RADIOPROTECTION
ET DROIT NUCLEAIRE
Entre les contraintes économiques et écologiques,
politiques et éthiques

Hommage à Nicholas Polunin (1909-1997), pionnier de la diplomatie environnementale
Jacques Grinewald

En date du 13-14 décembre 1997, Le Journal de Genève publiait la nécrologie suivante :

"La biosphère vit de mauvais jours. Peu avant le récent échec des négociations de Kyoto sur le réchauffement climatique, le botaniste Nicholas Polunin s'est éteint lundi 8 décembre à l'âge de 88 ans.

Défenseur acharné de la nature, il a passé sa vie à essayer de sensibiliser son entourage sur les dangers que court notre environnement. Laissant les grand-messes telles que le Sommet de la Terre de Rio de Janeiro en 1992 à d'autres, il préférait se concentrer sur les revues spécialisées qu'il avait créées : Biological Conservation en 1967, puis Environmental Conservation en 1974.

Outre les nombreuses publications à son actif, Nicholas Polunin a également passé une grande partie de sa carrière à effectuer des expéditions dans le Grand Nord. Il a par ailleurs été le premier à déterminer en 1948 l'existence d'une vie microbienne dans l'atmosphère du pôle Nord. Deux ans plus tôt, il avait déjà découvert deux grandes îles, les dernières à avoir été ajoutée à la carte mondiale.

Fils d'un père russe et d'une mère anglaise, tous deux peintres, Nicholas Poplunin a partagé ses études entre les Universités d'Oxford, de Yale et d'Harvard. 


Après de nombreux déplacement, il a quitté Bagdad, où il enseignait, pour venir à Genève en 1956. (Réd.)"

Le caractère très lacunaire de cette trop courte nécrologie m'a fait réagir, sans même parler de la filiation artistique «naturaliste» de Polunin (prononcer Polounine), car Vladimir Polunin (1880-1957), forestier diplômé, n'était pas un peintre quelconque... mais l'un des artisans de la grandeur scénographique des Ballets Russes de Diaghilev, et un ami intime de Picasso. J'ai donc envoyé au Journal de Genève, par l'intermédiaire d'une amie qui travaille à la Rédaction, un assez long papier. Le journal ne l'a publié qu'un bon mois plus tard, le 23 janvier 1998, sous forme de «lettre de lecteur», avec d'importantes coupures qui en altérèrent la signification politique pour la «Genève internationale de l'environnement». Nous donnons ici la version originale.

La nécrologie de Nicholas Polunion parue dans Le Journal de Genève (13-14 décembre 1997) était si brève qu'elle en était misérablement lacunaire, sans commune mesure avec ce que Genève (qui se targait il y a peu de devenir la capitale mondiale de l'environnement!) doit à la mémoire du Président de la Foundation for Environmental Conservation et du World Council For The Biosphere

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Sa famille, ses amis et ses plus proches collaborateurs se sont rassemblés à l'Hôtel Beau-Rivage dans la soirée du 13 décembre pour honorer sa mémoire. Nicholas Polunin n'étant pas croyant, cette petite réunion sans protocole fut empreinte d'une simplicité et d'une sérénité peu communes pour ce genre de circonstance. Pas de discours, pas de fleurs. Ses proches semblaient avoir compris que la Vie, au-delà de notre individualité éphémère, mortelle par définition, poursuivait dans la joie ineffable de la création évolutive son immémoriale aventure dans le cosmos, l'humble conscience humaine n'étant qu'un instant d'éternité spirituelle dans l'immense coévolution de la Biosphère avec l'histoire de la Terre, cette petite planète du système solaire qui n'est manifestement pas comme les autres. L'humanité commence à peine à en prendre conscience...

Rendre hommage à Nicholas Polunin, décédé le 8 décembre dernier au terme d'une longue carrière de savant naturaliste et de «pionnier de l'environnement», n'est pas, en ce qui me concerne, un simple devoir moral, personnel et professionnel, c'est aussi prendre la plume au nom des très nombreuses personnalités qui, dans le monde entier, furent associées à l'immense activité d'information, de connaissance et de conscience, menée par le «prophète» Polunin depuis les années 60 à partir de son quartier-général installé dans le canton de Genève.

C'est à l'invitation de l'Université de Genève, en 1959, que l'éminent botaniste d'Oxford vint s'installer dans notre ville avec sa famille, fuyant alors la révolution en Irak où il était professeur. Son activité à Genève démarra lentement, car, de 1962 à 1966, il enseigna encore à l'Université d'Ife, à Ibadan, au Nigeria, y fondant la Faculté des Sciences dont il fut le premier doyen. Sa carrière de géobotaniste culmina avec son manuel Introduction to Plant Geography (Londres, Longmans, 1960), traduit en français sous le titre Eléments de géographie botanique (Paris, Gauthier-Villars, 1967). Un ouvrage admiré notamment par Théodore Monod.

Significativement, c'est en 1966 que se situe le véritable tournant de sa carrière de naturaliste. 

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Après savoir beaucoup parcouru le monde, et constaté les «désastres écologiques» (sic) du développement, de la croissance et de l'expansion, il décida de se consacrer entièrement à la «problématique mondiale» (selon l'expression lancée par le Club de Rome fondé par Aurelio Peccei en 1968). La globalisation, c'est aussi notre crise écologique planétaire. De nos jours, on dit, en anglais, global environmental change.

En soulignant l'importance du concept écologique global de la Biosphère, le professeur Polunin contribua au rapprochement des sciences de la Vie et des sciences de la Terre. Il encouragea ceux qui s'aventuraient dans cette démarche transdisciplinaire à contre-courant de la spécialisation à outrance. Son magnifique appartement de travail, juste au-dessus de son propre domicile, au sommet de la colline du Grand-Saconnex, au chemin Taverney, devint l'un des rendez-vous privilégiés de la «Genève internationale de l'environnement», qui s'étent jusqu'à Gland où se trouvent le siège mondial de l'UICN (Union mondiale pour la nature) et celui du WWF International. Le carnet d'adresses de Polunin reste impressionnant; il est même devenu un livre de référence : World Who Is Who and Does What in Environment and Conservation, edited by Nicholas Polunin, compiled by Lynn M. Curme (Londres, Earthscan, 1997).

Une nécrologie de Nicholas Polunin ne peut s'arrêter à son installation à Genève. Elle se doit de rappeler l'importance de ses activités environnementalistes et son rôle d'éminence grise dans la genèse de la nouvelle diplomatie environnementale qui transforma les affaires internationales, selon un processus de «planétarisation» des problèmes d'environnement et de développement qui n'en sont encore qu'à leurs débuts. Figure prestigieuse, et pourtant si discrète, parmi les «écologistes», personnalité de savant bardé de diplômes, à l'élégance très «oxfordienne», mais aux antipodes d'un Edward Goldsmith, le fondateur (en 1969) de la revue The Ecologist, notre ami commun, le professeur Polunin s'est littéralement épuisé pour la cause de l'environnement, pardon, pour la sauvegarde de La Biosphère. 

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Je puis en témoigner puisque ma dernière réunion de travail avec lui, pour un projet de livre, The Imperative of Biosphere Conservation, remonte à moins d'un mois. Sans vraiment s'intégrer à la vie genevoise, comme on dit, Nicholas Polunin faisait honneur à la Genève internationale. Avec une ferveur d'une étonnante vivacité, frisant parfois la naïveté, le professeur Polunin fit rayonner «l'esprit de Genève» dans le mouvement environnementaliste mondial. A sa façon très britannique, il poursuivait, sans trop se soucier de la modernité, la grande tradition naturaliste, encyclopédique et cosmopolite des de Saussure et des de Candolle.

Il est vrai que le vénérable Polunin laissait volontiers à d'autres les grand-messes de l'environnement, mais il ne faudrait pas oublier qu'il a contribué, plus que beaucoup d'autres, à la formule même des conférences internationales sur l'environnement. Les générations futures se souviendront du rôle qu'il a joué dans l'organisation et la publication des International Conferences on Environmental Future (1971, 1977, 1987, 1990), dont les actes constituent une source indispensable pour l'étude des bases scientifiques et philosophiques de la protection internationale de la Biosphère, une tâche qui reste encore largement en chantier au sein du système des Nations Unies, comme l'a bien illustré la récente session de Kyoto de la Conférence des Parties à la Convention-cadre sur les changements climatiques.

Ancien collaborateur à Oxford de Sir Arthur Tansley, le père du concept d'écosystème, Nichols Polunin fait partie des fondateurs de ce qu'on appelle l'écologie appliquée, la biologie de la conservation et la biologie environnemetale. Ecologiste au premier sens du terme, Polunin aura marqué de son empreinte la coopération scientifique pour l'environnement global, même si cette influence reste encore difficile à évaluer, d'autant plus que son audience resta essentiellement confinée dans le monde anglophone (avec quelques rares exceptions dans le monde francophone). 

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Comme il me le disait depuis notre première rencontre en 1985, à l'époque de la deuxième réunion annuelle du World Council For The Biosphere, il travaillait pour les générations futures, dans la longue durée de l'espèce humaine et de la Biosphère. Il recevait rarement les journalistes. On doit à la vérité de dire qu'il s'efforça même toute sa vie de les fuir! Rappelons cependant ici qu'il fit deux exceptions, pour Suren Erkman et pour Brigitte Mantilleri, dont bénéficièrent les lecteurs du Journal de Genève (21-22 septembre 1991; 2 août 1993).

Depuis le début des années 80, le directeur de la revue internationale Environmental Conservation faisait campagne pour la sauvegarde de la Biosphère, concept trahi et refoulé curieusement par la «révolution de l'environnement», le néologisme d'écosystème [écosphère] puis le terme de Gaïa relancé par la fameuse «hypothèse Gaïa» du chercheur anglais James Lovelock. En mai 1992, lors de la première session des Rencontres environnementales de Genève, il était touchant de voir ensemble Lovelock et Polunin. Ce fut un moment historique que la presse ne remarqua guère. Lovelock et Polunin, tous deux précédés par Vernadsky, si longtemps oublié, nous enseignent la même chose : à savoir que nous sommes intimement liés à l'habitabilité globale de cette petite planète Terre, dont la surface animée par l'énergie du rayonnement solaire a été transformée par l'évolution des espèces depuis quatre milliards d'années, et qu'il serait donc sage d'adopter une conduite plus raisonnable et donc plus prudente.

La récente prise de conscience de l'importance théorique et pratique de l'écologie globale, la science (encore embryonnaire) de la Biosphère (Gaïa), dont les implications techno-économiques, socio-politiques et philosophiques sont considérables, possède une dette envers la mémoire de Nicholas Polunin. 

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Son héritage intellectuel est en grande partie contenu dans Environmental Conservation, «an international journal of environmental science» désormais dirigé et publié en Angleterre (Cambridge University Press) par son fils Nicholas Vladimir C. Polunin (né en 1951), enseignant au Department of Marine Sciences and Coastal Management de l'University of Newcastle upon Tyne. Souhaitons-lui bonne chance! Au lendemain de la disparition du professeur Polunin, on est en droit de se demander que devient la «Genève internationale de l'environnement», qui a récemment perdu quelques plumes. Un second souffle me paraît souhaitable, et nécessaire.
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Bibliographie essentielle
Ouvrages collectifs édités par Nicholas Polunin
The Environmental Future, London, Macmillan, 1972.
Growth Without Ecodisasters?, London, Macmillan, 1980.
Ecosystem Theory and Application, Chichester, Wiley, 1986.
Maintenance of The Biosphere, Edinburgh, Edinburgh University Press, 1990.
Surviving With The Biosphere, Edinburgh, Edinburgh University Press, 1993.
World Who Is Who and Does What in Environment and Conservation, London, Earthscan, 1997.
Publications scientifiques
environ 550 articles