'économie libérale les font disparaître à une vitesse alarmante. On estime que 87 tribus ont disparu du Brésil entre 1900 et 1950 et que dans 100 ans, 50% des langues de la planète auront disparu. Pour prévenir le déclin de ces peuples indigènes et de leur environnement, il est urgent de leur reconnaître des droits spécifiques de propriété collective et inaliénable sur leurs terres, et d'organisation socio-politique autonome. Certains droits leur sont peu à peu reconnus dans le grand Nord et en Amérique latine, mais sont encore bien insuffisants. Les principaux ennemis de ces peuples sont avant tout l'économie mondiale engendrant une exploitation forestière, minière, pétrolière, hydroélectrique ou agro-industrielle les privant progressivement de leurs terres et de leurs ressources.

     Chapitre 6: "Les approvisionnements en énergie dans les pays en développement" par Nicholas LENSSEN. 
     Les inégalités entre Nord et Sud pour l'approvisionnement énergétique sont énormes et souvent considérées comme responsables du faible niveau de vie des pays du Tiers monde. Pourtant, la consommation d'énergie a, dans ces pays, quadruplé depuis 1960 et donc augmenté bien plus rapidement que dans les pays industrialisés, ce qui n'a pas entraîné une croissance économique ni un niveau de vie comparables à ces derniers. On le voit donc, la quantité d'énergie consommée n'est pas directement liée à la croissance économique, encore moins au niveau de vie. Cette augmentation s'est surtout traduite par des importations de plus en plus importantes de pétrole. Ces importations, payées en devises fortes sur les marchés mondiaux, grèvent souvent dramatiquement les budgets. Ainsi l'Inde importe du pétrole pour plus d'un tiers de ses revenus d'exportation, et quatre cinquièmes si l'on ajoute l'électricité. Environ 2,5 milliards de personnes n'ont pas accès à l'électricité dans le monde et 2 milliards dépendent uniquement de la biomasse, qui constitue environ 35% de la consommation totale d'énergie du Tiers monde. Pourtant 100 millions de personnes manquaient de biomasse en 1990 (350 millions en l'an 2000). Les combustibles fossiles dégagent des gaz à effet de serre (GES), et bien que les pays industrialisés soient les principaux responsables, leur part mondiale diminue, notamment grâce à une meilleure efficience énergétique (79% des émissions mondiales de CO2 depuis 1950, 69% "seulement" en 1990) et à l'accroissement rapide de la part des pays du Tiers monde, qui, à lui seul, pourrait contribuer à augmenter les émissions mondiales de CO2 de 50% d'ici 2025 si rien ne change.

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Le Tiers monde doit impérativement se tourner vers un meilleur rendement énergétique, utiliser davantage son gaz naturel et développer l'apport des énergies renouvelables s'il veut pouvoir répondre à la demande future. Par exemple, on pourrait doubler l'offre actuelle d'électricité en couvrant seulement 0,2% du territoire du Tiers monde de panneaux photovoltaïques.

     Chapitre 7: "Redécouvrir le rail" par Marcia D. LOWE. 
     Le rail possède de nombreux avantages qui semblent oubliés dans ce siècle de l'automobile. Il offre une diversité étonnante de transports pour des parcours de quelques centaines de mètres en agglomération (trams, métros), de quelques kilomètres en banlieue (métros, trains de banlieue) à plusieurs centaines de kilomètres pour des trajets interurbains (trains à grande vitesse: TGV). Le rail utilise une surface nettement moins grande que la route ou l'autoroute, est infiniment moins dangereux (en France et au Japon, plus de 3 milliards de passagers ont emprunté les TGV, il n'y a eu aucun accident mortel) et est moins énergivore. Pour le transport de passagers, un train inter-urbain consomme 498 kilojoules par passager/kilomètre, tandis qu'une voiture avec un seul passager en consomme 3'000, un train de banlieue 1'268 et un tram 1'174. Pour le transport de marchandises, généralement utilisé pour les longues distances, le train consomme 8 fois moins d'énergie par tonne/kilomètre que le camion. Les USA transportent 38% de leurs marchandises par le rail, contre 80% dans l'ex-URSS et seulement 20% en Europe. Dans le Tiers monde, le rail reste marginal à l'exception de l'Inde et de la Chine. On devrait encourager la création de réseaux urbains, inter­urbains et de trains de banlieue partout où cela est possible, ainsi que le transport combiné rail/route, notamment pour les marchandises. Le problème reste le financement du rail par rapport à la route. Cette dernière ne couvre ni ses coûts "normaux" ni ses coûts écologiques, sociaux et médicaux, ni le stationnement gratuit (évalué pour les USA à 85 mil­liards de dollars), ni les milliards dépensés par an pour des mesures de police et de sécurité routière. Le total des subventions connues et évaluées pour la route dépasserait amplement les 500 milliards de dollars par année seulement aux USA! Comment le rail, qui doit supporter pratiquement tous les coûts qu'il engendre, pourra-t-il s'imposer si une partie au moins des coûts externes des transports n'est pas internalisée?

     Chapitre 8: "Préparer la paix", par Michael RENNER. 
     Les problèmes de démantèlement des têtes nucléaires et du stockage des 150 tonnes de plutonium et des 700 à 800 tonnes d'uranium hautement enrichi qu'elles contiennent sont loin d'être résolus. Les solutions pour préparer la paix existent: il faudrait instaurer des organes de contrôle, d'aide et de sanction pour rendre effectifs les traités, créer un registre international des armes, doter enfin les Nations Unies d'une force armée permanente .  


(suite )
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Pour cela, il faudrait que les Etats acquittent leurs cotisations, car il manquait 859 millions de dollars en janvier 1992 pour les opérations de maintien de la paix et seule la Chine parmi les cinq membres permanents du Conseil de sécurité a payé l'intégralité de son dû ainsi que 28 des 159 membres de l'ONU.

     Chapitre 9: "Concilier le commerce international et l'environnement" par Hilary F. FRENCH. 
     Le commerce international, mesuré par le total des exportations mondiales, n' a cessé de progresser à un rythme d'environ 5,5% par année depuis 1950 (croissance plus rapide que la production mondiale) pour atteindre aujourd'hui 3'500 milliards de dollars. Le secteur des services, non inclus dans ce chiffre, se monte à 850 milliards de dollars par an, et est en rapide progression. L'internationalisation du commerce a eu comme effet de permettre une exploitation de toutes les ressources planétaires, donc leur destruction, et de permettre l'exportation des déchets et des risques environnementaux. Aucune loi contraignante ne régit le commerce international dans le domaine de l'environnement, car le GATT n'a rien édicté en ce sens, se bornant à protéger et promouvoir le libre-échangisme comme un mythe absolu. Un quart du commerce international est constitué par les matières premières (alimentation, ressources naturelles brutes) dont le Tiers monde est un grand exportateur. Elles représentent plus de 98% des exportations de la Bolivie, de l'Ethiopie, du Ghana et du Nigéria, mais seulement 24% pour les USA et 2% pour le Japon. Le commerce international a donc une influence directe sur l'environnement en agissant massivement sur la demande et l'offre de matières premières. Pour le bois tropical (6 milliards de dollars par an), la Malaisie fournit le 89% des exportations mondiales. L'Organisation internationale des bois tropicaux (IT'TO) estime que seulement 0,1% du bois coupé sur la Terre l'est d'une manière "durable". Les produits manufacturés ne sont dans l'ensemble pas réglementés au niveau international, sauf peut-être les déchets dangereux soumis à la Convention de Bâle, ratifiée par seulement 20 Etats. Le Tiers monde a toutefois pu augmenter sa part du commerce international des produits manufacturés (surtout l'Asie) de 4% en 1950 à 19% en 1989. Le commerce international est aussi consommateur d'énergie utilisant quatre milliards de tonnes de pétrole pour le frêt maritime, et 17 millions de tonnes pour le frêt aérien (54 fois plus énergivore par tonne/km). Le transport routier risque de s'accroître de 30 à 50% en Europe après l'entrée en vigueur du traité de Maastricht. Les derniers traités environnementaux entrent en conflit avec les règles fixées par le GAT'T qui exige que l'on fournisse la preuve scientifique d'un dommage environnemental pour déroger au libre-échangisme.

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   Chapitre 10: "Façonner la prochaine révolution industrielle" par Christopher FLAVIN et John E. YOUNG. 
     Les questions écologiques vont obliger l'économie, en grande partie responsable de notre comportement collectif non "soutenable", à changer profondément. Malgré une croissance extraordinaire, l'économie mondiale n'a pas atteint les buts de progrès qui devaient en découler automatiquement, mais elle n'a pas manqué de poser de nouveaux problèmes. En premier lieu, il faut rappeler que la ''réussite" du modèle occidental libéral s'est faite en bonne partie aux dépens du Tiers monde, colonisé politiquement, puis économiquement, et en quasi-totalité au détriment des générations futures de l'humanité entière. Si le pouvoir politique appartient aux gouvernements, le vrai pouvoir appartient largement à l'industrie qui devra aussi se réformer ou disparaître sous le poids de ses propres déchets. Les réformes prioritaires se feront dans les domaines suivants: mines, déforestation, énergie, agriculture, chimie, transports. Des mesures simples sont connues et directement applicables par les gouvernements et la communauté internationale (instruments économiques et fiscaux, normes de rendement énergétique, internalisation d'une partie des coûts externes calculables, inventaire des déchets) pour autant que la volonté politique existe. A Rio, les Etats se sont prononcés en faveur d'un "développement soutenable", même s'ils n'ont pas bien saisi la signification de ces termes ni les conséquences économiques, politiques et sociales qu'ils impliquent. Ils sont maintenant au pied du mur; c'est aux opinions publiques de leur rappeler leurs promesses.
Christian Marti

Stephan SCHMIDHEINY, éditeur, avec le Business Council for Sustainable Development, Changing Course: a Global Business  Perspective  on Development and the Environment,MIT Press, Cambridge Massachusetts, Londres, 1992,374 p. (Il existe une version française intitulée Changer de cap)

     En 1992, Stephan Schmidheiny, l'un des plus importants industriels de Suisse, fait de quelques industriels et hommes d'affaires en faveur du développement soutenable, l'un des principaux parte­naires de l'ONU lors de la Conférence des Nations Unies sur l'Environnement et le Développement (CNUED). Ce groupe, le Business Council for Sustainable Develo­pment (BCSD), a publié Changing Course et prétend représenter la position des industriels progressistes faoe aux défis écologiques du XXIe siècle.  Stephan Schmidheiny fut nommé conseiller spécial pour les questions touchant à l'industrie et à l'économie auprès du secrétaire général de la CNUED, Maurice Strong, après avoir participé au financement de la conférence pour 7 millions de SFr. C'est son projet de développement durable exposé dans Changing Course que nous analysons ici.  


(suite )
suite:
     Le livre débute par une déclaration dans laquelle le BCSD explicite sa notion de "développement durable" en reprenant mot pour mot celle qui fut proposée dans le Rapport Bruntland, à savoir un développement qui satisfasse aux besoins de la génération présente, sans nuire aux générations futures. Le BCSD insiste sur l'idée, à notre avis erronée, que la protection de l'environnement est liée à la croissance économique future qui, dans un marché totalement libre, permettrait une meilleure répartition des ressources disponibles et l'élévation du niveau de vie des pauvres. Les moyens pour atteindre un développement durable sont avant tout de nouvelles techniques (efficience énergétique), le libre marché international tel que le définit le GATT, l'internalisation des "externalités", ainsi que des traités internationaux. Tout produit jugé éco-efficient, c'est-à-dire techniquement plus performant que le modèle précédent, est considéré comme contribuant à un développement durable. Ainsi une voiture à essence consommant 10 litres aux cent kilomètres est éco-efficiente par rapport à un modèle antérieur en consommant 11 et sera considérée comme "soutenable" indépendamment du fait qu'elle continue à consommer un stock de combustible fossile limité. On voit ici l'amalgame entre augmentation de l'efficience énergétique et "soutenabilité".
     Le premier chapitre traite de l'essor fantastique de l'économie mondiale, en la dissociant totalement de toutes conséquences écologiques. En revanche, le BCSD s'insurge contre les subventions agricoles, qui faussent le libre marché; il incite ainsi les paysans à dégrader l'environnement. Selon le BCSD, les paysans pauvres du Tiers monde sont les principaux responsables de la destruction des écosystèmes et des ressources naturelles renouvelables. Pas un mot sur la distinction pourtant essentielle entre flux et stocks de ressources naturelles, étant tous deux en majorité consommés par les pays industrialisés.
     Le deuxième chapitre s'attache à démontrer que les prix ne sont pas justes, car les économistes ont négligé les "externalités" des fonctions de production, notamment les coûts environnementaux. Il faut donc les internaliser pour obtenir un Full Cost Pricing et des prix réels qui indiqueront au marché les voies à suivre. Conscient de certaines difficultés, le BCSD ne doute cependant pas que cela sera réalisable dans un avenir proche, cependant sans en indiquer la voie, car une internalisation totale est théoriquement impossible, ce qu'il semble ignorer, tout comme les coûts d'assurance des risques environnementaux et ceux liés à la déplétion des stocks ou aux effets irréversibles. Les moyens de fixer le juste prix seraient de trois types: une réglementation par les Etats, l'auto-régulation volontaire par l'industrie, ou encore des instruments économiques et fiscaux (taxes, permis de polluer). Il va de soi que ces moyens ne sauraient empiéter sur le libre marché, donc par exemple être pris unilatéralement par un seul Etat, ou avoir un quelconque effet sur les régimes fiscaux (principe de neutralité fiscale).
p.150

     La suite du livre est consacrée à l'apologie de l'amélioration des rendements énergétiques, aux bienfaits de la croissance économique, du libre marché, de l'industrie, de l'économie et du OAT'T, qui aspirent tous "naturellement" à l'avènement d'un développement durable. Le BCSD déclare explicitement que les accords internationaux sur l'environnement ne pourront déroger aux règles du GATT sur le libre commerce que si l'on peut prouver le primat de l'environnement et justifier que les mesures prises n'auront aucune incidence protectionniste. L'efficience énergétique étant moindre dans le Tiers monde, les subventions et barrières douanières davantage visibles, la propriété privée mal défendue et la démographie exponentielle, le BCSD utilise ces arguments pour faire croire que les pays du Tiers monde endommagent davantage l'environnement que les pays industrialisés, responsables pourtant de la quasi totalité des déchets toxiques, dangereux et nucléaires ainsi que de toutes les techniques non "soutenables" (ce que le BCSD omet soigneusement). L'industrie occidentale doit alors créer et exporter de nouvelles techniques "soutenables", tenir compte du cycle de vie complet du produit, investir dans l'efficienoe énergétique avec le moins de contraintes possibles. On voit mal cependant la logique économique et industrielle d'elle-même et sans contraintes "changer de cap". 
     Dès le chapitre 11 pourtant, le BCSD présente une étude de 38 cas de réussite de "développement soutenable" par diverses industries. En fait, ces entreprises ont essentiellement réalisé des gains de rendement énergétique dictés par l'économie et permettant de diminuer les coûts de production ou de les transférer sur les consommateurs. Le livre veut faire croire aux "techiques propres du charbon", à une gestion "soutenable" de l'exploitation forestière (alors que selon l'Organisation internationale du commerce des bois tropicaux, moins de 0,1% des coupes mondiales sont effectuées de manière soutenable), à une "exploitation minière soutenable" (une mine renferme par définition un gisement limité, son exploitation ne peut en aucun cas être soutenable) ou encore à la "soutenabilité" de Nippon Steel. L'étude parle encore de l'engagement écologique de firmes telles que Du Pont, pourtant principal producteur mondial de CFC, d'industries chimiques produisant des centaines de nouveaux produits (et donc de déchets) par année, ou encore d'entreprises entièrement basées sur des ressources non renouvelables. 
     En résumé, il est intéressant de lire Changing Course afin de se familiariser avec les arguments néo-libéraux du BCSD, mais il est indispensable de rester critique, car ils sont tantôt erronés, tantôt délibérément trompeurs. Cette approche est, à notre avis, une malhonnêteté intellectuelle, car les solutions proposées - même si certaines sont ou seraient bonnes pour l'environnement - sont totalement insuffisantes pour parler de développement durable, surtout accompagnées d'une poursuite de la croissance économique. Le livre aide à mieux comprendre l'idéologie qui se cache derrière ces bonnes intentions et quel est le but réel du BCSD: la continuité du business et des profits, si bien que certaines organisations écologistes l'ont surnommé, non sans ironie, le Council for Sustainable Development of Business (CSDB)!
Christian Marti
suite:
Albert JACQUARD, Cinq milliards d'hommes dans un vaisseau, Seuil, Paris, 1987, 172 p.

     Albert Jacquard travaille depuis plus de vingt ans sur la démographie et la génétique des populations. Profondément humaniste, il est également vulgarisateur scientifique et fervent combattant du "racisme scientifique". Cinq milliards d'hommes dans un vaisseau est surtout un ouvrage de vulgarisation de démographie et de génétique (ainsi que de leurs conséquences aux plans social, politique et économique), et insiste également sur le danger nucléaire et l'obligation de vivre ensemble dans un monde qui atteindra les 11 milliards d'individus à la fin du siècle prochain. 
     Le professeur Jacquard relève tout d'abord le rôle essentiel du hasard dans l'apparition de la vie sur la Terre il y a environ 3,5 milliards d'années. Le hasard est une source de nouveautés quasi infinie, mais le temps détruit toutes ses créations. Cependant, la vie a pu neutraliser le rôle destructeur du temps en se reproduisant. Heureusement pour l'évolution, il existe des erreurs de reproduction de l'ADN, source constante de figures nouvelles. La seconde révolution à la sufface de la Terre fut l'apparition de la procréation ou reproduction sexuée qui eut lieu il y a environ 2 milliards d'années, augmentant d'une manière inimaginable le champ des possibles, et donc des nouveautés (champ limité uniquement par la sélection naturelle), et multipliant ainsi des mirnards de fois le rôle joué par le hasard en créant autant d'êtres uniques. 
     L'apparition de l'Homme, qui n'est qu'un animal parmi les primates, est due à deux mutations: la première concerne l'arrêt de la fabrication des neurones qui eut lieu beaucoup plus tard que chez les primates (un bébé humain possède jusqu'à 100 milliards de neurones, tandis qu'un primate arrête sa fabrication à environ 5 milliards). Secondement, le bébé humain est immature lors de sa venue au monde et doit continuer à se développer dans sa famille. On observe ici l'apparition de l'acquis chez les humains qui doivent rester longtemps en société. Mais ni le nombre de gènes (l'inné), ni l'acquis ne sont suffisants pour expliquer le développement des milliards de milliards de synapses reliant les neurones au cours de l'enfance; il doit donc exister une auto-structuration du cerveau. 
     La démographie considère une espèce comme un ensemble renouvelable soumis à un flux entrant (les naissances, mesurées par la fécondité) et la mortalité. Albert Jacquard explicite ce que représentent une table de mortalité, un taux de mortalité, un taux de survie à cinq ans, un taux net de reproduction et un taux intrinsèque de variation au moyens d'exemples clairs et de tableaux. Il résume ensuite les quatre révolutions démographiques qu'a connues l'humanité provoquées par la découverte du feu (-500'000 à -400'000 ans), puis par le réchauffement du climat (-40'000 à -35'000 ans), l'invention de l'agriculture et la sédentarisation (-10'000 et qui fit rapidement passer la population mondiale de 5-6 millions à plus de 100 millions vers l'an 0), et enfin par l'industrialisation qui permit de grands progrès en hygiène et en médecine dès le XVIIIe siècle. 

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Ces révolutions démographiques entraînèrent de grands changements dans la pyramide des âges, dans la société et l'économie, se stabilisant "naturellement" à un nouveau niveau après un certain temps. Cependant, la quatrième révolution prit place d'une manière si brutale, surtout dans le Tiers monde, qu'elle entraîna de profondes distorsions ne laissant pas le temps aux sociétés de s'adapter. Conséquences: un risque évident de saturation de la Planète et un changement radical de la répartition démographique sur la Terre. Ces changements ne pourront plus être ignorés, à l'avenir, des sociologues, économistes et politiques, ni même des militaires. 
     Ainsi la part des populations du Tiers monde va croître d'une manière difficile à imaginer, ce qui ne manquera pas d'inspirer une grande crainte aux habitants des pays industrialisés, débouchant habituellement sur le racisme. C'est pourquoi le troisième chapitre est entièrement consacré à la démonstration scientifique que le concept même de race n'a aucun sens, ni en biologie, ni en anthropologie, ni même en génétique des populations. La diversité culturelle, liée à la diversité génétique, serait plutôt un avantage qu'un inconvénient et Albert Jacquard prône une société pluriculturelle. 
     Cependant, les quelque 5 à 6 milliards d'habitants de la Planète sont, depuis la deuxième guerre mondiale, menacés d'extermination. La course aux armements nucléaires rend désormais possible un suicide collectif de l'humanité et fait peser sur chacun de nous la "terreur nucléaire". Un tableau clair et très ingénieux permet de nous faire une idée de la puissance de destruction accumulée: plus de trois tonnes d'équivalent TNT par habitant, dont 2% seraient suffisants pour nous anéantir d'après les théoriciens de "l'hiver nucléaire". Albert Jacquard ne mentionne cependant pas tous les problèmes écologiques liés à la filière nucléaire. 
     L'humanité doit donc détruire son arsenal nucléaire et apprendre à vivre ensemble dans le respect des différences. Le problème principal consiste en l'attribution inégale des ressources, comme le montre clairement la comparaison entre la répartition démographique et économique (en PNB/hab.) sur la Planète. Albert Jacquard critique particulièrement la science économique occidentale qui tend à chosifier et quantifier des qualités par le biais de la valeur économique (prix), arbitraire et fausse. Il dénonce aussi des phénomènes tels le chômage et la faim, qui ne devraient pas exister. Il insiste également sur la mondialisation de l'économie et des techniques qui entraînent une puissance, une interdépendance et une responsabilité accrue, fait que nos schémas de pensée n'ont pas encore intégré. 
     Cinq milliards d'hommes dans un vaisseau est un excellent livre de vulgarisation qui pousse à la réflexion et démontre qu'il existe encore des humanistes scientifiques. Un seul regret (relatif): le livre laisse de côté les problèmes écologiques globaux liés à la démographie, mais cette lacune est aisément comblée par la lecture d'ouvrages écologiques, par exemple L'état de la Planète
     Signalons encore qu'A. Jacquard vient de publier L'explosion démographique, Flammarion, 126 p., essai dans lequel il présente, entre autres statistiques, les pyramides des âges (ndlr).
Christian Marti 
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Tony BARNETT et Piers BLAIKIE, Aids Africa, its Present and Future Impact, Bethaven Press, London, 1992, 193 p.

     La plupart des ouvrages récents ont dénoncé la pauvreté et la dégradation de l'environnement dans les pays en voie de développement en rapport avec l'explosion démographique. Un nouveau livre, Le sida en Afrique, présente un point de vue plutôt différent selon lequel la population et l'économie sont pareillement en train d'être décimées par une maladie d'une virulence jamais connue depuis la peste noire du moyen âge. L'OMS en parle comme d'une pandémie et, selon des estimations modérées, il y avait, en 1992, 13 millions de personnes dans le monde infectées par le HIV, le virus précurseur du SIDA. Les estimations de l'OMS pour l'an 2000 prévoient 30 à 40 millions de personnes infectées par le HIV pendant que d'autres projections font état d'un chiffre de 100 millions. L'Afrique aurait les 2/3 de ces cas et certaines régions seraient plus gravement atteintes comme l'Ouganda où le taux est supérieur à 500 cas pour un million d'habitants. 
     L'ouvrage montre à travers une multitude de cas étudiés l'effet dévastateur de la pandémie. Dans certains villages, presque toute la population active entre 15 et 50 ans est morte ou en train de mourir. Il ne reste plus personne pour cultiver les champs ou envoyer des fonds de la ville pour soutenir la famille et les parents. 
     Jusqu'ici, l'OMS a expliqué le sida en termes de comportements individuels à hauts risques comme l'homosexualité, l'utilisation des drogues intraveineuses, la prostitution ou encore les produits sanguins infectés etc. Le livre montre clairement que la situation est beaucoup plus complexe et devrait être expliquée en prenant en compte les conditions de vie quotidienne et la situation sociale au sens le plus large. Ainsi les relations avec la maladie  remontent  aux  situations d'inégalité et d'injustice héritées de la période coloniale. La prostitution résulte de la pauvreté et de la dégradation du statut de la femme. L'exode vers les villes et la promiscuité qui en découle doivent être mis en rapport avec la disparition de l'agriculture traditionnelle et de l'auto-subsistance. 
     Par ailleurs, les populations se déplacent plus souvent et les contacts sexuels ont crû à cause de la persistance des guerres et des commerces dégradants. 
     Cet ouvrage remarquable devrait être largement répandu. Il est soigneusement documenté, bien écrit et pertinent. Le dépeuplement, sinon même la démographie, a été un thème presque ignoré dans les bavardages du "Somrnet de la Terre" àRio. Les experts qui préparent la Conférence mondiale sur la population prévue en 1994 au Caire devraient attenti­ement étudier les résultats de ces recherches en Afrique.
     Bien qu'il y ait une augmentation inquiétante du sida partout dans le monde, particulièrement en Asie, peut-être à cause du tourisme, aucun vaccin ni traitement contre le sida ne sont en vue. Les campagnes pour des rapports sexuels protégés semblent d'un effet mineur pour arrêter la propagation de la maladie. Comme pour plusieurs autres problèmes du monde, le réel espoir consisterait à prévenir les guerres et à réduire les inégalités sociales et économiques.

David Pitt
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A.    BROOKS, B. FRANKE, H. HU, M. HOENIG, A. MAKHIJANI, S. SALESKA, K. YIH, Plutonium, or mortel de l'âge nucléaire (ISSN no 0981 3341), traduction de Plutonium, Deadly Gold of Nuclear Age , réalisé par une commission de l'Association internationale des médecins pour la prévention de la guerre nucléaire (IPPNW) et de l'Institut pour la recherche sur l'énergie et l'environnement de Takoma Park dans le Maryland aux Etats-Unis (IEER). Version française disponible auprès de l'Association des médecins français pour la prévention de la guerre nucléaire (AMFPGN), 5, rue Las Cases, F-75007 Paris.

     L'attention du public a été récemment attirée par un transport maritime de plutonium entre la France et le Japon, illustrant de manière éloquente les risques croissants que va entraîner la manipulation de tonnes de cet élément hautement nocif pour l'humanité, décrit comme la "substance la plus dangereuse du monde". Sujet fort actuel, puisque le désarmement des têtes nucléaires va multiplier par cinq les quantités dont il va falloir se préoccuper. Cet ouvrage fait le point d'une manière claire et accessible sur tous les risques connus engendrés par la manipulation du plutonium, ainsi que sur les solutions envisagées pour s'en débarrasser, dont aucune n'est d'ailleurs sans inconvénient majeur.
     Les risques d'explosion et d'incendie dans les réservoirs de déchets hautement radioactifs sont analysés à la lumière, notamment, de l'accident survenu en 1957 à Kychtym dans l'Oural.
     Ce document constitue donc une lecture et surtout un ouvrage de référence très précieux pour tous ceux qui se soucient de l'avenir de la Biosphère. Ajoutons enfin qu'il a été revisé par des spécialistes issus des institutions les plus compétentes en ce domaine; entre autres, Thomas Cochran, du Conseil de défense des resDavid Pitt  sources  naturelles,  USA,  Charles Forsberg, du Laboratoire national d'Oak Ridge, USA, Rebecca Johnson, de Greenpeace-Grande Bretagne, Robert Morgan, de l'Université Washington de Saint-Louis, USA, Franck von Hippel, de l'Université de Princeton.

François Burnier 
Umwelt Oekonomie/Economie de l'environnement, Universitas friburgensis éditeur, octobre 1993, 48 p.

     L'Université de Fribourg nous livre un cahier fort intéressant et divers traitant des rapports, hélas trop souvent encore empreints  d'incompréhension,  voire d'hostilité, entre sauvegarde de l'environnement et impératifs économiques, tant les intérêts parfois divergent, ou même s'opposent, malgré les risques d'accidents ou de catastrophes dites naturelles. Selon la tradition universitaire fribourgeoise, le cahier est bilingue, français-allemand; les contributions ne sont toutefois pas traduites. Par ailleurs les textes sont accompagnés de graphiques et photos, qui ne sont point là pour rassurer, cependant non sans humour noir.
     Toutes les études présentent un vif intérêt et mériteraient un commentaire. Nous n'en citons que quelques-unes montrant la diversité des perspectives adoptées. Dans un article intitulé "Einer ökologischen Wirtschaft entgegen?" (A la rencontre d'une économie écologique?), l'auteur, Pascale Güllner, fait le point des "résultats" obtenus un an après la Conférence de Rio de Janeiro. La question de la croissance démographique, tout naturellement, est soulevée.

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     Le professeur André Strasser, de l'Institut de géologie de l'Université de Fribourg, aborde les "Biogeochemische Zyklen: eine natürliche Biooekonomie" (Cycles biogéochimiques: une bioéconomie naturelle). Il met en relief les relations entre l'homme et la biosphère, en définitive entre la technosphère et l'environnement.
     Dans "Comment donner un prix à la pollution", Dominique Martin envisage l'internalisation des coûts externes, les systèmes de consignation, les taxes et aides financières, susceptibles de corriger les méfaits de l'économie.
     Gonzague Pillet, chargé de cours en économie de l'environnement, traite de "La capacité écologique des nations". Il rappelle que "le marché n'est pas juge de l'échelle à laquelle il est fait usage de l'environnement" (p.30); d'autres critères, par exemple la rareté des ressources, doivent intervenir.
     Enfin un article intitulé "Une responsabilité civile plus sévère pour mieux protéger l'environnement" de Ferdinando Albanese, directeur de l'Environnement et des Pouvoirs locaux au Conseil de l'Europe et chargé de cours de droit international de l'environnement à Strasbourg, termine ce cahier.
     L'auteur mentionne que le 21juin de cette année, à Lugano en Suisse, "était ouverte à la signature des Etats membres la Convention sur la responsabilité civile des dommages résultant d'activités dangereuses pour l'environnement.
     Elaborée au sein du Conseil de l'Europe, la Convention a été signée jusqu'à présent par Chypre, la Finlande, la Grèce, l'Islande, l'Italie, le Liechtenstein, le Luxembourg et les Pays-Bas." Cette convention,  à  la  connaissance  de Ferdinando Albanese, est la première en droit international reconnaissant explicitement l'indemnisation du dommage écologique.
     Elle qualifie d'activité dangereuse, "une activité menée à titre professionnel et impliquant des substances dangereuses, des organismes génétiquement modifiés ou des micro-organismes ainsi que les opérations portant sur des déchets" (p. 41). Point très important, la responsabilité n'est plus liée à un "comportement fautif", mais au "risque créé par l'activité dangereuse". Lisant cela, nous nous demandons néanmoins comment - et surtout avec quoi - indemniserait-on les personnes lésées en cas de catastrophe majeure dans un dépôt de déchets radioactifs!
     Les articles, bien qu'académiques, sont accessibles à un très large public et devraient être médités par les décideurs, par tous ceux qui ont une responsabilité dans le domaine de l'environnement.
     Ajoutons encore que chacune des contributions est suivie d'une abondante bibliographie, tant en anglais, en allemand, qu'en français.
     Citons plus particulièrement de E. U. von WEIZSAECKER: Erdpolitik, ökologische Realpolitik an der Schwelle zum Jahrhundert der Umwelt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, Darmstadt, 1990.
Joel Jakubec 
AL GORE, Earth in the Balance. Ecology and the Human Spirit, Houghton Mifflin, New York, 1992, 408p.

     Voir sous "Réflexions" l'article de Richard Grantham .

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Analyses d'importants écrits environnementaux